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UN AUTRE MONDE
______________________

"Je rêvais d'un autre monde
Où la Terre serait ronde
Où la Lune serait blonde
Et la vie serait féconde."
J.L. Aubert/Téléphone.
1984.

- 1 -
Paris, août 2227.
Université Brongniard des Sciences Sociales.
Les pas de Thierry Degrise résonnèrent, lorsqu'il traversa le vaste hall. A son approche, le double sas vitré s'effaça et il sourit au gardien qui le saluait d'un geste de la main.
Sur le perron de l'imposant bâtiment, il fut surpris par la suffocante chaleur de l'air qui lui caressait à présent, le visage. Sa montre indiquait un peu plus de seize heures et le soleil, encore haut dans le ciel, était de plomb.
La vive clarté l'éblouit lorsqu'il eut dépassé l'ombre du porche aux hautes colonnes. Il s'arrêta en clignant des yeux, et inspira profondément, comme pour s'imprégner de la lourde atmosphère, s'y accoutumer. Au travers de ses fines chaussures, les dalles de granit irradiaient leur chaleur.
D'un mouvement circulaire, il embrassa du regard la place et l'esplanade de l'université où nombre de passants déambulaient, tranquillement. Leurs vêtements chamarrés tranchaient avec le gris froid des bâtiments séculaires entourant la place. Son regard s'attarda un instant sur le square central, abondamment fleuri et planté d'arbres. Sur les bancs ombragés, quelques personnes se prélassaient en regardant les enfants jouer et patauger dans l'eau du bassin, où des jets ajoutaient une note de fraîcheur. Autour de la place, les véhicules débouchant des rues attenantes entraient dans une ronde lente et silencieuse. Degrise savoura la sensation d'insouciante sérénité qui émanait de cette place populeuse, d'où lui parvenaient les cris des enfants et les murmures de la foule.
Sur son visage au teint hâlé, encadré de cheveux noirs et d'une courte barbe, se dessina un large sourire. Certes, à la vue de ce spectacle, mais aussi et surtout en pensant qu'à cet instant débutait la période de quinze jours de repos qu'il s'était octroyé. Période qu'il n'aurait voulue, cette fois-ci repousser sous aucun prétexte. Depuis juin, le travail passionnant qu'il avait entrepris l'ayant poussé à remettre de proche en proche, la date de ces vacances.
Ôtant sa veste et la jetant sur l'épaule, il descendit les marches du perron en sautillant, d'un pas alerte. Sur le trottoir; il s'avança vers la borne d'appel des taxis et, après d'être assuré qu'elle était en fonctionnement, pressa le contact. Pendant les quelques minutes "chaleureuses" qu'il dut patienter, une douce musiquette suinta du haut parleur de la borne.
Un véhicule s'immobilisa devant lui, portière ouverte. A l'intérieur, deux banquettes se faisaient face, pouvant contenir, chacune, deux personnes. Degrise monta les degrés et s'assit dans le sens de la marche, sur le siège moelleux. Quand il eut bouclé sa ceinture, l'écran pivotant, situé au centre de l'habitacle, se mit en fonction. L'ordinateur déroula alors, le rituel questionnaire: Nom, Prénom, Trajet interurbain, urbain, Secteur de la ville, Nom de la rue ... Et chaque fois, Degrise répondait à ces questions en pressant les cases adéquates sur l'écran tactile.
Après un bref instant, le tracé de l'itinéraire apparut, ainsi que sa durée prévue. Treize minutes.
L'affichage de cette durée le faisait toujours sourire. Ce temps faisant, évidemment, abstraction de l'évolution de la circulation intervenant lors du trajet, il s'ensuivait immanquablement, des dépassements atteignant, couramment, le double de la durée initialement prévue. Pour lui, cette indication relevait plutôt du superflu, pouvant parfois, porter atteinte au moral des usagers peu avertis, et plus sûrement, amener une volée de jurons.
Degrise approuva le trajet proposé. La porte, poussée par son vérin, coulissa et se verrouilla dans un claquement. L'ordinateur lança, à l'écran, la diffusion d'un film, auquel Degrise ne prêta pas la moindre attention, abhorrant ces histoires créées, non pour intéresser mais pour faire prendre patience; et n'ayant souvent ni queue ni tête. Suivant les guides cachés sous l'asphalte, la voiture démarra. D'abord lentement, le long du trottoir, puis accéléra progressivement jusqu'à atteindre la vitesse suffisante lui permettant de s'insérer dans la circulation. Contourna le square et quitta l'endroit en empruntant un des boulevards formant une étoile autour de la place.
Au fur et à mesure que le taxi progressait, Degrise pouvait observer les chalands s'entrecroiser aux entrées des magasins. Aux carrefours, les piétons attendaient patiemment que le calculateur gérant le trafic, stoppât les véhicules et réglât les signaux lumineux et acoustiques des passages protégés.
A environ deux kilomètres de sa résidence, décidant de terminer le chemin à pied, pour profiter de ce qui restait de cette magnifique journée, Degrise demanda l'arrêt du taxi. Le véhicule le déposa près d'une bouche de métro qui engloutissait et régurgitait, par vagues, les usagers.
Ce boulevard, le plus commerçant du secteur, fourmillait de monde à cette heure de la journée. Se faufilant entre les passants, il s'approcha, avec peine, des immeubles pour se promener au plus près des vitrines.
Son caractère taciturne faisait qu'il recherchait peu le contact. Aussi, rares étaient les amis qu'il fréquentait de façon régulière. Paradoxalement, il aimait se fondre dans la foule. Elle lui procurait un sentiment de quiétude, de sécurité. Quand il en avait la possibilité, il se plaisait à s'asseoir sur un banc, ou à la terrasse d'un café, et étudiait son "creuset du voyeur". Il regardait, scrutait les visages anonymes, et tentait d'y déceler les traits marquants du caractère, ou l'état d'esprit de leurs propriétaires. Et, pour avoir pu, parfois, mettre à l'épreuve ses déductions, il éprouvait une certaine fierté à n'être pas trop mauvais à ce jeu là.
La vitrine d'un magasin de matériel audiovisuel attira son attention. Y passait, sur un appareil à projection holographique, un vieux film d'anticipation: "Fondation". Il se laissa prendre par l'action, bien qu'il en eût déjà suivi, plusieurs diffusions, et resta à le regarder une dizaine de minutes, à l'ombre des ormes bordant, de part et d'autre de la voie, les larges trottoirs.
Mais, trente-cinq degrés, même à l'ombre, deviennent vite insupportables, pour qui n'est amené à vivre ou à travailler que dans des lieux climatisés. Sa transpiration eut raison de son intérêt pour le film.
Au moment où il allait reprendre sa flânerie, la sirène d'alarme située au carrefour, à une cinquantaine de mètres sur sa gauche, se mit à hurler, ce qui lui fit brusquement tourner la tête. Trois policiers, qui se trouvaient non loin, se précipitèrent vers l'endroit où la foule commençait à s'amasser. Degrise s'approcha également. Jouant des coudes, il se faufila et put constater que cet attroupement était provoqué par la présence, sur la voie, d'une femme âgée, à demi enfouie sous un véhicule de transport. Les policiers forcèrent les badauds à reculer, ce qui permit à Degrise de mieux voir le visage de cette femme, étendue là, sans connaissance.
A chaque croisement, des caméras suivaient l'écoulement de la circulation. Sans doute, un des surveillants de réseau alerta-t-il immédiatement le centre de secours car un fourgon sanitaire stoppa bientôt, à hauteur de l'accidentée. A l'arrière, deux infirmiers descendirent. Aidés des agents, ils ramassèrent délicatement la blessée et la transportèrent, sur un brancard, jusque dans le bloc opératoire, où les médecins allaient pouvoir commencer les investigations nécessaires à la localisation et au traitement des lésions.
Malgré que le véhicule de transport soit doté, comme tous les autres, de capteurs et d'un châssis surhaussé, la vieille dame paraissait avoir été heurté sévèrement. Les policiers refermèrent les portes de l'ambulance qui fit, immédiatement demi-tour, pour redescendre en trombe l'artère, à présent totalement dégagée.
Sur les lieux de l'accident, un des policiers recueillait les témoignages et faisait son rapport, par l'intermédiaire du visivoc qu'il portait au poignet. Pendant que les deux autres dispersaient les derniers curieux, restés là, à commenter l'événement.
Degrise, quelque peu perturbé, reprit lentement sa marche, regardant à nouveau les vitrines, sans parvenir à chasser toutefois, de son esprit, l'image du visage de cette femme. Un peu plus loin, pour se changer les idées, il entra dans un bar.
- 2 -
Degrise serra la main des quelques habitués accoudés au bar, sans s'attarder. Habituellement, il se serait joint à eux, mais aujourd'hui, il préférait s'isoler. Il s'avança dans la salle. Deux panneaux formés de fines lattes de bois tressées enfermaient une des tables dans une sorte de box. Il s'y installa.
Il venait souvent dans ce café. Son décor, où le bois et les plantes dominaient, le reposait de ses journées de travail, et c'était là, son lieu privilégié de décompression, avant de regagner son domicile. Son domicile où, de toute façon, personne ne l'attendait. Il avait bien de temps à autre quelques relations avec de "gentes damoiselles", comme il les nommait, mais son esprit, par trop indépendant n'avait jamais supporté bien longtemps, les contraintes de la vie de couple. La plus longue de ces liaisons n'avait duré plus de six mois, malgré les multiples concessions faites de part et d'autre. Jusqu'à présent, il était toujours arrivé un temps où, se sentant trop étouffé, il s'était résigné à rompre. Il ne désespérait toutefois pas, de rencontrer un jour "l'âme soeur". Mais sans vraiment la chercher.
Il posa sa veste sur la banquette et s'assit. Il écarta les plantes posées sur le rebord de la fenêtre, à sa droite, afin de pouvoir observer plus aisément les mouvements de la rue.
Après quelques instants, le maître des lieux n'apparaissant toujours pas, il se mit à frapper bruyamment, et à plusieurs reprises, du poing sur la table, se pencha pour apercevoir le comptoir, et cria.
- Holà, tavernier, on meurt de soif céans.
Ce qui fit se retourner et ricaner les clients, habitués à ce genre de sortie.
A ces cris, le tavernier en question sortit de la réserve, une caisse sur les bras.
- Il me semblait bien avoir reconnu ta douce voix. Salut Thierry, une seconde et je suis à toi, mon gars.
- Bonjour Jacques.
Degrise aimait bien cet homme, nature d'allure débonnaire. Ils discutaient parfois, pendant des heures, tard, le soir lorsque les derniers consommateurs s'en étaient allés. Ils s'appréciaient, se comprenaient. Malgré leur différence de culture, ou peut-être à cause de cela, ils confrontaient sans complexe leurs avis, leurs idées, sur tout et sur rien, pour meubler leurs soirées de célibataires.
Le barman, toujours d'humeur joviale, avait la face rougeaude barrée d'une large moustache, et le dessus du crâne assez dégarni. Il déposa la caisse sous le comptoir et vint vers Degrise, pliant soigneusement sa serviette et la posant sur l'avant-bras. Pour le style.
- Que veux-tu prendre ?
- Sers-moi donc un alcool fort, s'il-te-plaît.
- Une préférence ?
- Non, celui que tu veux. Il y a eu un accident, tout à l'heure, et cela m'a un peu secoué. J'ai surtout besoin d'un petit remontant.
- Oui, je comprends, j'ai entendu la sirène. Bien, je t'amène ça. Ce sera tout ?
- Oui, merci.
Le patron regagna son bar.
Degrise se retourna. Au travers du treillage, il put voir, dans le fond de la salle, un adolescent pianoter rageusement sur la console de jeux. Les autres tables étaient inoccupées. Jacques le "bidonnant" comme il aimait à l'appeler, non pour sa drôlerie certaine, mais pour le taquiner sur son embonpoint, déposa une liqueur devant lui.
- Merci mon brave.
- Voilà, cher monsieur. Ironisa Jacques, en exécutant une courbette. Il repartit en souriant vers le comptoir et se mit à déballer la caisse de boissons.
Pour se distraire, Degrise chaussa le casque qui avait été abandonné sur la banquette. Sur le clavier de l'accoudoir, il chercha parmi les stations défilant à l'écran encastré dans l'épaisseur de la table, celle qui diffusait à cette heure, un bulletin d'informations. Il s'arrêta, non sur une diffusion de nouvelles, mais sur un documentaire faisant état des dernières avancées en matière d'ordinateurs domestiques. Ce qui l'intéressa au plus haut point. Voilà des mois qu'il songeait à s'inscrire sur la liste, mais n'avait pas encore arrêté son choix, quant au matériel qu'il désirait acquérir. Le sien, datant d'un peu plus de sept ans, arrivait à saturation.
La commentatrice présentait le dernier modèle, qui ne serait disponible à la distribution que vers la fin 28. Un modèle faisant appel à une conception aussi nouvelle qu'étonnante, puisque muni de commandes mentales. Degrise, la tête sur les poings, suivait attentivement le reportage en sirotant de temps à autre, son verre d'alcool. Suivaient, dans l'exposé, l'énumération des caractéristiques techniques de la machine, ainsi que les différentes possibilités offertes par ce mode de langage, utilisé pour la transmission des ordres vers l'ordinateur. Le fait que ce mode soit près de sept fois plus rapide, que les plus récents modèles à commandes vocales, laissa Degrise tout à fait rêveur. Pour lui, bien qu'il n'y ait là, pas encore de véritable dialogue entre la machine et l'homme, cela constituait bien La Révolution, en matière d'informatique, depuis la mise au point des écrans holographiques et des mémoires à électrons.
Il saisit son verre.
En relevant la tête, il s'aperçut qu'un homme était là, dans l'allée, indiquant la banquette, de l'autre côté de la table et articulant des mots qu'il ne saisissait pas.
Il était vêtu d'une combinaison de tissu vert, avec à la taille, une large ceinture. Degrise fit glisser le casque sur sa nuque.
- Je vous prie de m'excuser, je n'ai pas entendu ce que vous disiez.
- Bien sûr, répliqua l'homme en souriant. C'est moi qui vous demande pardon de vous interrompre. Me permettez-vous de m'asseoir ?
Un peu surpris, Degrise regarda les tables sur sa gauche et constata qu'elles étaient toujours aussi vides. Il en conclut qu'il était fort probable que cet homme soit venu spécialement pour le rencontrer. Ce qui le réjouit, lui que pratiquement personne ne demandait jamais, hors son temps de travail, ou pour des raisons autres que professionnelles.
- Je vous en prie, finit-il par répondre en reposant le casque sur son étrier, et en coupant le contact de l'écran.
L'individu était chauve et avait les yeux verts, froids, pénétrants. Quelque chose, sur ce visage gêna Degrise, mais il ne pouvait définir la raison de cette gêne. Peut-être ce regard qui le mettait mal à l'aise.
- Monsieur Degrise ?
- En personne.
- Je me nomme Trogir, Ljorn Trogir. Je suis venu de très loin pour vous rencontrer.
- Ah! Vous m'en voyez flatté. Et que puis-je donc pour vous ?
Sans tenir compte de cette question, Trogir enchaîna.
- Cela fait maintenant deux mois que j'arpente les diverses universités de ce continent, afin de trouver une personne de votre compétence. Et vous êtes, à ce que j'ai pu comprendre, une sommité dans votre domaine. Est-ce exact ?
- Si vous le dites, c'est donc probablement exact. Bien que personnellement, j'en doute, rétorqua Degrise, avec une certaine ironie. Ironie, il faut bien le dire, mêlée d'un soupçon de fausse modestie.
- J'ai besoin de vous, Monsieur Degrise, ou plutôt, de votre mémoire, pour me documenter.
- Vous documenter ? Je ne voudrais pas paraître désagréable, mais pourquoi ne consultez-vous pas les banques de données. Elles sont abondantes et, qui plus est, fort bien organisées.
- J'y ai songé. Mais d'une part, étant étranger à tout ce qui touche de près ou de loin, votre discipline, cela me prendrait probablement quelques années pour tirer l'essentiel, de toutes les informations qui seraient mises à ma disposition. Vous êtes aussi, toujours à ce que l'on m'a dit, réputé pour vos capacités d'analyse et de synthèse. Et les résultats de vos cogitations, je ne crois pas pouvoir les trouver dans la première encyclopédie venue.
Degrise, intrigué, reprit pour en savoir plus.
- De quel endroit venez-vous, qui soit si éloigné, Monsieur ...?
- Trogir, Ljorn Trogir. Je viens de Bacris, dit-il en s'accoudant à la table.
- Bacris ? Connais pas. Où est-ce ?
Trogir hésita avant de lancer, un peu tendu.
- Sur Xantel.
- Mes connaissances en géographie sont assez étendues, mais j'avoue, là, ne pas connaître ce pays.
- Je n'ai pas dit "en Xantel", mais "sur Xantel".
Degrise pâlit.
- Que me voulez-vous ?
- Mais je vous l'ai dit déjà. J'ai besoin de votre savoir.
Sentant l'agacement le gagner, Degrise haussa légèrement le ton.
- Écoutez, je ne connais ni Xantel ni Bacris. Je n'aime pas les devinettes et n'ai aucune patience. Par conséquent, j'aimerais assez, Monsieur Trogir, que cette plaisanterie soit la plus courte possible. Vous me faites perdre mon temps.
- Je vous en prie, reprit Trogir de marbre. Et voyant Degrise s'agiter nerveusement sur son siège, il continua sans attendre. Xantel se situe à neuf parsecs au-delà de l'étoile que vous nommez, Arcturus.
Degrise le regarda un instant, les yeux exorbités, puis, éclata en un rire caverneux. Le barman, alerté, s'approcha de la table, surtout par curiosité, et s'adressa à Trogir.
- Ça m'a l'air d'aller, par ici! Prendrez-vous quelque chose ?
- Oui, volontiers. La même chose que monsieur.
Jacques traîna un peu, essuya la table, espérant participer à l'hilarité de Degrise. Déçu de n'en apprendre plus, il fit demi-tour.
Degrise se remettait lentement.
- Je révise mon jugement, Monsieur Trogir. Vous commenciez à m'agacer, mais là, j'avoue franchement, vous m'amusez. Cela fait bien longtemps que l'on ne m'avait joué un tour comme celui-ci. Si mes souvenirs sont exacts, cela doit remonter à une vingtaine d'années, lorsque j'étais étudiant.
Trogir prit le verre que le barman venait de poser devant lui et en vida les trois-quarts. Il toussota, la gorge irritée par l'alcool. Degrise reprit, après le départ de Jacques.
- Avouez que cette blague est d'un sacré tonneau. Ou vous aimez les plaisanteries scabreuses, ou il vous manque quelques neurones.
- Je vous concède bien volontiers que cette histoire soit, comment diriez-vous...? Ah oui! Difficile à gober. Laissez-moi pourtant essayer de vous convaincre.
- Me convaincre ? Mais comment donc! Allez-y. Vous avez décroché une prolongation. Il fit mine de consulter sa montre. De soixante secondes, mais pas une de plus. Un tel aplomb mérite bien une récompense.
Trogir se détendit un peu. Il décrocha le boîtier fixé à son ceinturon et le posa devant lui. C'était un parallélépipède d'environ cinq centimètres sur dix et de deux environ d'épaisseur. C'est sans doute sa couleur argentée, identique à celle de la ceinture, qui avait fait que Degrise ne l'avait pas remarqué, lorsque Trogir s'était présenté à lui.
Degrise fixa l'objet, puis le visage de Trogir, puis ses mains. Il fronça les sourcils et son sourire se figea. Il revint au visage de l'homme qu'il examina en détail. Il sentit un frisson lui courir le long de l'échine.
Trogir s'inquiéta.
- Quelque chose ne va pas, Monsieur Degrise ?
- Non, non, ..., tout va bien. Continuez!
Il venait de comprendre ce qui l'avait troublé chez Trogir. Ça n'avait pas été son regard, maintenant il en était certain, mais quelque chose de plus subtil, une chose qui ne pouvait être décelée qu'après un examen minutieux. Cette chose, ou plutôt cette maladie, il se souvenait maintenant très bien en avoir lu la description, en furetant dans l'holothèque de l'université de médecine. Une maladie donnée comme rare et traitée avec réussite par la biogénétique. Et c'est cette réminiscence qui avait alerté le subconscient de Degrise, au moment de leur rencontre. Comment se pouvait-il que cet homme soit atteint par cette maladie qui faisait qu'il était dépourvu de tout système pileux ?
Trogir ne fut pas convaincu par la réponse de Degrise, mais il poursuivit néanmoins.
- Veuillez poser la main sur cet objet.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Allez-y! Insista Trogir. Et devant l'hésitation de Degrise, il ajouta. N'ayez aucune crainte. Cela est tout à fait inoffensif et si cela peut vous rassurer plus encore, je vous rappelle que je ne puis me passer de vous.
Cette boutade glissa sur Degrise qui avança doucement la main, malgré tout, avec une certaine appréhension. Appréhension probablement dictée par son instinct. Il appliqua la main sur la surface plane de l'objet. Celui-ci lui parut tiède.
Presque aussitôt, il la retira violemment avec un rapide mouvement de recul du buste, et regarda Trogir, effaré.
- Qu'est-ce que c'était? Demanda-t-il d'une voix tremblante.
Pendant la fraction de seconde durant laquelle il était resté en contact avec l'objet, il avait très nettement sentit que l'on s'insinuait dans son esprit. Il était paniqué.
Trogir, étonné par cette réaction, tenta de le rasséréner.
- Que s'est-il passé, Monsieur Degrise ? Je vous en prie, reprenez-vous. Vous n'avez absolument rien à craindre.
Degrise était furieux et se contenait avec peine.
- C'est plutôt à vous de répondre à cette question, ne trouvez-vous pas ?
Trogir, imperceptiblement, s'était écarté de la table, redoutant le pire.
- Vraiment, Monsieur Degrise, je saisis mal la raison de votre emportement.
- En êtes-vous bien sûr ? En disant cela, il fusilla Trogir d'un regard glacial.
Le manque de sang froid de Degrise énerva Trogir. Celui-ci répliqua sèchement.
- La "voix" que vous avez entendu était celle de ma femme qui tentait d'entrer en contact avec vous. Tout simplement.
- Cela m'a semblé être plus qu'un simple coup de téléphone, rétorqua Degrise, acerbe. J'ai eu la fugace impression que l'on me triturait le cerveau.
Trogir souffla. Il sentait que si, dans les instants qui allaient suivre, il n'arrivait pas à renouer le dialogue, les chances de mener à terme sa tâche seraient fortement compromises.
- Monsieur Degrise, cet appareil existe, chez nous, depuis une soixantaine d'années. Pour nous, il ne s'agit là que d'un ustensile comme un autre, expliquait Trogir en tentant d'être le plus convaincant qui soit. Nous le portons et l'utilisons tout comme vous portez et utilisez votre visiophone. Quand je vous ai demandé, ce qui s'était passé, je me suis mal exprimé, et je m'en excuse. Ce que je voulais savoir, c'était ce qui s'était passé dans votre esprit, quand vous avez entendu, si je puis dire, ma femme. Car votre réaction m'a réellement étonnée. Il continuait, espérant refaire prendre pied à son interlocuteur. Nous souhaitions provoquer une surprise, chez-vous et non un choc. Si nous avions pu nous douter, un seul instant, que cela vous ferait cet effet, croyez-le bien, nous nous y serions pris autrement.
- Pour vous, c'est peut-être une erreur d'appréciation, mais pour moi, cette entrée en matière n'avait rien d'innocent et appelle quelques explications.
Degrise se calma un peu mais restait sur ses gardes. Tous ces événements se bousculaient dans sa tête. Il tenta, en vain de réfléchir, puis reprit, à court.
- Comment ça marche, votre truc ?
Trogir poussa un véritable ouf de soulagement et il répondit, de bonne grâce, à cette question, qui montrait à l'évidence, qu'une nouvelle chance lui était offerte. Malgré les déboires de cette prise de contact.
- Comme je vous l'ai dit, ce système est l'équivalent de votre visiophone. Au fait, comment l'appelez-vous, visiophone ou visivoc ?
- Les deux termes sont utilisés indifféremment.
Trogir le savait parfaitement. Il voulait, par ce biais, s'assurer de l'attention de Degrise.
- Pour votre visiophone comme pour notre système, le correspondant ne peut percevoir que ce que vous émettez. La seule différence, mais qui est de taille, entre nos moyens de communication, est que le notre capte les "paroles" avant qu'elles ne soient émises sous forme vocale. Je puis vous assurer qu'en aucune manière votre cerveau n'a été fouillé, et votre intimité violée. Si c'est ce que vous redoutiez.
Degrise ne le quittait pas des yeux. Sa colère s'était à présent apaisée et il commençait à se sentir ridicule d'avoir réagi face à cette situation, d'une façon si primaire. Trogir poursuivit pour conclure.
- Sur votre planète, je n'ai trouvé trace d'une technologie équivalente à celle de notre système de communication . A ce qu'il me semble, la conclusion que vous pouvez en tirer est assez évidente. N'est-ce pas ?
- En effet. Nos recherches sur le cerveau ne permettent pas, à l'heure actuelle, de produire un tel appareil. Je ne puis donc que m'incliner. Puis, reprenant une certaine contenance, Degrise reprit. Vous n'avez toujours pas répondu, clairement à ma question. Que puis-je pour vous ?
Trogir acheva de vider son verre et réfléchit afin d'organiser sa réponse. Il n'était pas fâché de s'être enfin tiré de ce mauvais pas, car maintenant, il ne doutait plus d'avoir atteint son but, à savoir, convaincre Degrise.
- Il y a environ un demi siècle, les techniciens de notre planète achevèrent de mettre au point les voyages au travers de l'hyperespace. Et depuis, des volontaires comme nous, parcourent la galaxie, afin d'en recenser les mondes habités.
- Vous devez en avoir énormément, de volontaires, pour une tâche si exaltante.
- Oh! En fait, très peu de personnes se proposent, et ceci pour la simple raison que les étoiles possédant, dans leur sillage, des planètes habitables ne sont pas légion. Quatre-vingt quinze pour cent de notre temps, nous le passons en déplacements et en recherches, et seulement cinq petits pour cent en découvertes. Il faut être psychologiquement préparés à affronter le vide interstellaire pendant de longues périodes. L'entraînement que nous subissons est de ce point de vue très sélectif. Pendant les deux années que nous avons passées, ma femme et moi, à fouiller ce secteur de la galaxie, nous n'avons découvert que trois planètes où la vie s'était développée. Sur la première et la troisième, les êtres vivants n'appartenaient qu'au règne animal. La seconde, déjà plus intéressante, était peuplée d'êtres humanoïdes, mais ayant une civilisation de type préindustriel. Ce qui ne nous intéresse pas. Sur votre planète, par contre, vos structures sociales et industrielles semblent assez élaborées. Vous serez notre premier véritable sujet d'étude.
Degrise, dépassé, enregistrait le discours de Trogir. Petit à petit, il commençait à réaliser la portée de cette rencontre. Une foule de questions se bousculaient dans son esprit, mais il était incapable de les formuler. Trogir se rendit compte que Degrise était saturé et il décida de conclure.
- En votre qualité de sociohistorien, vous connaissez mieux que quiconque, l'évolution du tissu social de votre monde. Malgré le manque d'à-propos de l'expérience que nous venons de vous faire subir, nous serions très heureux si vous acceptiez de nous aider à recueillir un maximum d'informations, dans le plus de domaines possibles.
Un long silence plana entre les deux hommes. Trogir un instant, eut l'impression que Degrise était ailleurs, dans une autre dimension.
- Monsieur Trogir, dit enfin Degrise en soupirant. Ma vie, jusqu'ici, était sans à-coups. Bien réglée. Trop bien peut-être. Et vous débarquez, au sens propre comme au figuré. Vous comprendrez aisément que je puisse avoir besoin de réfléchir à cette situation. De faire le point, en quelque sorte.
- Bien sûr. Pour ma part, je n'ai jamais vécu cela et ne puis donc qu'imaginer ce que vous pouvez ressentir. Il replaça en disant cela, l'objet à sa ceinture.
- Je crois en avoir assez entendu pour aujourd'hui. Je ne pourrais plus vous suivre. Je vous propose de nous retrouver demain. En fin d'après-midi. Disons vers dix-sept heures, chez moi. Je suppose que vous savez où se trouve mon logement ? Trogir acquiesça d'un hochement de la tête. L'endroit sera plus discret pour nos discussions, si elles devaient se poursuivre.
- Cela me convient parfaitement. Bien, je vais donc vous laisser à vos méditations, si vous me chassez. En vous priant, une fois de plus de nous excuser pour ce fâcheux moment que nous vous avons fait passer. Se levant, le visage maintenant souriant, il tendit la main.
- Eh bien, bonsoir, Monsieur Trogir et à demain. Degrise lui serra la main. Trogir allait le quitter lorsqu'il le rappela.
- Monsieur Trogir ?
- Oui.
- Votre compagne a une "voix" si douce qu'elle doit être fort aimable. Je serais honoré qu'elle vous
accompagnât demain.
- C'est entendu. Nous ferons notre possible. Bonsoir. Ah! Je vous demanderais simplement de rester discret, au sujet de notre rencontre. Bien que je doute que l'on vous croie. Il tourna les talons et s'en fut, fort satisfait.
Degrise était blême. Après un instant, il prit son verre et en but le reste.
Eh bien, zut alors, se dit-il. Et il cria:
- Jacques, la même chose, mais en double, s'il-te-plaît.
- Ça marche, lui répondit le barman, en écho.

- 3 -
De noirs nuages d'orage s’amoncelaient dans le ciel. Soufflant sous la chaleur, Ljorn Trogir remontait la rue pratiquement déserte du quartier résidentiel où demeurait Degrise. La lourde moiteur lui pesait.
Devant chaque demeure, il dressait le cou pour observer, par dessus les palissades, l'agencement des jardins et le soin avec lequel ils étaient entretenus. Vues de la rue, les propriétés apparaissaient toutes semblables mais, passés les haies et les portails, la diversité des goûts reprenait ses droits. Seuls le passage de quelques rares véhicules et les grondements lointains du tonnerre troublaient le calme ambiant.
Une haute haie de conifères isolait une des résidences, de la rue. Sur une des piles du portail, une plaque portait, gravés, le numéro de la maison ainsi que le nom de son occupant.
Trogir poussa le vantail qui s'ouvrit sur une allée pavée, bordée de fleurs, menant au logis.
Sur la droite, une machine achevait de tondre la pelouse en contournant les arbres. L'harmonie et la régularité rigoureuse des plantations dénotaient le soin maniaque apporté à l'entretien de ce coin de nature. A gauche, il aperçut Degrise, sous la tonnelle, accoudé à un guéridon, faisant face à un homme. Des chapelets de fleurs s'enroulaient autour des colonnettes. Trogir enjamba la plate-bande de fleurs et coupa par la pelouse. Son hôte l'apercevant, lui fit signe d'approcher. Ce qui était superflu. L'homme, ou plutôt, le jeune homme faisant face à Degrise se retourna et se leva pour saluer l'arrivant. Degrise se leva également en tendant la main.
- Vous êtes très ponctuel, remarqua-t-il.
- Pas trop j'espère ?
- Jean, je te présente Monsieur Trogir, un collègue de l'Université.
Le jeune homme sourit à Trogir en lui serrant la main.
- Jean vient me tenir compagnie, de temps à autre, en voisin. Nous jouions justement aux échecs. Disant cela, Degrise indiqua le plateau et les pièces disposées sur le guéridon.
- Eh bien, je vais vous laisser. Vous avez sans doute à faire, dit jean, pour s'excuser de les abandonner. Thierry, merci. Nous reprendrons cette partie la prochaine fois.
- Mais non voyons, restez! Terminez votre partie, je vous en prie, supplia Trogir. J'ai tout mon temps et, de plus, cela ne me gêne absolument pas de vous regarder jouer.
Degrise se renfrogna.
- En êtes-vous sûr ?
Jean ne put s'empêcher de glousser.
- Je vais vous laisser. Monsieur Trogir, je crois que vous tombez à pic. Vous êtes son sauveur. Pour la première fois, j'allais le battre et j'ai comme l'impression qu'il n'aime pas du tout cela. Au revoir Monsieur Trogir. Au revoir Thierry. Et, lui tapotant l'épaule, il ajouta, théâtral: Il arrive parfois un temps où l'élève dépasse le maître. Ton heure a sonné, c'est tout.
- Ouais, ça va, ça va! Degrise n'appréciait que modérément. Allez, salut!
Le jeune homme les quitta tout hilare.
- Alliez-vous vraiment perdre, Monsieur Degrise ?
- Ah, vous n'allez pas vous y mettre vous aussi, hein! Il regarda Jean s'éloigner et se mit à rire à son tour. Quelle ingratitude, cette jeunesse. Vous lui donnez tout, vous lui apprenez tout, et elle finit par vous humilier, vous piétiner. Il n'y a plus de respect.
- C'est plutôt réconfortant, non ? Vous connaissez peut-être, le goût amer d'une défaite, mais aussi la fierté d'avoir réussi à distiller un peu de votre savoir. Pas vrai ?
- Oui, vous avez raison. C'est, tout compte fait assez rassurant, cette filiation du savoir. Mais cela ne nous empêche pas de vieillir. Bien au contraire. Bien au contraire. Il soupira profondément.
Degrise s'assit et replaça les pièces sur l'échiquier.
- Prenez place, pria-t-il Trogir en indiquant un siège.
- Il faudra que vous m'appreniez ce jeu. Si nous en trouvons le temps.
- Si le temps nous manque, je vous concocterai un holo reprenant les principes fondamentaux du jeu et de son esprit, professés par les plus grands Maîtres.
- En quoi consiste-t-il ce jeu, au juste ?
- Le principe en est simple, ce qui l'est moins, c'est la réalisation qui s'avère plus complexe. Chaque joueur dispose de seize pièces qu'il peut manoeuvrer sur ce plateau, appelé échiquier. La plus importante de ces pièces, celle que vous devez viser, est celle-ci, le roi. A vous de mettre en place une stratégie et une tactique afin de faire déchoir le roi de votre adversaire. Cette stratégie et cette tactique devant intégrer, au cours de la partie, celles de votre adversaire. Si, bien entendu, vous arrivez à les percer. C'est un jeu de pur esprit. Nerveusement très éprouvant. Pour vous donner un ordre d'idée, les combinaisons de placement des pièces sur l'échiquier sont mathématiquement de l'ordre de dix puissance dix, puissance soixante-dix, c'est dire ...
- Pfuitt, en effet!
- Son jeu, je parle de Jean, s'est étoffé ces derniers temps. Il va me falloir redoubler d'effort si je ne veux pas prendre un coup de vieux.
- Vous vous en remettrez, allez!
- Vous m'avez tiré d'affaire, mais la prochaine fois, il ne laissera pas passer sa chance. Enfin! Soupira-t-il encore.
- Je constate qu'il avait raison. Vous n'aimez pas perdre.
- Toujours gagner apporte son lot de mauvaises habitudes.
Il regarda le ciel qui se faisait de plus en plus menaçant. Il s'assombrissait de plus en plus et les craquements du tonnerre se faisaient de plus en plus entendre.
- Votre épouse n'a pu vous accompagner ?
- Hélas non. Son programme de travail est trop chargé. Elle vous remercie néanmoins pour votre invitation et vous prie de l'excuser.
- Et en quoi consiste son travail ?
- En tant qu'écogénéticienne, elle est chargée de collecter, répertorier, classifier les données génétiques du plus grand nombre d'espèces qu'il lui est possible. Et ceci, sur chaque planète où la vie est présente.
- Cela me paraît tout à fait passionnant, observa Degrise avec une moue appréciative... Euh! Fit-il après réflexion. Et à quoi cela sert-il ?
- Au fur et à mesure qu'ils sont déterminés, les codes génétiques sont stockés dans les mémoires de notre astronef. Quand la moisson est achevée, ma femme essaie de reconstituer l'arbre des évolutions, avec l'aide des calculateurs de bord. Comme nous ne disposons que de peu de temps, elle ne pourra, à son grand regret, nous accompagner dans nos discussions. Si, bien entendu, discussions il doit y avoir. N'est-ce-pas ?
Degrise, faisant la sourde oreille, laissa choir la sonde. Ce qui désappointa Trogir.
- Vraiment étonnant... Et vous, Monsieur Trogir. Quel est votre rôle ?
- Oh moi, je touche un peu à tous les domaines, sans être vraiment spécialisé en quoi que ce soit. Mon épouse s'occupe plus particulièrement de l'aspect technique de notre mission, et moi, plus des contacts éventuels, et de l'intendance.
Trogir se pliait volontiers à l'interrogatoire, sachant cela nécessaire, obligatoire, et somme toute une contrepartie bien légère, en regard du service qu'il entendait obtenir de Degrise.
Accompagnant des éclairs, de grosses gouttes de pluie se mirent à tomber.
- Venez, rentrons. Nous serons mieux à l'intérieur.
Ils se levèrent tout deux et cette fois, Trogir emprunta l'allée pavée.
- Vous occupez-vous personnellement de l'entretien de votre jardin ?
- Oui. Degrise pressait le pas, pour éviter de se trop laisser mouiller, et pensait que l'instant était mal choisi pour entrer dans ces considérations "culturelles".
- C'est très joli. Et bien tenu. Trogir, lui, traînait, alors que Degrise essayait de le tirer par le bras. Un peu strict peut-être.
- Obsession de l'ordre d'un vieux garçon. Manque aussi la touche féminine. Allez, venez! S'il-vous-plaît. Nous allons être trempés.
- Je vous félicite tout de même.
Degrise poussa la porte d'entrée.
- Je vous en prie. Entrez.
Trogir, mesurant un bon mètre quatre-vingt quinze, baissa machinalement la tête lorsqu'il franchit le pas donnant sur le hall.
- Passez dans la salle, à votre droite.
Trogir chercha la poignée des yeux, mais la porte s'ouvrit automatiquement à son approche. Il s'arrêta, un peu surpris. Degrise le poussa doucement. A leur entrée, le plafond de la salle se mit à émettre une douce lumière. Trogir s'avança et tourna sur lui-même, pour inspecter les lieux.
- Mm! C'est joli, dites donc. Est-ce un intérieur typique, traditionnel ?
- Ah ça, je ne crois pas. Les maisons se ressemblent peut-être beaucoup dans ce quartier, mais nous sommes, tout de même libres d'en aménager l'extérieur et l'intérieur comme bon nous semble.
Dans le fond de la salle, un écran holographique couvrait entièrement le mur et présentait une cascade tombant au milieu d'une végétation luxuriante. Les vrombissements de la chute étaient faibles mais parfaitement audibles. A l'opposé, un aquarium d'environ trois mètres s'étirait d'un mur à l'autre de la pièce, dans lequel, des poissons colorés nageaient nonchalamment entre les coraux et les algues. Au milieu de la pièce, un canapé et des fauteuils disposés en arc faisaient face à un âtre.
- Je ne sais si nous possédons les mêmes goûts, Monsieur Degrise, mais je trouve cette pièce vraiment accueillante, reposante. Pas mal de vos soucis ont dû sombrer dans ce décor. Cela me change quelque peu du confinement de notre austère vaisseau.
- Asseyez-vous là, s'il-vous-plaît.
Trogir se laissa, pour ainsi dire, avaler par un fauteuil qui se déforma sous son poids, pour épouser la forme de son corps. Degrise fit de même sur le canapé, de l'autre côté de la table basse.
- Ce logement vous appartient-il ?
- Oui.
- Et vous vous en occupez seul ?
- Pas tout à fait. Vous avez pu apercevoir le robot de jardinage, tout à l'heure. Pour l'intérieur, un autre est programmé pour s'occuper des tâches ménagères d'entretien courant.
Degrise pianota sur la console de la table basse et, sur l'écran encastré dans celle-ci, apparut une liste.
- Choisissez le décor que vous désirez voir apparaître à l'écran de l'holographe, et tapez-en le numéro sur le clavier.
Trogir lut attentivement la trentaine de titres.
- Tout cela ne me dit pas grand-chose. Au hasard, celui-ci.
Le Grand Canyon du Colorado se matérialisa immédiatement.
Trogir admira le spectacle quelques instants.
- C'est magnifique. Ces couleurs, cette impression de voler entre les falaises. Le murmure du vent. C'est fantastique!
- N'avez-vous pas de telles choses chez vous ?
- Non, non, répondit Trogir rêveur. Enfin si. Nous avons également de très beaux sites, comme celui-ci. Ce que nous ne possédons pas, c'est le moyen de voyager à domicile.
Degrise le laissa, pendant quelques secondes encore, jouir du spectacle puis le tira de sa contemplation.
- Je ne vous surprendrai pas en vous apprenant que j'ai assez mal dormi cette nuit.
- Pardon ?
Degrise répéta se phrase.
- Non, en effet, et j'en suis désolé.
- Ouais! Degrise n'avait cure de la désolation de Trogir. J'ai beaucoup réfléchi au sujet de notre rencontre et je ne puis toujours pas me résoudre à choisir entre m'en réjouir, ou faire une croix sur notre avenir, pour les prochains siècles.
- Ai-je l'air si terrible, Monsieur Degrise ?
- Non. Vous non. Mais puisque vous parlez de votre air, je me permets de faire une digression, pour vous poser une question à propos de votre apparence. Une question un peu brutale et pour tout dire, assez gênante.
- Allez-y, je vous en prie. Dans notre métier, nous devons savoir faire face à toutes les situations et à toutes les questions, même gênantes.
- J'ai déjà pu, effectivement me rendre compte de votre capacité à vous adapter à toutes sortes de situations.
Trogir encaissa rudement le coup.
- Apparemment, et je dirais même plus qu'apparemment, vous m'en voulez encore beaucoup. Vous devriez pourtant savoir, plus que quiconque, du fait de votre formation, qu'un être intelligent a pour vocation de se former. Qu'il y a interaction constante entre lui-même et le milieu dans lequel il évolue. Qu'il se doit d'être curieux pour découvrir, apprendre, comprendre, évoluer. Trogir, piqué au vif, rétorquait avec acrimonie. C'est ce qui fait, à mon humble avis, sa supériorité sur l'animal. Vous avez au moins appris une chose hier, et qui est que les Terriens ne sont pas les seuls êtres intelligents à peupler l'Univers. Vous vous arrêtez à la forme de notre rencontre, mais qu'avez-vous donc retenu du fond, qui est notablement plus enrichissant ?
Degrise se redressa, mal à l'aise. Il était tout marri d'avoir, par sa boutade, offensé ainsi, son invité. Trogir se dédommageait, et à juste titre, pensa-t-il. Il se sentit aussi un peu idiot de ne pas avoir songé, plus tôt, à ce que Trogir voulait l'amener à énoncer. Obnubilé qu'il était par la peur de cet homme, ou plutôt de ce qu'il représentait.
- Eh bien, c'est assez contradictoire, dit-il en essayant de ne rien laisser paraître de son trouble. D'une part, vous représentez pour moi, et la Terre, quelques espoirs. Espoir de pouvoir, avec votre aide, solutionner certains des problèmes qui commencent à poindre et qui risquent d'hypothéquer notre avenir. Espoir aussi, plus égoïste celui-là, de découvrir autre chose, un monde nouveau, différent, un autre sujet d'étude. Et d'autre part, je ne puis que vous avouer que je ne sais si je dois vous considérer comme un ambassadeur ou comme un éclaireur. Mais passons pour l'instant, lança-t-il accompagnant ces mots d'un geste du revers de la main. Je voudrais d'abord me débarrasser de cette question qui me turlupine.
- Je suis prêt à répondre à toutes vos questions. Je vous écoute.
- Voilà. Euh!... Votre apparence, est-elle innée ou résulte-t-elle d'une modification ?
- Mon apparence ? Je ne comprends pas.
- Oui, Degrise se sentait de plus en plus gêné mais ne pouvait se retenir de poser la question. Pour être plus précis, votre système pileux. Apparemment, vous n'en possédez pas, ou plus.
- Ah ça! Oui, vous avez raison, je n'en ai pas. Je ne trouve vraiment pas ce qu'il y a de gênant dans votre question. En fait, notre ressemblance n'est que des plus superficielles. L'enveloppe, à quelques détails près, est identique. Mais à l'intérieur, les différences sont plus que notables. En captant vos émissions télévisuelles, lors de notre phase d'approche, nous avons été profondément bouleversés. Vous nous ressembliez tant. Nous n'avons pu nous empêcher de penser que notre origine était commune.
- Et il n'en est rien ?
- Il s'est avéré, du point de vue de la génétique, qu'il était impossible que nous ayons eu, à un moment ou à un autre, des ancêtres communs. Nos aspects, bien que très proches, ne sont en fait qu'un des caprices de cette bonne Dame Nature. Pour répondre à votre question, j'ajouterais que mon apparence est tout à fait naturelle et que sur notre planète, nous sommes tous dépourvus de pilosité. Cela satisfait-il votre curiosité ?
- Pas tout à fait. Certains hommes, de notre planète optent, pour la calvitie et vous, vous pouvez donc passer inaperçu. Mais qu'en est-il de votre épouse ?
- Elle a tout bêtement recours à des artifices. De plus, nous n'avons que très peu de contacts avec vos congénères. Étant très différents, physiologiquement, nous ne pouvant nous permettre de nous laisser examiner de trop près. Ce qui nous amène, aussi à être très prudents lors de nos déplacements.
- Pour quelqu'un qui n'a que très peu de contacts avec les Terriens, vous en parlez étonnamment bien la langue. Même les subtilités, vous paraissez les avoir très bien assimilées.
- C'est que je connais trente-cinq langues et dialectes de Xantel, assura Trogir non sans une fierté certaine. J'ai l'habitude des langues et de plus, nos outils pédagogiques sont très performants. Mais ce qui m'a le plus aidé dans le cas de la Terre, c'est que toutes vos communications s'effectuent en une seule langue. Et ceci, malgré les différents idiomes inhérents à chacune des régions de votre planète. Ce qui, vous le comprendrez, est fort intéressant pour un étranger qui, comme moi, cherche un historien dans une fourmilière.
- Il n'y a pas que pour vous que cela soit intéressant. Pour moi également, qui suis amené à communiquer avec des collègues situés en n'importe quel point de la planète. C'est bien pratique.
- Quelle est l'origine de cette langue ?
- Elle remonte à ... attendez, que je ne dise pas de bêtises ... à cent quarante-cinq ans. A l'époque, du fait de l'expansion des réseaux et des besoins en communications internationales, il devint nécessaire, pour ne pas dire obligatoire, pour améliorer l'efficacité et la rapidité des communications, d'opter pour une langue qui soit universellement reconnue. Il en existait bien une, qui avait une prépondérance sur les autres, l'anglais. Mais elle était, et à mon avis à juste titre, considérée par beaucoup, comme le véhicule d'un impérialisme culturel.
- Fichtre! Rien que ça!
- Toutes les publications, colloques, conférences internationales, etc..., où qu'elles paraissent ou se déroulaient, adoptaient par nécessité l'anglais. Ce qui finit par chatouiller sérieusement notre chauvinisme, et celui de beaucoup.
- Par nécessité ? Pourquoi cela ? Je ne comprends pas.
- Si une publication même traitant des sujets les plus intéressants: médecine, technologie appliquée, sociologie, ..., que sais-je encore, n'était rédigée en anglais, cette note avait toutes les chances de ne trouver aucun écho. De même, les unités utilisées étaient celles des pays où cette langue avait cours, et non celles du système mondialement usité. Ce langage était malgré tout toléré et il le resta jusqu'à ce qu'il fut envisagé d'officialiser son état de langue universelle. Cela eut pour effet de déclencher une véritable levée de bouclier.
- Pardon ? Trogir connaissait peut-être très bien, maintenant, la langue terrienne, mais ces connaissances avaient tout de même leurs limites.
- Beaucoup montrèrent leur opposition et revendiquèrent; à tort ou à raison, le droit à la reconnaissance planétaire de leur baragouin. Pour sortir de cette pitoyable bataille, une institution fut créée, où chaque nation put apporter sa pierre à l'édifice. Afin de ne choquer aucune susceptibilité. Une langue fut donc ainsi bâtie de toute pièce. Ayant pour base, malgré tout, l'anglais, pour ne pas trop bouleverser les habitudes.
- Je subodore l'âpreté de ces débats qui sont, malheureusement universels et le plus souvent stériles.
- Auriez-vous connu cela également ?
- Hélas oui. Mais pas au sujet des langues, qui sont toujours, chez nous, disparates. Mais sur le fait de savoir "comment coloniser une planète ?".
Degrise tiqua mais ne releva pas.
- Et je suppose que cela a du vous prendre un certain temps avant que ce dossier linguistique ne soit bouclé ?
- Vous supposez bien. Il ne nous fallut pas moins de sept années pour établir les bases du langage, les remanier d'innombrables fois. Les simplifier, surtout en écriture qui est devenue quasiment phonétique, et les légaliser, les instituer. Sept années, rien que pour construire cette langue. Quel manque de lucidité. Enfin bref! Et vous, combien de temps vous a-t-il fallut pour l'ingurgité ?
- Un peu plus d'un mois.
- Depuis combien de temps êtes-vous dans les parages de la Terre ?
- Cela fait trois mois et demi.
- Il est étonnant que vous n'ayez pas été détectés par nos systèmes de surveillance.
- Oh! Nous n'avons pas été détectés pour la bonne et simple raison que nous sommes indétectables par vos systèmes.
Degrise ne laissa pas passer l'occasion de poser la question qui l'intriguait.
- Pourquoi vous cacher ?
- Par prudence.
- Mais encore ?
- Pour l'heure, vous ne savez rien de nos intentions, mais nous ignorons également tout des vôtres. Voyager plus vite et plus loin ne confère en rien le don de divination. Nous avons abordé votre système planétaire à la perpendiculaire du plan de l'écliptique pour pouvoir balayer des faisceaux de nos senseurs, la totalité du système. Ce qui nous a permis de détecter les fortes activités radioélectriques émanant de la Terre et de détecter également, vos bases de Mars et de la Lune. Ne pouvant préjuger de la nature des méthodes de défense susceptibles d'être déployées à proximité de votre planète, nous nous devions d'effectuer une approche des plus circonspectes. Nous avons ainsi mis trois semaines pour nous assurer que nous ne risquions rien. Si nous prenions, bien sûr, certaines précautions. Et trois autres avant de pouvoir effectuer notre premier débarquement.
- Les systèmes déployés sur Mars, la Lune et en orbite autour de la Terre ne vous inquiètent donc pas ?
- Pas le moins du monde. Nous avons, pour l'instant, plus à craindre de vous que de tout ce redoutable arsenal, qui est plus fait pour répondre à une charge d'éléphant qu'à chasser les moustiques.
- Craindre de moi ? S'esclaffa Degrise. Vous me surestimez.
- Pas le moins du monde. Je suis ici, comme à chacune de nos rencontres, à votre merci, car vous savez qui je suis.
- Ne m'avez-vous pas dit hier, que personne ne me croirait ?
- Hier était hier. Vous étiez sous le choc. Aujourd'hui, vous avez reprit vos esprits et vous n'êtes pas ce que l'on pourrait appeler un imbécile. Vous seriez en mesure de faire preuve de suffisamment de persuasion pour convaincre vos autorités. Ce que vous n'avez pas encore fait et que vous ne ferez pas. Du moins, je l'espère.
- Qu'est-ce qui pourrait bien m'en empêcher ?
- Rien. Absolument rien. Hormis un point qui nous est commun. Point qui doit être inhérent à notre nature, de part les disciplines que nous exerçons. Une chose qui me pousse à prendre certains risques. Calculés, certes, mais risques tout de même. La même chose qui vous pousse et vous poussera à garder nos entretiens pour vous seul, le temps que cela me sera nécessaire.
- Et cette chose, quelle est-elle ?
- Voyons, Monsieur Degrise, la Curiosité.
- Mmh! Evidemment. Je comprends pourquoi vous sont dévolues les prises de contact avec l'autochtone. Vous êtes très perspicace.
- Merci, vous êtes trop bon, plaisanta Trogir.
- Avez-vous déjà rencontré quelques difficultés en vous approchant d'une planète ?
- Nous non. Mais nous avons perdu quelques unes de nos équipes sur des planètes où les règles de l'hospitalité étaient plus édictées à coups de massue, qu'à coups de poignées de mains. Ce qui nous a amené à adopter divers protocoles d'approche des systèmes planétaires.
- Que sont devenues ces planètes ?
- Je suppose qu'elles tournent encore dans le vide interstellaire. Inutile de vous dire que nous les évitons.
- Il n'y a pas eu de représailles ?
- Certains ont proposé des actions de ce genre. Mais pourquoi donc ? Nous avons perdu des amis chers, certes, mais nous ne pouvions nous en prendre qu'à nous même.
- Pourriez-vous asservir une planète comme la notre ?
Trogir répondit sans hésiter.
- Certainement.
Le visage de Degrise se décomposa.
- L'envisagez-vous ?
- Nous sommes moins idiots que vous ne pouvez le croire, Monsieur Degrise. Mais je comprends votre inquiétude.
- Loin de moi l'idée de vous considérer comme idiot, Monsieur Trogir.
- Notre politique extraplanétaire est essentiellement basée sur des principes de non ingérence, de non intervention. Bien sûr, nous avons étudié vos systèmes de défense...
- Vous n'avez pu tout voir, Monsieur Trogir, lança Degrise pour tenter de se rassurer.
- Pu voir ? Non, pour sûr. Détecter les étendues souterraines de vos installations, ça certainement. Combien de personnes travaillent sur la totalité de vos stations lunaires ? Probablement des milliers ?
Degrise se méfiait, un peu effrayé par l'assurance de l'homme.
- Je ne puis vous répondre
- Peu importe. Si nos intentions n'étaient pas louables, nous ne nous serions pas donnés la peine de vous rechercher aussi activement que nous l'avons fait. Nous n'avons aucun intérêt à envahir votre Terre.
- Quels arguments pouvez-vous m'exposer pour tenter de me persuader de votre bonne foi, et de la bonne foi de votre peuple ?
- Oh, il y en a plusieurs. Premièrement, comme je vous le disais à l'instant, si notre but était de vous asservir, la prise de contact directe avec les Terriens était tout à fait inutile. Une simple reconnaissance d'éclaireur, pour reprendre votre terme, aurait suffit, afin d'évaluer vos forces militaires. Qui seraient, soit dit en passant, d'assez peu de poids face à celles de Xantel. Ensuite, tout au long de notre histoire se sont produit des événements, des guerres, des querelles, desquels découlait une constante immuable. Constante que nous avons d'emblée transposer à l'ensemble de l'Univers et intégré à notre politique d'exploration.
- Vous aimez les devinettes, vous! Quel est cet axiome ?
- A aucun moment sur notre Xantel. Et peut-être sur la Terre également. A aucun moment, disais-je, un peuple luttant pour sa Liberté ou pour une de ses Libertés fondamentales, n'a été vaincu. Cela fut parfois une question d'un long temps, mais ce peuple est toujours sorti vainqueur.
- A ma connaissance, cela est tout aussi valable chez nous. Je crois que la Liberté est un des aboutissements finaux de toute évolution.
- J'en suis également persuadé. Enfin, je terminerais mon argumentation en ajoutant que nous ne pouvons nous embarrasser d'une guerre de conquête. Nous avons suffisamment de problèmes chez nous, pour éviter d'aller nous en créer ailleurs.
- Quels problèmes rencontrez-vous ?
- Un seul nous préoccupe vraiment. Un problème de population. Ou plutôt de surpopulation. Pour une surface de terres supérieur de vingt pour cent à celle de votre planète, Xantel grouille de quelques trente-deux milliards d'individus.
Degrise siffla d'étonnement.
- Le double de la population terrienne. Cela doit être intenable. Comment comptez-vous le résoudre, ce problème ?
- En essaimant. Trois planètes sont déjà colonisées, dans un rayon d'une trentaine d'années lumière de Xantel. Mais les moyens que cela requiert sont d'une dimension dont vous ne pouvez avoir idée. Le processus est beaucoup trop lent et trop coûteux.
- Sur Terre, les infrastructures existent et...
- Non, non. Je vous arrête tout de suite. Notre visite n'a absolument rien à voir avec nos difficultés. Il serait aberrant d'envahir une planète habitée, et déjà bien habitée, comme la Terre sous prétexte de la coloniser. Ce ne serait que déplacer le problème puisque selon mes estimations, vous allez rencontrer ce type de problème, dans environ un siècle.
- Vous avez besoin d'espace, de nouvelles terres. Je suis désolé pour vous mais nous ne possédons pas ce genre d'article en magasin. Je crains que nous ne puissions vous être d'un grand secours, dans l'immédiat. Pourquoi n'entreriez-vous pas en relation avec nos autorités ? Je suis convaincu qu'elles feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour vous venir, malgré tout , en aide.
- Cela ne suffirait, malheureusement pas. C'est pour cette raison que nous intervenons le plus discrètement possible.
- Pourquoi cela ? Nos mondes ont tout à gagner à se connaître. Auriez-vous quelque chose à craindre ou à cacher ?
- Pas du tout. Nous nous devons simplement d'être discrets. C'est une question d'éthique. Notre code ne nous autorise pas, et je dirais même plus, qu'implicitement celui-ci nous interdit d'interférer en quelque manière que se soit dans l'évolution d'une civilisation. Pour votre planète, comme pour les autres, il ne pourra y avoir contacts, commerce, échanges, que lorsque nos deux sociétés se seront suffisamment rapprochées, des points de vue technologiques et sociaux, et ceci, pour justement garantir la liberté et donc la pérennité des relations. Et pour l'instant, vous n'êtes pas en mesure d'assurer votre part des échanges. Ne possédant pas la technologie spatiale suffisante, vous ne pourriez que tomber sous notre dépendance. Et cela, nous nous l'interdisons.
- Vous insinuez donc que nous allons connaître vos difficultés dans un siècle, vous possédez une partie de la solution et vous n'envisagez pas de nous venir en aide ? C'est une éthique qui me paraît être d'un genre assez spécial. Qu'en pensez-vous ?
- Votre civilisation poursuit son évolution depuis des millénaires. Nous ne nous sentons pas le droit de bouleverser cette évolution, de la précipiter nous ne savons où, en y apportant ne serait-ce que la technique des engins gravitiques. Que vous finirez de toute façon par découvrir, j'en conviens. Votre approche des transports spatiaux est encore balbutiante, mais avant la fin de ce siècle, vos chercheurs auront abouti.
- Je ne puis que l'espérer.
- Alors, et alors seulement, pourront être entamées les relations diplomatiques, entre nos deux planètes, afin d'établir les bases d'une saine coopération.
Degrise resta un instant méditatif. Si cela pouvait en être ainsi, pensa-t-il.
- Mais nous parlons, nous parlons et je manque à tous mes devoirs d'hôte. Voulez-vous vous désaltérer, Monsieur Trogir ?
- Ah oui, je veux bien. Si cela ne vous dérange pas, je prendrais un peu de café. J'en entends souvent parler et n'en ai pas encore bu. C'est l'occasion ou jamais.
- Veuillez m'excuser, je vais le servir.
Trogir l'arrêta.
- Euh! Monsieur Degrise. Puis-je me permettre de vous demander de me faire visiter votre demeure ? Simple curiosité. Et cela nous distraira un peu.
- Mais osez, Monsieur Trogir. Osez! Suivez-moi. Avant de se lever, Degrise changea le décor holographique, le remplaçant par un vol, le long d'une plage, sous un soleil couchant du plus bel effet.
Trogir observa, un court instant, la scène et remarqua:
- Vous me semblez. Enfin, quand je dis "vous", je ne parle pas uniquement de vous Monsieur Degrise, mais également de vos compatriotes. Vous semblez attacher une grande importance à tous ces petits détails qui font que la vie se révèle plus agréable. Si tant est que votre vie soit désagréable. Et il me semble aussi, que vous laissez une place non moins importante à tout ce qui touche la nature. Comment faites-vous pour disposer, par exemple, d'autant d'espaces verts au coeur de vos cités ?
- Dans les planifications, chaque construction doit être accompagnée d'aménagements de parcs ou d'espaces verts, d'une surface répondant à certains quotas et, comme pour les constructions, autres que les habitations, le principe de l'iceberg a été adopté. Il s'ensuit que la Nature s'accapare environ vingt-cinq pour cent des sols de nos cités. Ce qui, je vous l'avoue franchement, ne nuit à personne.
- Vous voulez dire que tout ou presque est bâti en sous-sol ? Comme vos bases lunaires ?
- Exactement. Mais pas pour les mêmes raisons, évidemment.
Ils passèrent dans le hall. Trogir fut une nouvelle fois surpris par la porte automatique.
- Seules les portes donnant sur le hall sont pneumatiques, le rassura Degrise. Il effleura un contact sur le mur, et les cinq portes s'effacèrent. Ne vous gênez pas, faites comme chez vous. Si je puis m'exprimer ainsi. Cette visite était prévue. Trogir hésitant, Degrise insista.
- Allez-y, vous dis-je! Vous avez ici la salle-de-bains. Là, la chambre qui me tient également lieu de bureau.
Trogir avançait d'un ou deux pas dans chacune des pièces et inspectait les lieux. Ses yeux écarquillés essayaient de ne rien perdre.
- Ici le cellier, reprit Degrise. Vous connaissez le séjour. Et enfin, la cuisine. Degrise attendit que Trogir eut achevé sa visite. Entrez! Nous allons prendre les tasses. Est-ce un intérieur conforme à l'idée que vous vous en faisiez, Monsieur Trogir ?
- Pas du tout, répondit-il en toute franchise. Tout cela me surprend. Veuillez m'en excuser.
- Je vous en prie. Et en quoi cela vous surprend-il ?
- Je m'attendais, en fait, chez quelqu'un de votre rang, à un peu plus de luxe. J'irais même jusqu'à dire que je suis un peu déçu. Tout ici est si..., est si... Comment dire ? Si...
- Fonctionnel ?
- Oui, c'est le terme que je cherchais. C'est bien cela, Fonctionnel.
- Pourtant, à vous voir, j'ai plutôt eu l'impression de faire visiter un magasin de jouets à un enfant.
- Il en serait sans doute de même pour vous, sur Xantel.
- Oui, vous avez sans doute raison. Prenez place sur ce tabouret. Et il s'assit lui-même, face à son hôte, avant de reprendre. Ce qui vous a peut-être déçu, Monsieur Trogir, c'est l'apparence. Le paraître n'a pas répondu à votre attente. A l'image que vous vous étiez forgée de l'intérieur typique d'un sociohistorien. D'abord, la sociohistoire est une discipline trop fermée pour pouvoir me prévaloir de ma situation en société. Et en tirer parti, si telle était mon ambition. De plus, le luxe auquel vous faites allusion ne flatte que la vue. J'aime bien sûr le luxe. Tout est de savoir ce que recouvre ce vocable. Mon luxe, aussi discret que vous ayez pu le constater, c'est de pouvoir satisfaire, de stimuler tous mes sens.
- Pour la vue, l'holographe, l'aquarium , entre autre, et puis ? Questionna Trogir, curieux.
- Un imposant fichier de recettes culinaires, anciennes et contemporaines. Des fleurs, huit mois sur douze au jardin. Un salon extrêmement confortable. Un matériel audio des plus performants. Ce sont quelques exemples, très terre-à-terre certes, mais qui résument assez bien ma conception de la matérialité du luxe. Mais tout cela n'est, bien évidemment, qu'affaire de considérations personnelles.
- Et de coût.
- De coût ? Ah oui, de coût... Bof, après tout, à chacun son style. Pour vous documenter sur nos intérieurs, je ne saurais que trop vous recommander de ne vous arrêter qu'à nos techniques en matière de domotique. Cela vous servira sûrement plus que de vous baser sur mes goûts personnels, pour juger du style de vie de mes compatriotes.
- Entendu, Monsieur Degrise. Cela dit, je ne critiquais nullement vos goûts. J'apprécie cette fonctionnalité. Je l'apprécie, soyez-en sûr... Et cette première leçon tout autant.
- Oh, loin de moi l'idée de vouloir vous donner des leçons, Monsieur Trogir. Je crois simplement que mieux vous connaîtrez ma personnalité, plus il vous sera aisé de relativiser ce que je pourrai vous dire, et moins mes propos pourront vous paraître ambigus.
Degrise remplit les deux tasses qu'il avait préparées.
- Dans chacune des pièces, j'ai remarqué la présence d'un clavier et d'un écran. A quoi servent-ils ?
- A gérer tout ce qui peut l'être par un ordinateur, dans une maison. Climatisation, programmation des robots ménagers et de jardinage, les communications. Etc, ... Enfin, pratiquement tout.
- Excusez-moi de vous poser encore des questions.
Degrise ricana.
- N'êtes-vous pas ici pour cela ?
- C'est que je ne suis pas habitué à m'imposer à quelqu'un de la sorte. Et cela m'indispose quelque peu. Degrise comprenant, opina de la tête.
- A quoi servent ces blocs ?
- Blocs ? Quels blocs ? S'étonna Degrise en regardant autour de lui.
- Là, derrière vous.
- Ah, ça! Ce sont les compacteurs à déchets.
- Pourquoi cinq ?
- Parce que tous les déchets, ou presque sont recyclés. Chaque foyer possède ces compacteurs. Charge à nous de répartir les détritus dans les blocs pour qu'ils soient traités selon leurs natures. Il y en a un pour les déchets organiques, un pour les métaux, un pour les matières plastiques et les composites, un pour les papiers et tissus et un pour le verre.
- Et comment sont ils collecté ?
- Un convoi est chargé du ramassage des détritus qui sont stockés sous les trottoirs, dans des conteneurs.
- Vous n'avez pas de stockage ici ?
- Non. Nous introduisons les déchets dans les compacteurs et ils sont expédiés, sous forme de petits cubes, dans les conteneurs, sous les trottoirs.
- Intéressant. Enfin, intéressant, sauf pour les personnes affectées à cette tâche.
- C'est bien pour cela que l'ensemble des opérations est entièrement automatisé... Comment voulez-vous votre café ?
- Je ne sais. Faites comme pour vous.
Degrise versa du lait et ajouta un morceau de sucre.
- Tenez! Prenez cette spatule et mélangez avant de boire. Les pratiques alimentaires ne font-elles pas partie de vos recherches ?
- Si fait, mais de ce côté là, je suis assez conservateur. Je laisse cette épreuve à la charge de mon épouse, qui s'y prête, elle, bien volontiers. Trogir porta la tasse à ses lèvres et but un égorgée du breuvage.
- Alors ? Questionna Degrise. Qu'en pensez-vous ?
- Agréable, répondit Trogir poli. Il vida sa tasse et la reposa sur le plateau. Degrise remarqua qu'il s'agitait sur son siège.
- Le café passerait-il mal, Monsieur Trogir ?
- Non, du tout. Je songeais simplement à l'affaire qui me préoccupe, et qui vous concerne.
- Oui, je vois à quoi vous faites allusion.
- Y avez-vous réfléchi ?... Acceptez-vous de nous aider ?
Degrise, devinant l'appréhension de Trogir, renonça, malgré son instinct casse-pieds, à jouer avec ses nerfs.
- Je vous crois sincère, Monsieur Trogir. Et je suis prêt à vous accorder toute l'aide qu'il me sera possible de vous apporter. Si vous pouvez vous porter garant des bonnes intentions de vos dirigeants à notre encontre. Si ce n'était le cas, et je vous crois assez honnête pour le dire, nous en resterons là.
- La mission qui m'a été confiée, a été définie comme je vous l'ai exposé. Elle n'ira, de mon fait, au-delà. Soyez-en certain. Mais pour que vous puissiez établir votre conviction, je ne puis vous offrir que ma parole.
- Est-ce un avertissement, ou une formule ?
- Nous sommes trop soucieux, l'un et l'autre , de sauvegarder nos libertés, pour ne pas savoir que le respect des libertés de l'autre, autorise l'un à toutes les libertés.
- Comme cela est bien dit, remarqua Degrise en levant les bras.
- De plus, qu'aurions-nous à gagner à votre sujétion ? A terme, probablement rien et, pour un temps, nous perdrions notre crédibilité.
- Il est sûr que cela, de toute façon, n'engendrerait que pertes en vies et en temps pour nos deux peuples. Venez, retournons au salon, nous y serons plus confortablement installés.
- Puis-je conclure de tout ceci que nous allons travailler ensemble ? Visiblement Trogir commençait à désespérer d'obtenir quelque certitude.
- Ne serait-ce que pour assouvir ma curiosité. Degrise sourit et décida de détendre l'atmosphère. Pour nous, l'extraterrestre type est grand, beau, intelligent, etc... Vous, vous êtes bien, beau, grand, intelligent, mais votre entrée en matière d'hier manquait, quand même, d'un peu de panache.
- Vous n'étiez pas mal non plus.
Ils rirent tous deux et Trogir se sentit soudain allégé d'un gros poids.
- Je crois préférable d'enterrer, définitivement cet épisode, proposa Degrise.
- Tout à fait de votre avis.
- Juste une dernière question à ce propos.
- Mais juste une.
- D'accord. Vous n'aviez pas d'autre moyen pour prendre contact avec moi ?
- Nos manuels, sur le sujet, sont assez vagues et les chapitres traitant la chose peuvent être résumés en deux mots: "débrouillez-vous". Comme j'ai eu l'occasion de vous le dire, nous avions naïvement envisagé, en un premier temps, de consulter les archives auxquelles nous pouvions accéder. Nous avons vite renoncé devant l'ampleur du problème. Nous avions songé, également, à me faire passer pour un journaliste désirant publier quelques articles sur l'industrialisation de l'Europe. Cette voie était moins ardue mais il y avait un risque, non négligeable, de commettre des impairs, de par les questions que j'aurais été amené à poser. Et qui auraient pu conduire à éveiller votre méfiance. Ce qui, au mieux, m'amenait à me faire passer pour un farfelu, et dans tous les cas, me ramenait à mon point de départ. La solution que nous avons adoptée était la pire, pour vous, mais la plus sûre, pour nous.
- De combien de temps disposez-vous, pour cette entreprise ?
- Une semaine, en tout et pour tout.
Degrise fut stupéfait.
- Un sujet si vaste, si complexe, traité en une semaine ? C'est relativement peu. Je m'attendais à disposer de quelques mois pour réaliser ce travail.
- Nous avons un programme à respecter, et encore deux systèmes à explorer, dans ce secteur, avant de pouvoir regagner Xantel.
- Vraiment, résumer en quelques heures, quinze années de recherches ne pourra conduire qu'à un survol des différents sujets que nous devrons aborder.
- J'en suis tout à fait conscient. Pour me permettre de mieux vous suivre, je vous demanderais l'autorisation de pouvoir enregistrer nos conversations.
- Oui, bien sûr, pas de problèmes, acquiesça Degrise. Reprendrez-vous du café, Monsieur Trogir ?
Celui-ci n'osa refuser.
- Oui, bien volontiers.
Degrise le dévisagea. En le regardant, il avait peine à réaliser que cet homme avait parcouru des milliards de kilomètres et, qu'hormis l'apparence, ils n'avaient rien de commun. Il se leva et se dirigea vers la cuisine. Il éleva la voix à l'adresse de Trogir.
- Avez-vous une idée sur la manière dont nous allons procéder ?
- Pas le moins du monde. Du mien ou du votre d'ailleurs.
- Pardon ?
- Je disais que je n'en savais rien, répliqua-t-il en criant presque.
Degrise revint tenant le plateau et le posa sur la table, à côté de la console.
- Alors, on s'essaie à l'humour terrien ?
- Vous aviez compris ?
- Oui.
- L'humour n'est pas l’apanage que de la Terre.
- Mais je l'espère bien!
- Nous aussi, savons rigoler. N'y a-t-il pas un dicton, bien de chez vous celui-là, qui dit que le rire est le propre de l'Homme ?
- Si, si.
- Pour en revenir à l'organisation de nos travaux, je suis certain que vous serez plus compétent que moi pour préparer ce travail. Je ne dis pas cela pour me défiler, mais vous seul connaissez les sujets à aborder, et les événements qui ont marqué le plus, votre histoire. Mais je crois que le problème qui se pose avant tout, est celui de votre emploi du temps. Je ne voudrais pas perturber outre mesure, votre vie professionnelle.
- De ce côté là, soyez tranquille. Je dispose de quinze jours de repos et le voyage que je devais faire ne sera repoussé qu'à la semaine prochaine. Ce qui ne présente pas la moindre gêne, rassurez-vous. Une question qui n'a rien à voir avec cela. Restez-vous dîner ?
- Oh non! Merci, s'exclama Trogir. Je dois rentrer. Tous les jours, je dois envoyer un rapport à mes chefs.
- Vous êtes surveillé, dites donc!
- En fait, je crois qu'ils sont un peu jaloux. Ils aimeraient tant être à ma place. De plus, ces contacts quotidiens nous sont nécessaires. Ils tiennent lieu de cordon ombilical entre le vaisseau et notre planète mère. Ce qui est plus que nécessaire pour notre équilibre psychologique.
- Que pensent vos supérieurs des découvertes que vous avez effectuées, jusqu'à présent ?
- Ils recueillent avec intérêt les informations que nous leur communiquons. Je crois qu'ils sont aussi impatients que moi, si ce n'est plus, d'en apprendre d'avantage sue votre civilisation. Ils nous pressent sans cesse de questions. J'ajouterais qu'ils sont un peu comme vous, Monsieur Degrise.
- Ah! Et comment cela ?
Trogir se leva et tendit la main avec un large sourire.
- Ils n'ont pas du tout apprécié le tour qu'à pris notre rencontre, hier, et les risques que j'ai faits courir à notre mission.
- Et comme je les comprends. Au revoir, Monsieur Trogir. Rentrez bien et saluez, pour moi, votre épouse. En lui présentant mes regrets.
- Je n'y manquerai pas.
- Comment s'appelle-t-elle ?
- Udelcia. Bonsoir. Ah, j'allais oublier. Aimez-vous la musique, Monsieur Degrise ?
Degrise haussa les sourcils voyant mal ce que ceci avait à faire avec cela.
- J'en écoute assez souvent. Pourquoi cette question ?
- J'aimerais connaître vos goûts en ce domaine. Pour vous connaître un peu mieux. Pouvez-vous me prêter un enregistrement ?
- Bien sûr. Attendez.
Degrise se dirigea vers un meuble bas qu'il ouvrit sur des rangées de cubes. Il chercha un instant et en prit un.
- Tenez, quelques uns de mes morceaux préférés. Pourrez-vous décoder la mémoire ?
- Oui, cela devrait pouvoir aller. Il prit le cube et le glissa dans une de ses poches. Merci, je vous le rendrai demain. Ils s'avancèrent vers la porte du hall qui s'ouvrit, sans surprendre cette fois-ci, Trogir. Quand puis-je venir vous déranger demain, Monsieur Degrise ?
- Venez vers neuf heures. J'aurai préparé le programme de la journée, ou je me serai fait une idée plus précise de la question.
Degrise ouvrit la porte d'entrée. Au dehors, la pluie baissait d'intensité et allait probablement bientôt s'arrêter. L'atmosphère était plus fraîche et pleine des senteurs du jardin.
- Excusez-moi de ne pas vous accompagner.
- Bien sûr. Au revoir.
Trogir releva le col de sa combinaison et partit à grandes enjambées.

- 4 -
Le train filait à vive allure dans le tube sous dépression. A l'approche de la gare souterraine, le flux inductif fut inversé et la rame freina brutalement en glissant sur son rail. A l'intérieur, Degrise et Trogir, sanglés sur leurs sièges, encaissèrent l'importante décélération. Leurs fauteuils revinrent progressivement se stabiliser et se bloquer en position verticale, à l'arrêt de la rame. Ils débouclèrent leur ceinture et extirpèrent leurs mallettes des compartiments avant de descendre du rapide, par les sas, venus se fixer aux parois de la voiture.
Le flux clairsemé des passagers les emporta le long du quai, vers l'escalier automatique et la sortie visible au loin.
- Ce court voyage vous a-t-il plu, Monsieur Trogir ?
- Pour ce qui est du paysage, ce n'est guère varié. Deux choses m'ont toutefois impressionné. Le démarrage et l'arrêt. Quelles secousses!
- Vous n'êtes pas habitués à cela sur vos engins ?
- Les compensateurs aidant, nous ne sentons absolument rien. Et heureusement d'ailleurs. Il faut suivre les écrans pour savoir que l'appareil se déplace. Nous sommes restés pratiquement tout le trajet dans ce tube, sous terre. Vous êtes un peuple de taupes, pour tout enterrer de la sorte. De longues distances effectuées ainsi ont certainement de quoi vous rendre neurasthéniques, non ?
- Plus de quatre-vingt-dix pour cent du réseau européen est souterrain. Non par plaisir, mais bien sûr par nécessité. D'abord, pour ne pas encombrer les paysages de surface de ce rail de béton, et aussi parce que ce type de train se déplace très rapidement. Les contraintes sont beaucoup moins importantes dans ce tube sous vide.
- A quelle vitesse se déplace-t-il ? interrogea Trogir alors qu'il s'engageait sur l'escalator.
- Oh, sur ce parcours ci, il ne dépasse guère les trois cent kilomètres par heure. Mais le record a été une nouvelle fois battu l'année dernière avec une pointe à six cent soixante-dix sept kilomètres à l'heure.
- Ce n'est pas mal! Affirma Trogir en connaisseur. Je préfère toutefois les immensités aux sous-sols.
- Ceci n'a pas grand chose à voir avec cela mais, quand une personne est dans une mauvaise passe, nous disons volontiers qu'elle a prit son Mourmansk-Cadix. Allusion à cette ligne sur laquelle vous pouvez traverser l'Europe, sans jamais voir la lumière du jour.
- Très peu pour moi, merci.
L'escalier mécanique déversait ses voyageurs sur la plate-forme de surface, comme des gravats sur un carreau de mine.
A l'extérieur, une légère brise, contrastant avec l'atmosphère de serre de la ville, leur fouetta agréablement le visage. Degrise se dirigea vers une colline recouverte d'arbres, se trouvant sur leur droite.
- Vous ne possédez donc pas de véhicule personnel, Monsieur Degrise ?
- Je n'en ai pas suffisamment l'usage. Le trajet entre mon domicile et mon lieu de travail est bien desservi. Quant aux autres trajets que je suis amené à effectuer, ils sont pour la plupart longs et je préfère profiter de la rapidité et de la commodité des transports en commun.
- Monsieur Degrise, j'ai une requête à formuler.
- Ah oui ? A quel sujet ?
- Au sujet de nos relations.
- Faites donc, je vous en prie.
- Eh bien voilà. Pour les quelques heures que nous allons devoir passer ensemble, ne serait-il pas plus amical de nous passer des "Monsieur" et de faire en sorte que nos entretiens soient un peu moins protocolaires. Cela, franchement me pèse. Nous ne sommes guère habitués, sur Xantel, à tous ces salamalecs. Excusez-moi du terme.
- J'allais justement vous en prier, mon très cher Monsieur Trogir. Vous avez raison, continua-t-il en souriant. Je crois que nos prénoms suffiront amplement. Le respect que nous nous portons mutuellement se suffit à lui-même.
A cet endroit de leur parcours, la route bifurqua en un chemin dallé, s'enfonçant sous la frondaison et montant à flanc de coteau, apparemment jusqu'à en atteindre le sommet.
- Vos parcs sont vraiment agréables. Et si bien entretenus. Ah! J'allais oublier de vous rendre vos enregistrements. Il chercha dans quelle poche il avait bien pu fourrer le cube. Il le trouva enfin et le tendit vers Degrise.
- Vos goûts sont vraiment très éclectiques.
- Le genre m'importe peu. Je pioche dans les répertoires, les musiques qui me plaisent et les en registre sans ordre. C'est sans aucun doute ce qui vous a donné l'impression que cette compilation était faite de bric et de broc. Les styles s'y côtoient sans vergogne. Dans ce domaine, plus que dans d'autres, j'aime le mélange des genres.
- Rassurez-vous, ce n'était nullement une critique. Où m'emmenez-vous, Mons..., oh pardon, Thierry ?
- Ne soyez donc pas si impatient. Nous arrivons bientôt. Pendant que nous achevons cette grimpette, expliquez-moi donc comment vous faites pour descendre sur Terre. Et pour remonter dans votre vaisseau, bien sûr. Vous posez votre astronef dans un endroit discret ? Vous usez d'une machine ? Vous volez ? Comment faites-vous ?
- Nous volons de nuit, comme des papillons. Trogir pouffa en imitant le vol de l'insecte à l'aide de ses mains. Degrise haussa les épaules. Trêves de plaisanteries. Nous utilisons un harnais, que je ne quitte sous aucun prétexte, lorsque je descends, et qui me permet, en jouant mentalement sur les réglages, d'utiliser la force de gravitation de la Terre pour nous déplacer.
- Il faudra que j'essaie ça. Ce doit être assez amusant de se sentir pousser des ailes. Cela doit être aussi bien pratique pour se déplacer, d'avoir toujours sur soi, un moyen de transport.
Au sommet de la colline, ils débouchèrent sur une clairière aménagée à l'attention des pique-niqueurs. Des tables et des bancs attendaient les promeneurs qui, pour le moment, faisaient défaut. Seuls, Trogir et Degrise posèrent leurs mallettes sur une des tables se trouvant à l'ombre des grands arbres. Degrise entraîna Trogir vers le belvédère que ce dernier n'avait pas remarqué.
- Venez. Je vais vous faire découvrir une partie de la région.
Ils s'avancèrent tous deux jusqu'au bord de la plate-forme située en surplomb d'une falaise.
- Par temps bien dégagé, le regard peu porter, comme c'est le cas aujourd'hui, jusqu'à une distance d'environ trente kilomètres.
De part et d'autre d'une rivière qui serpentait en contrebas et dans laquelle se reflétait le ciel, sur environ vingt kilomètres sur vingt, des usines se serraient les unes contre les autres. Avec leurs cheminées empanachées, leurs convois de transports s'étirant entre les tours et les fourmis humaines déambulant entre les bâtiments.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? S'étonna Trogir.
- Un des cent trois plus gros sites industriels de France. Venez, approchons-nous de la table d'orientation.
Sur ladite table trônait un écran. A l'aide du clavier, Degrise appela et lança le programme qui afficha avec moult précisions le plan du site ainsi que la destination des industries installées au bas de la falaise. Trogir resta ébahi.
- Notre industrie est très développée, mais je n'ai jamais vu une telle concentration industrielle en un seul et même endroit. Il doit y avoir des dizaines de milliers de personnes qui travaillent là. Une vraie ville. Une véritable fourmilière.
- En ce qui concerne l'infrastructure, cela peut en effet, être assimilé à une ville. Mais en ce qui concerne le personnel, malgré le gigantisme des installations, il n'y a, en tout et pour tout, que deux-mille cinq cent personnes occupées sur cette zone. Comme vous pouvez le constater ici, à l'écran. J'ajouterais que, comme dans les villes, vous ne voyez ici que la partie émergée de l'iceberg.
- Que produit-on ici ?
- Voyez, à cette page d'écran. La totalité des véhicules légers de notre pays. Vingt pour cent des matières plastiques. Cinq pour cent de l'énergie, toujours pour notre seul pays, etc... Comme vous pouvez le constater, la liste est assez courte en regard de l'étendue du site, mais le volume de production est phénoménal.
- Et tout cela avec seulement deux-mille cinq cent personnes ?
- Ce que peut l'homme faire, le peut la machine.
- L'automatisation.
- Exactement.
- Je ne m'explique toujours pas pourquoi ce belvédère a été aménagé à cet endroit. Quel contraste entre la pureté de cette forêt et ces industries qui recrachent allégrement leurs vapeurs dans l'atmosphère. Cela relève, soit de la provocation à l'égard des promeneurs comme vous qui aimez tant la nature, soit du masochisme.
- Oh là! Comme vous y allez. Attendez. Laissez moi vous expliquer. Voyons! Allons plutôt nous asseoir, Ljorn.
Leurs mallettes les attendaient toujours sur la table. Ils s'installèrent sur les bancs, de part et d'autre de celle-ci.
- Je ne vois pas votre matériel d'enregistrement.
- Il est là, ici. C'est cette petite boîte qui vous a tant amusé.
- Elle sert à cela également ? Il sait en faire des choses, ce drôle de petit engin. Il sortit de sa mallette une bouteille de jus de fruits et en remplit deux verres.
- Qu'est cela ? Questionna Trogir, inquiet.
- Du jus de fruits. C'est sucré. Il vida son verre d'un trait et reprit la discussion où il l'avait laissée. C'est volontairement que ce point de vue a été aménagé. Il l'a été de telle manière que le regard puisse embrasser l'ensemble du site d'un seul mouvement. Pour simplement rappeler aux promeneurs que, malheureusement, l'harmonie n'a pas toujours régné entre la Nature et les pires de ses prédateurs. J'ai nommé, les Humains. Pour rappeler que les progrès techniques ne furent pas toujours synonymes d'amélioration du bien-être. Que ceux-ci pouvaient également se faire sans mettre en péril les écosystèmes. Qu'il pouvait enfin, y avoir symbiose entre cette Nature et l'Homme.
- Comment cela ? Qui dit production dit, obligatoirement déchets. Ces déchets, il faut pouvoir les éliminer. Je vois bien que les cheminées de vos usines ne se gênent pas pour cracher leur venin.
- Tout est recyclé. Ou presque.
- Le tout étant de connaître l'étendue du presque.
- Je vous l'ai dit hier et cela ne valait pas que pour les déchets domestiques. Mais aussi et surtout pour les rejets industriels. Et ceci, quelque soit leurs natures.
- Que rejettent donc ces cheminées, alors ?
- De l'eau, du gaz carbonique et quelques rares autres substances.
- Il m'est difficile de croire que vous puissiez tout recycler, tout retraiter, ou rendre inertes tous vos rejets. Qu'ils soient industriels ou domestiques.
- Tous les déchets rejetés doivent pouvoir être assimilés, digérés, absorbés par la Terre. Ils ne doivent, en aucune manière, provoquer un déséquilibre des systèmes écologiques. Mais vous avez raison. Certains déchets ne sont pas retraitables, réinjectables dans les circuits industriels, tels les produits hautement toxiques ou radioactifs. Ces matières, nous les stockons un temps sur une de nos bases lunaires et nous les propulsons régulièrement, en convois vers l'incinérateur cosmique que constitue le Soleil.
- Cela ne doit représenter, tout de même, qu'une infime partie de vos déchets. Qu'advient-il du reste ?
- Le taux, normalement admis pour un recyclage performant se situe à quatre-vingt-quinze pour cent. Par conséquent, seul cinq pour cent des rejets sont à retraiter. Ce qui représente quand même une charge extraordinaire.
- Quels sont les systèmes qui permettent de récupérer les déchets et de les valoriser ?
- Là, vous me posez une colle. N'étant pas technicien, je ne puis vous répondre. Tout ce que je peux vous dire, c'est que dès la conception des usines, les systèmes adéquats de traitement des émissions et des rejets sont inclus dans les projets, dès les premières épures. Leur efficacité est, par la suite, sévèrement contrôlée tout au long du cycle normal d'exploitation.
- Si les contrôles sont si efficaces, ce dont je ne doute absolument pas, pourquoi l'aménagement de ce parc, et plus particulièrement de ce belvédère, était-il nécessaire ?
- Par le passé, les industries en général, et les chimiques en particulier, avaient, comme le nucléaire, très mauvaise presse. Ceci vers 2030 environ. Elles étaient responsables de la plus grande partie de la pollution. Les industries ont trop longtemps nuit au genre humain, de par le monde. Ce parc, au demeurant magnifique, ainsi que vous le faisiez remarquer, sert surtout à conjurer ce passé. Encore de nos jours, bien que les renseignements sur ces industries soient libres et accessibles à tous, la suspicion règne toujours quelque peu. Cette crainte relevant plus d'un atavisme que d'une réalité. De nos jours s'entend.
- Mais, j'y songe, interrompit brutalement Trogir. Dois-je comprendre que le sujet que vous allez aborder traitera du développement industriel, ou cette idée qui vient de me traverser l'esprit est-elle le fruit d'une déduction de mon imagination fantasque ?
- Vous êtes très perspicace, lui répondit Degrise en se demandant si Trogir voulait plaisanter ou se moquer de lui. Trouvant la seconde hypothèse assez idiote, il opta pour la première. Un peu long à la détente, peut-être. Enfin bref! L'essentiel est que vous suiviez. N'est-ce pas ?
- Et si je ne suis pas, j'enregistre, dit-il en tapotant le boîtier attaché à son ceinturon.
- En fait, je n'ai pu bâtir un plan de travail bien précis. Les thèmes s'imbriquant tellement les uns dans les autres que nos discussions seront plus à bâtons rompus que structurées.
- Comme vous voudrez! Je vous laisse seul maître de nos débats.
- Ben voyons!... Comme les évolutions techniques et industrielles ont modelé, de tout temps, notre civilisation, j'ai tout naturellement pris l'industrie comme fil conducteur pour notre premier entretien. Ce ne sera qu'un survol des trois derniers siècles. Ce qui vous intéresse étant, surtout l'état présent de notre société. Mais comme pour comprendre le présent; il faut connaître le passé...
- Très bien. A votre guise.
- Je restreindrai toutefois mes propos à ce qui s'est passé en Europe, et plus particulièrement en France. D'abord parce que c'est une région dont je connaisse le mieux l'évolution. Et ensuite parce que c'est l'Europe qui a engendré la Charte des Vingt-six de 2078 ayant déterminé le Grand Changement de 2083.
- Euh! Questions obligatoires et peut-être pressenties. Qu'entendez-vous par un grand changement et par charte des vingt-six ?
- Je n'ai pas dit, un grand changement mais Le Grand Changement. Le Grand Changement fait référence aux bouleversements importants des fondements de notre société. Et Charte des Vingt-six car ce sont les vingt-six nations de la Communauté d'Europe qui ont paraphé la Charte qui allait mener à ce Grand Changement. Pour vous situer un peu mieux les choses, la Communauté fut élaborée par six pays en 1957, élargie à douze nations en 1986. A ces douze nations, s'en joignirent cinq autres en 1999. Le groupe se compléta à vingt-et-un en 2025 pour arriver, en 2050, au chiffre de vingt-six pays, intégrés pleinement dans cette Communauté Européenne. Quand vous m'entendrez parler d'Avant, de Pendant et d'Après, au cours de nos discussions, cela fera allusion à cette période. Avant signifiera, avant 2078. Pendant couvrira la période de 2078 à 2083, et Après se rapportera à l'époque d'après 2083.
- Entendu, j'en prends note. Voulez-vous goûter un de nos breuvages ?
- Avec plaisir, déclara timidement Degrise, un peu anxieux.
Trogir versa un liquide blanc, assez sirupeux, dans un gobelet, qu'il tendit à Degrise. Celui-ci trempa les lèvres dans le liquide pour le goûter.
- Je crois que goûter mes aliments vous fait le même effet que pour moi, goûter les vôtres. Je n'ai nullement l'intention de vous empoisonner, vous savez ?
- Oui, je sais. C'est doux, délicat, sucré. Est-ce une boisson ou un mets ?
- C'est selon la quantité ingérée. Vous appelleriez cette boisson, du lait. Quoique celui-ci soit bien plus épais et bien plus riche que vos laits.
- C'est, en tout cas, très bon, affirma Degrise en achevant de vider son gobelet.
- Je ne voudrais pas vous presser, Thierry, mais si nous revenions à nos moutons ? Comme vous dites, par chez vous.
- Si vous voulez.
D'un regard vers le ciel, il s'assura que cette journée allait continuer d'être aussi belle. Rien n'annonçait, en effet, une quelconque modification intempestive du temps. Il poursuivit.
- L'industrialisation, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, de notre continent européen, ne débuta, de manière effective, qu'au cours du XVII ème de nos siècles, avec l'emploi du charbon comme combustible.
- Charbon ? Qu'est-ce que le charbon ?
- Une matière solide à base de carbone d'origine végétale, qui était extraite du sous-sol, jadis.
- Noté.
- Il servit, surtout au début de son exploitation, au traitement des minerais de fer, pour leur transformation. Vers la fin du XVIII ème et début XIX ème, l'invention de la machine à vapeur, induisit ce que nous nommons, la Première Révolution Industrielle. Avec l'élaboration et la mise en activité des premières machines capables de remplacer l'homme dans ses tâches. Ce fut une véritable révolution, comme son nom l'indique, en matière de transports, d'industrie, d'agriculture, ...
- Bonjour Messieurs!
- Bonjour, répondirent de concert Trogir et Degrise.
Un couple et deux enfants, passant près de leur table, les avaient salué, avant de se diriger vers le belvédère. Degrise, après s'être assuré que les personnes se fussent suffisamment éloignées, repris son laïus.
- Logiquement, émergèrent ensuite, vers la fin du XIX ème, les prémices de la Seconde Révolution Industrielle, avec la mise en exploitation, à des fins domestiques et industrielles de l'électricité. La Fée Electricité, pour reprendre le terme de l'époque. Ce qui montre à quel point cette innovation frappa les esprits. Electricité produite par des turbines entraînées par l'eau des rivières, puis plus tard, dans des centrales thermiques. Cette mise en oeuvre de l'électricité fut une révolution bien plus conséquente, et cela, même un non-terrien pourra le comprendre aisément, puisque tous les développements, qu'ils soient industriels, scientifiques, sociologiques étaient conditionnés par l'utilisation de l'électricité, de plus en plus omniprésente. L'électricité fut, et il faut le rappeler, l'un des premiers symboles de la domination de la Nature par l'Homme. Le jour et la nuit furent en quelque sorte domestiqués. L'humanité s'affranchissait des rayons de l'astre diurne et étendait ses activités au-delà de la durée du jour. Bien plus réellement qu'avec les anciens modes d'éclairage. Parallèlement à cette naissance publique de l'électricité, débutèrent les premières extractions de pétrole.
- Un autre combustible ?
- Tout juste. Fossile, comme le charbon mais liquide celui-là. Apparurent ainsi, les premiers moteurs à explosions. Connaiss...
- Ne vous inquiétez pas, je connais en effet.
- Parfait. Ces deux formes d'énergies furent longtemps complémentaires. Les dérivés du pétrole utilisés par les moteurs à explosions pouvaient se stocker aisément alors que l'électricité, utilisable de manière ininterrompue, était fabriquée selon la demande. Les techniques de miniaturisation et de stockage telles que nous connaissons aujourd'hui, n'existaient bien sûr pas à l'époque.
- L'électricité peut vous emmener loin, à condition de ne pas vous déplacer. Est-ce bien cela ?
Cette boutade eut le don de sortir Degrise de son flot de pensées et de le détendre efficacement. Il sourit.
- Oui, la chose peut-être envisagée sous cet angle.
- Sincèrement, Thierry, je suis désolé de devoir vous faire travailler pendant votre relâche.
Que Trogir lui balance cette remarque tout-à-trac amusa Degrise. Sans doute cela devait-il le gêner, bien plus qu'il ne le faisait remarquer.
- Mais non, voyons. Ne vous en faites donc pas tant. C'est très intéressant. En général, pour mon travail, je ne traite qu'un sujet à la fois. Tout ce qui le concerne, cela va de soi, ce qui représente une somme parfois considérable de travail, mais il y a toujours un fil conducteur. Tandis que pour vous, j'ai du revoir rapidement, tous mes travaux. Mon approche peut vous paraître gauche, mais croyez-le bien, j'éprouve quelques difficultés à organiser de façon logique, tout ce qui vient à mon esprit. Je fais de mon mieux pour satisfaire, au mieux, le client que vous êtes. J'espère que vous saurez faire le ri. N'hésitez surtout pas à m'interrompre si je m'exprime mal ou si quelque chose vous échappe.
- Promis. Je n'y manquerai pas. Vous savez, je comprends parfaitement votre désarroi. Je le comprends d'autant mieux, qu'au cours de notre enseignement, et avant d'entamer chaque chapitre, nous était serinée cette maxime: "Il y a les faits de l'Histoire et il y a l'histoire des faits".
- Ce qui veut dire, décodé ?
- Que l'histoire ne vaut que ce que le conteur vaut.
- Une autre de vos maximes, je suppose.
- J'oubliais votre manque de patience. Cela veut dire que seuls les faits sont neutres et que leurs relations procèdent assez souvent d'interprétations et sont presque toujours sujettes à caution. Je ne suis toutefois pas hostile, si cela peut vous libérer, à ce que vous contiez votre Histoire comme vous le ressentez. Je vous crois moralement assez intègre pour savoir faire la part des choses. Et puis, ne faites pas fi de votre longue expérience.
- Très bien, à votre guise... Où en étais-je ?
- Vous parliez d'électricité.
- Ah oui! Donc, avec l'essor de l'énergie électrique, se développèrent les télécommunications à très longues distances, l'éclairage public, électrique évidemment, les transports ferrés qui devinrent de plus en plus rapides et volumineux. Mais tout cela restait terrestre. L'homme devait inévitablement, après avoir traversé les terres et les océans, se lancer à la conquête du ciel et de l'espace. Les premiers transports aériens commerciaux s'effectuèrent et se développèrent, de manière significative, dans la deuxième partie du XX ème siècle. Ce qui améliora considérablement les échanges internationaux et intercontinentaux.
- Quelle énergie faisait se mouvoir vos vaisseaux aériens ?
- A l'époque, des dérivés du pétrole... Vers les années 1980, l'électricité produite à partir du pétrole, dans les centrales thermiques, rendait les Européens tributaires des approvisionnements de plus en plus chers et, rarement mais parfois, aléatoires de l'extérieur. Les Européens s'attelèrent donc à faire en sorte que cette électricité soit, progressivement supplantée par l'électricité produite à partir des centrales à fission nucléaire.
- Aïe, aïe, aïe !
- Comme vous dites !... Pourquoi aïe, aïe, aïe ? Auriez-vous connu quelques problèmes avec ce type d'énergie ?
- Quelques uns, en effet. Mais passons. C'est sans importance.
Pour Degrise, ça, c'est ce que disait Trogir. Pour lui, celui-ci ne faisait qu'éluder la question, et il était persuadé que, comme la Terre, Xantel avait eu à pâtir du nucléaire. Il 'insista toutefois pas.
- Les techniques évoluant et s'affirmant, vers la même période se déclencha la troisième des révolutions industrielles, avec la mise au point, le développement et la mise en service des premiers robots. Ce fut l'époque des grands développements dans les domaines de la cybernétique, robotique, automatisation qui, de plus en plus déchargeaient l'homme des tâches subalternes, répétitives, pénibles.
- Et cette ère, jusqu'à quelle époque s'étendit-elle ?
- Jusqu'aux environs des années 2010 à 2020. C'est de cette époque que date l'amorce de ce qui allait devenir et ce, jusque 2078, l'ère de la, et des communications. Avec l'établissement de la toile satellitaire de télécommunications et le développement parallèle de l'intelligence artificielle. Sans oublier, bien sûr, un domaine en perpétuelle mutation, la domotique.
- Ce sont ces sujets qui modèlent votre monde d'aujourd'hui, qui m'intéressent au plus haut point. Bien évidemment.
- Ne soyez donc pas si impatient, Ljorn. Nous y viendrons. Nous y viendrons. Après cette approche technique et avant d'en terminer avec la période d'Avant, en l'abordant d'un point de vue, disons, plus humain, si nous déjeunions ?
- Je vous avoue que je commençais à désespérer.
- Eh bien soit, allons-y.
Ils ouvrirent leurs mallettes, débalèrent leur repas et l'attaquèrent, somme toute, de fort bon appétit.

- 5 -
- Vous avez eu tort de ne pas avoir voulu goûter. C'était excellent.
- En la matière, je suis assez courageux mais pas téméraire. D'ailleurs, vous ne fûtes guère plus enthousiaste lorsque je vous ai présenté les mets dont j'allais disposer.
- Leur goût se mariait mal avec celui de mes aliments.
- Ce ne peut-être que pour cela, ironisa Trogir, pas dupe.
- Ouais, bon! Si nous reprenions ?
- Je vous en prie.
Degrise vida son verre et s'essuya les lèvres avant de reprendre.
- Au début de l'exploitation industrielle des découvertes techniques, les entreprises naissantes exercèrent un formidable pouvoir d'attraction sur les populations en quête d'un travail et d'un revenu que ne garantissait plus l'exploitation des terres agricoles. Tout étant à développer, les marchés nouveaux ainsi ouverts étant immenses, les besoins en main d'oeuvre étaient et furent longtemps insatisfaits. Avec les progrès techniques et les découvertes de plus en plus fréquentes, l'ère industrielle fut pressentie comme devant être l'ère du bonheur de l'humanité. Où les hommes recueilleraient les fruits du développement de la civilisation. En fait, ce fut surtout l'ère de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Le soleil, depuis quelques instants, envahissait l'endroit où Trogir et Degrise devisaient.
- Voulez-vous que nous marchions un peu ? Proposa Degrise. Le soleil commence à me chauffer la tête, et comme j'ai déjà le cerveau en ébullition ...
- Oui, volontiers. Cela me facilitera la digestion. Emportons-nous nos mallettes ?
- Non, cela est inutile. Nous les récupérerons au retour. Veillez simplement à ce que la vôtre soit sûrement close.
Ils s'engagèrent lentement, paisiblement sur un chemin de terre s'enfonçant sous les arches verdoyantes.
- Ce fut un certain Monsieur Taylor qui, au tout début du XXème siècle montra la voie, amorça l'infernale spirale. Il prôna et promut, ce sympathique personnage, l'organisation scientifique du travail.
- En quoi cela consistait-il, au juste ?
- Concrètement, cela visait à ce que le personnel soit employé à des tâches répétitives, simples, totalement dépourvues d'intérêt, et nullement enrichissante, sauf, bien sûr, pour l'employeur.
- Comme cela est curieux. Expliquez-moi donc comment, sans donner un but à une action quelconque, un rendement supérieur peut-il être espéré ?
- Les personnes effectuant toujours les mêmes opérations intégraient les automatismes amenant à effectuer les dites opérations plus rapidement. Cette méthode avait donc l'heur d'avoir pour effet d'accroître la productivité, donc le rendement, donc les profits des entreprises qui firent leurs les thèses de Taylor. Ce fut dès lors, et jusque 2078 l'escalade Productivité-Profits, Profits-Productivité. Et non comme les responsables de l'époque voulaient le laisser croire, ou s'en persuader, de l'émulation, de la saine concurrence. C'était en fait, le début d'une guerre. Economique certes, mais guère plus reluisante que les autres. Sourde, pernicieuse, sans chefs, sans responsables, mais avec énormément de victimes. Comme dans toutes les guerres.
- Pouvez-vous développer un peu ce point ? J'ai du mal à vous suivre.
- Oui, tout-à-fait. La logique des grands équilibres financiers, l'importance que prit la notion de profit firent que, sous prétexte de rentabilité, le respect du droit des hommes à vivre décemment, voire le respect de l'homme, tout simplement, furent peu à peu bafoués. Tout ou presque finit par être régenté par l'argent. Mais tout cela fut insidieux. En fait, dès que le troc fut abandonné au profit des paiements en espèces sonnantes et trébuchantes, les règles du jeu furent faussées. L'argent immatériel, impersonnel en soit ...
- Immatériel l'argent ? Que me chantez-vous là ? En quel sens l'argent peut-il être immatériel ?
- En ce sens qu'avec le troc, vous pouviez imaginer le travail fourni pour créer ce que vous alliez acquérir. Les marchandises avaient leur valeur intrinsèque. Avec l'argent, la notion de labeur fut quelque peu gommée. Avec l'argent disparaissait la reconnaissance mutuelle du travail accompli, au profit de la perception, égoïste du travail qu'il fallait produire afin d'obtenir cet argent. La Société basée sur l'argent roi et la reine concurrence tint, tant bien que mal, le choc, jusque vers les années 1990 à 2000. Les premiers signes qui auraient du alerter les autorités apparurent avec les libres échanges commerciaux qui furent instaurés en Europe en 1993, par la Communauté européenne.
Trogir côtoyait Degrise et semblait boire littéralement les paroles du docte homme.
- Dans le but de préparer cette Europe commerciale et industrielle, pour améliorer la qualité des produits et diminuer les coûts de production, les groupes manufacturiers se réorganisèrent, se redimensionnèrent, s'étendirent comme des pieuvres. Absorbant d'autres groupes, en en faisant périr d'autres encore. Ce qui devait bénéficier une fois de plus, et comme tout progrès, à tous, ne servit en réalité qu'à contourner les problèmes engendrés par cet élargissement de la concurrence et à instituer de fait les grands monopoles qui sévirent dans les années 2000 à 2030. Mais les seuls, malheureusement, à faire les frais de cette empoignade de requins. Si je puis dire...
Trogir l'arrêta net en levant les bras au ciel.
- Hé là! Diantre, vous voilà bien vindicatif. Excusez-moi de vous interrompre mais se pose là, la question de l'objectivité de votre commentaire.
- Objectivité ? Comment cela objectivité ? Mais bien sûr que je ne suis pas objectif! Comment le serais-je ? Encore aujourd'hui, après toutes ces années de recherche, une question reste toujours pour moi sans réponse. Comment l'être humain, en perpétuelle évolution tant intellectuelle que morale a-t-il pu engendrer en système qui, de toute évidence et inéluctablement, le conduisait à sa perte ? Un système où tant subissaient pour assouvir les ambitions de si peu.
- Peut-être l'aspiration au pouvoir de certains, alliée au fatalisme des autres ?
- Ce n'est pas si simple, hélas. Cette question, sincèrement me dépasse.
Trogir sentit, en lisant l'impuissance sur le visage de Degrise, que cette question devait, en effet, lui tarauder l'esprit.
- Veuillez me pardonner de vous avoir interrompu.
- Ce n'est pas grave. Vous êtes tout excusé.
Ils reprirent leur marche, plus paisible que leurs propos.
- Les seuls, disais-je, à faire véritablement les frais de ce "Tout Profit", furent les petites entreprises ainsi que leurs salariés, et ceci, dans absolument tous les secteurs d'activité. Ces entreprises, bien fragiles face aux mastodontes que représentaient les grands groupes, subirent de plein fouet, rentabilité oblige, les effets les plus pervers du respect des sacro-saints équilibres financiers. Mais les mots ne pouvaient oblitérer, conjurer indéfiniment les tares du système. Quelque soient les termes usités, comme restructuration, équilibre, redéploiement, etc..., ce qui se traduisait en investissement ou en économie, pour quelques uns, se traduisait en création ou en perte d'emploi pour la majorité. C'est-à-dire que la question pour cette majorité n'était pas de savoir si les bénéfices allaient être plantureux, conséquents ou dérisoires, mais d'une manière plus humainement terre-à-terre, de savoir si la famille pourrait être ou non, décemment nourrie. Heureusement, cette question est surannée et ce système dit "Capitaliste" a vécu...
Un long silence s'ensuivit, peuplé des cogitations de chacun.
Trogir marchant tête baissée, les mains dans le dos, semblait digérer les propos de Degrise. Celui-ci interrogea.
- Je vous sens perplexe. Mon discours vous paraîtrait-il confus, nébuleux, ou suis-je simplement rasoir ?
- Non, du tout. J'assimile tout-à-fait vos explications. Parfois avec quelques difficultés, mais dans l'ensemble, vous êtes parfaitement clair. Et je suppose que tout cela est nécessaire à mon éclairage ?
- Absolument. Pour que vous saisissiez bien le cheminement qui a amené notre Société à ce qu'elle est aujourd'hui, toutes ces explications, aussi rébarbatives soient-elles, sont indispensables.
- Et puis, cette promenade est tellement agréable.
- Tant mieux que vous preniez la chose avec tant de philosophie car j'en ai encore pour un moment.
Trogir poussa un soupir de dépit qui fit sourire Degrise.
- Eh bien soit! Continuez!
- Ce système capitaliste vit se dégrader les mécanismes de l'économie pour aboutir en 2050 à un blocage pratiquement complet de tous les rouages de la société. En 2018, l'élection du premier président de l'Europe, qui regroupait à cette époque, je vous le rappelle, dix-sept nations, avait amené une bouffée d'espoir parmi les ressortissants de ces dix-sept pays. Cela ne fit qu'exacerber en fin de compte, les problèmes. Ce ne fut, au contraire, qu'une mise en évidence, un catalyseur du mal profond qui rongeait la société européenne en particulier, et mondiale en général.
- Grosso modo, comment l'Europe était-elle structurée ? Politiquement parlant s'entend.
- L'organigramme était des plus simples et est, à peu de choses près, demeuré identique à lui-même. Le Président de l'Europe Unie, E.U., pour les intimes, constituée des dix-sept états souverains, était secondé dans sa tâche, par un gouvernement fédéral composé de femmes et d'hommes nommés par lui, au sein des partis politiques de dimension européenne, auxquels elles et ils appartenaient. Et ceci, selon la proportionnalité de leur représentativité.
- Ouf! Il fallait la dire, celle-là. Félicitations.
- Vous avez, outre le don d'écouter, celui de savoir détendre l'atmosphère. C'est très agréable de discuter avec vous. Même si je suis presque toujours le seul à pérorer.
- C'est le métier qui veut ça.
- Malheureusement pour vous, je vais être obligé de distiller quelques chiffres concernant la période précédent le Grand Changement.
- Mais comment donc! Allez-y, je n'attendais que cela!
- Je comprends que cela puisse vous lasser, Ljorn.
- Rassurez-vous, je plaisante. Votre Histoire m'intéresse au plus haut point, et intéressera plus encore mes chefs. Je vous suis tout ouïe.
- Bien, comme vous voudrez. Les seuls de la période couvrant les années 2050 à 2078 à posséder quelques réels moyens d'action sur le présent, donc sur leur avenir, étaient les dirigeants des grands groupes ainsi que les collaborateurs privilégiés qu'ils entraînaient dans leur sillage. Ces grands hommes avaient su saisir l'opportunité du Regroupement des Compétences de 2035. Ce rapprochement, défini sur le papier comme devant déboucher sur une meilleure gestion, une meilleure organisation de l'outil productif, et ceci, quelque soit le domaine. Tant industriel qu'agricole, sans oublier les activités de recherches, etc..., abouti en fait, à asseoir plus encore leur autorité et allant, cette fois, jusqu'à l'institution de groupes puissants de pression s'arrogeant le droit d'opposer leur veto à des décisions gouvernementales en brandissant l'arme absolue en cette période troublée, à savoir, la sauvegarde de l'emploi. En toute modestie, je puis dire que l'étude que j'ai été amené à développer, avec l'aide de mes collègues, sur cette étape de notre Histoire, me permet d'affirmer que ce fut cette volonté farouche à vouloir tirer les ficelles du pouvoir politique qui a fait germer dans l'esprit de certains l'Idée des idées qui allaient provoquer le Grand Changement.
- De quelle manière s'exerçait-il ce chantage ? Et quelle en était la portée réelle ?
- Pour ce qui est de la portée, de l'incidence de ce chantage sur l'action des gouvernements, la chose est des plus logiques. Plus aucune décision majeure n'était prise sans concertation préalable ou sans l'aval des consortiums. Pour la seule bonne et simple raison que dans une société où la notion de profit est exacerbée au point où cela en était arrivé, indubitablement c'est, si je puis m'exprimer ainsi, celui qui tient les cordons de la bourse qui est le véritable maître à bord. Pour entretenir la spirale pour, selon eux, des questions de rentabilité, de productivité, et accessoirement paraît-il de profit, les productions, les exploitations, qu'elles soient, industrielles, agricoles, commerciales, administratives, enfin bref, toutes, furent automatisées à outrance. Les progrès techniques font bien sûr partie de la Société, la font évoluer, déchargeant l'homme des tâches ingrates et le libérant de la sorte, pour les plus nobles. C'est-à-dire, et vous allez le comprendre si vous me suivez, Trogir sourit mais n'interrompit pas Degrise, qu'ils sont antitayloristes. Mais comme le disait jadis un de nos écrivains: "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.", les avancées techniques finirent par être dévoyées et ne servirent plus l'Homme mais certains hommes. Résultat, prévisible pour nous, bénéficiant du recul, en 2075, année des dernières statistiques connues en la matière, trente-deux millions de personnes non employées en Europe. Personnes sans revenus donc n'assurant plus leur cote part d'impôts, donc écartées de la vie sociale, économique, en un mot, ne participant plus au développement des richesses de l'Europe. Avec ce colossal manque à gagner, la cohésion sociale fut balayée, provoquant l'émergence du cortège des léprosités inhérent à ce genre de situation. Inégalité croissant entre les possédants et les "possédés".
- Oh, le vilain mot!
- J'image, j'image. Education insuffisamment développée et incapable de satisfaire à la demande légitime de plus en plus croissant, du fait de la seule démographie, et ceci, par manque de moyens. En ce domaine, les seuls établissements à fonctionner de manière honorable étaient ceux créés par les industriels, afin de former les cerveaux et la main d'oeuvre qualifiée qui leur étaient nécessaires. Recrudescence de la délinquance, petite et moyenne, découlant de l'oisiveté, du désoeuvrement résultant du chômage. Démobilisation des systèmes répressifs et de préventions de la police et de la justice, par manque de moyens également, bien sûr, mais aussi et surtout par désappointement. Richesses très inégalitairement réparties, inégalités atteignant leur paroxysme. Tout concourrait à ce que des termes que l'on croyait définitivement tombés en désuétude, comme "lutte des classes", ressurgissent comme de vieux démons et retrouvent leurs pleines et entières significations. Plus les champs d'action des domaines de la recherche s'étendaient, plus ceux-ci devenaient pointus et plus les investissements qu'ils nécessitaient s'en trouvaient plus coûteux. Le cas le plus patent fut celui de la médecine. Les soins et les interventions requérant la mise à disposition d'équipes et de matériels plus spécialisés ne furent plus prodigués qu'à ceux qui avaient encore la chance, pour ne pas dire le privilège, de disposer de revenus suffisants. La médecine dût proportionner ses actions à la taille du porte-monnaie des patients. Ce qui abouti à la triste classification de ces derniers en trois familles. Celle des Optionnistes, disposant de la faculté d'accéder à toutes les formes de traitements que leur état nécessitait. Celle des Parcimonieux qui se voyaient traiter avec, pour employer un euphémisme, circonspection. Et celle de tous les autres, les plus nombreux, les Insoignables, ainsi désignés, non pour une incurabilité quelconque ni parce qu'ils ne pouvaient recevoir de soins, mais parce que privés de ressources, il ne leur était plus accordé en matière se santé, que de recevoir ce que, et uniquement ce que la décence imposait. Un des confrères avec qui j'ai tout particulièrement étudié cette période, complètement dépité, dénomma cette manière quelque peu spéciale de considérer et d'interpréter les obligations faites à la médecine, la "sélection surnaturelle".
- C'est un peu raide comme jugement. Je connais personnellement, énormément de médecins qui se dévouent et s'attellent à leur tâche avec coeur. Mais peut-être n'en est-il pas de même sur votre planète ?
- Bien sûr que si. Et, bien que je ne les considère pas comme étant totalement étrangers à cet état de fait, j'ai bien pris la précaution de ne prononcer à aucun moment le mot "médecin", employant le mot médecine qui englobe dans mon esprit, les systèmes décisionnaires et exécutoires ayant amené cette Santé dite à trois vitesses. Apparemment cela vous a échappé. J'ajouterais tout de même que, quand la misère est côtoyée, il devient instinctif, viscéral, pour ceux qui la côtoient de la combattre ou de soulager les maux de ceux qui la vivent. Encore faut-il la côtoyer, ou vouloir la côtoyer, cette misère. N'est-ce pas ?
- Bien évidemment, mais les mauvais exemples étaient-ils légion ?
Degrise décela un certain agacement dans l'intonation de Trogir et décida de conclure.
- Non, ils étaient extrêmement rares. Il est tout aussi évident que, malgré la meilleure volonté du monde, que nombre d'entre-eux pouvaient déployer, ils ne pouvaient réagir et accomplir leur travail qu'avec les moyens dont ils disposaient et qui devenaient, au fil des ans, de plus en plus ténus.
- Vous allez finir par me ficher le cafard avec votre Histoire. Heureusement que cela est passionnant car je suppose que ce domaine précis n'était pas le seul en voie de délabrement ?
Degrise, scrutant le visage de Trogir, y décela la marque d'un intérêt réel. Que Trogir, par obligation, subisse son discours, qui avait terrassé nombre d'étudiants, soit, mais qu'il y accorde autant d'attention le surprit.
- Vous supposez juste, Ljorn. Je reparlerai un peu plus tard, mais rapidement rassurez-vous, de quelques autres domaines. Il dévisagea Trogir un court instant. Ça va ? Pour l'heure vous suivez ? Si cela vous ennuie, nous pouvons remettre la suite de cette discussion à demain.
- Mais pas du tout. Continuez, je vous suis tout ouïe.
Degrise ne saisissant pas les raisons réelles de cet empressement en conclu qu'il devait y avoir quelque part en cet homme, une certaine dose cachée, de masochisme.
- Tout ces êtres humains délaissés par la médecine en particulier et la société en général, qui ne leur laissait aucune chance, ne leur faisait pas la moindre place, dépossédés de leur dignité, cherchèrent des exutoires, des planches de salut, des espoirs. En somme, un Futur. Beaucoup, par désoeuvrement, par impuissance, par la nécessité qu'ordonnait leur survie même, tombèrent dans les travers de cette société, tentant de déceler ou d'exploiter les défauts de la cuirasse pour se créer, se forger un embryon d'Avenir. Mais ils ne firent que tomber malheureusement, plus bas encore. Usant et abusant de démagogie et atteignant aux extrémismes, aux fanatismes les plus fous, quand ce n'était à la délinquance. Mais croyez-m'en, les puissants avaient su se protéger efficacement contre ces masses rebelles, incontrôlées et incontrôlables. Mais ils avaient omis de prendre en considération une chose toute simple. Chose qu'ils ne pouvaient distinguer, encoconés qu'ils étaient dans leur tour d'ivoire. Voyez-vous, Ljorn, et vous parliez de libertés que l'on ne peut soustraire à l'homme. Il est une autre chose dont on ne peut le dépouiller, sous peine des pires conséquences. C'est le droit qu'il lui est donné de pouvoir puiser à ses racines l'énergie nécessaire et suffisante pour se bâtir un avenir. Que peut-il donc rester à un homme à qui vous otez à la fois le passé, la dignité d'Etre et l'avenir ? Ljorn, à votre avis ?
- Me testeriez-vous pour savoir si je vous suis dans votre raisonnement, comme vous testeriez un potache ?
- Pourquoi plaisantez-vous avec un sujet aussi grave ?
- Vous avez sans doute raison mais il ne faut rien dramatiser. Cela fait désormais partie de votre histoire. Relativisons les choses.
- Cela est de l'histoire, pour nous, cela fait partie de notre passé. Vous m'avez ouvert des horizons nouveaux, Ljorn. Comme j'aimerais que, partout dans l'Univers, cette situation fasse définitivement partie de l'histoire ancienne.
- Oui, excusez-moi, c'était idiot, je l'admets... Que peut-il bien rester à cet homme, qui, de fait n'est plus considéré, reconnu, estimé en tant que tel ? Se questionna Trogir... Je crois que, si je venais à me trouver dans une telle situation, il ne me resterait plus que deux choses. La liberté de penser, et celle de haïr. Deux choses que nul ne pourrait me priver. Je commence à imaginer ce que cela a pu donner, des points de vue sociaux et humains. Serait-ce le désastre, les prémisses du chaos, de l'anarchie que vous tentez de me dépeindre là ?
- Ne vous méprenez pas. Cela vous paraît violent, parce que je condense, rassemble dans ces propos, des événements qui se sont déroulés sur une période de près d'un siècle, pour ce qui concerne l'essentiel d'Avant. Je vous concède bien volontiers que, pour lente que fut cette évolution, les conséquences de ce travail de sape, suicidaire, n'en furent pas moins terribles pour les hommes.
Leur promenade se poursuivait, toujours aussi paisible, dans les sous-bois. Quelques promeneurs, quelques coureurs, ou quelques groupes d'enfants les croisaient ou les dépassaient sans leur prêter la moindre attention. Ce qui était, somme toute, tout-à-fait réciproque.
- Produire encore et encore. Pour le profit, plus de profit. Mais au bout du compte, produire pour qui ? Quand près du tiers de la population n'a plus les moyens de consommer autre chose que le strict nécessaire. Cela finit par ne plus avoir de sens. Pour soutenir les productions de toutes natures, et ainsi ne pas laisser s'aggraver, plus encore la situation de l'emploi, les dites productions étaient artificiellement maintenue. Grâce notamment, à l'achat et au stockage des marchandises produites par les industries privées, à l'aide de fonds publics. Marchandises s'accumulant au fil des années et honteusement vouées, comme les denrées périssables, au pourrissement.
- Excusez-moi de vous couper sans cesse. Vous parlez de stocks de marchandises. Dans quelle mesure un continent de l'échelle de l'Europe, peuplé comme il l'est, ou l'était à l'époque, peut-il constituer de telles réserves ? Les populations certes, comme vous l'expliquez, n'avaient pas les ressources suffisantes, mais même sans consommer les quantités attendues, comment l'Europe pouvait-elle constituer de tels stocks, en plus de satisfaire aux besoins des populations ?
- L'Europe possédait, et possède toujours, et à titre d'exemple, l'une des agricultures les plus prospères et productives et, qui plus est, d'une excellente qualité. Les méthodes ont certes changé mais les résultats demeurent égaux à eux-mêmes. Les réserves de la Communauté Européenne furent évaluées, à la veille du Grand Changement, en 2075, à un peu plus de seize mois de consommation courante.
- Voulez-vous dire par là, que pendant seize mois, toute la population des dix-sept nations de la Communauté pouvaient être approvisionnée sans problème, et sans rien produire ?
- Sans aucun problème. Ces stocks, bien entendu, ne s'entretenaient pas seuls et ils se devaient d'être financés. Ce qui, selon le principe des vases communicants dévoyait, mobilisait une masse non négligeable des ressources fiscales des pays européens. Ce qui ne faisait que rendre l'économie plus exsangue encore. Pour ne rien arranger, les états extérieurs connurent, bien sûr à des niveaux et des moments différents, les mêmes difficultés et, par voie de conséquence, les mêmes spirales infernales. Les pays d'Extrême-Orient, puis d'Afrique, puis d'Amérique du Sud, aidés en cela par les industriels occidentaux, toujours en quête de bonnes affaires, disposant sur place d'une main-d'oeuvre par obligation docile, malléable et à bon compte, inondèrent les marchés de produits plus compétitifs, puisqu'enfantés par des systèmes moins dispendieux en personnels et en moyens que les systèmes des pays les plus développés, socialement et techniquement. La guerre économique que se livraient les industriels entre-eux était implacable. Quand je dis implacable, il est nécessaire de préciser si besoin est, que cette guerre n'affaiblissait que les troupes et bien rarement leurs généraux.
- Quels remèdes ont été employés pour lutter contre ce fléau ?
- Qu'entendez-vous par là ?
- N'y avait-il pas de solution, d'hommes, d'institutions pour les arrêter, ces affairistes ? Que faisaient donc les administrations ? Vous me laissez entendre que ces tout puissants pouvaient agir comme ils l'entendaient, sans qu'il existât de contre-pouvoir. Tout pouvoir n'appellerait-il pas automatiquement, implicitement, un contre-pouvoir, comme je le crois ?
- Plus qu'implicite, je dirais que le contre-pouvoir, tant qu'il est constructif est nécessaire voire indispensable pour maintenir une certaine émulation. Quelques courageux, à l'époque, se sont frottés à ces groupes de pression, tentant de rogner sur leurs prérogatives. Pour beaucoup, les tentations, les appâts furent trop forts et ils se laissèrent phagocyter par le système. Pour les autres, les choses n'étaient guère plus entortillées. Ou ils lâchaient prise, ou ils étaient éliminés.
- Ben voyons! Ils n'y allaient pas de main morte, ces rustres. Si je puis m'exprimer ainsi.
- Avant, de tout temps, pour combattre efficacement un système, quel qu'il soit, un seul mot d'ordre, une seule action rentable, pour reprendre la terminologie d'antan : "Frapper à la caisse!". Ce qui voulait dire...
- Ça, j'ai compris. Couper les sources de profit afin d'asphyxier la mécanique, s'attaquer au nerf de la guerre, en somme.
- Très bien! Mais cela ne se faisait pas sans casse. Cette Société d'Avant, établie sur l'argent, le profit, par essence notions égoïstes, étaient l'antithèse d'une communauté comme la Communauté Européenne, ou de n'importe quelle communauté d'ailleurs, qui elle, peut se targuer de beaucoup de chose, mais ne supporte pas l'égoïsme. Et si tel était le cas, cette société ne serait, et cela s'affirma par la suite, viable à terme. Une communauté regroupant des peuples mus par une même volonté légitime de conquérir ensemble leur Liberté, ne peut s'encombrer bien longtemps d'une politique où l'humanité tient si peu de place. Mais ce régime existait. Avec ses lois et ses règles qui se devaient d'être suivies et respectées, pour assurer un minimum de cohésion à l'édifice. Il n'y avait pas d'échappatoire. Tout ce qui était source de profit immédiat ou à court terme prévalait sur tout le reste. Ainsi, les domaines les plus délaissés, du fait des récessions successives, des marasmes furent les projets jugés non rentables par quelques brillants "Economisateurs", ainsi appelés par dérision. J'énumère dans le désordre : Recherche spatiale, bases martiennes et lunaires abandonnées. Projet de stations orbitales habitées à demeure ramené à trois unités, au lieu des vingt-cinq prévus à l'origine. Système de soins à trois vitesses, je n'y reviendrai pas, je me suis assez étendu sur le sujet. Recherches de santé ralenties à un tel point qu'en 2078, le temps économisé fut estimé à trente années, pas moins. Protection de l'environnement, pollution galopante, rongeant comme un cancer la surface terrestre. Plus aucun poisson dans les rivières et les fleuves d'Europe de l'ouest. Atmosphère des mégalopoles saturées en toxiques. Je vous passe les projets scientifiques qui, ne pouvant assurer d'aboutir, ne trouvèrent aucun mode de financement. D'autres champs furent sacrifiés. L'éducation, le social, qui n'avait plus, à l'époque, de social que le nom. Tout cela amenait à une Europe moribonde, agitée de temps à autre de spasmes, qui ne parvenaient plus à faire se dégager cette société de l'état de déliquescence dans lequel elle glissait lentement, insensiblement...
Degrise, à cet instant, s'arrêta et dévisagea Trogir. Ce qui surprit celui-ci.
- Oui, quoi ? Qu'y a-t-il ?... Eh bien!
L'air de Degrise qu'il ne put qualifier que de béat le désarçonna.
- Ouh, ouh! Thierry! Je vous sens soudainement ailleurs. Allez-vous bien ?
- Quel effet cela vous fait-il de vous trouver au contact d'êtres différents de vous ? Personnellement, j'ai énormément de difficultés à accepter cet état de fait.
- Vous comprendrez mieux le jour, que je souhaite pour vous le plus proche possible, où vous sera donnée l'opportunité de vous rendre sur Xantel. Ici, vous êtes chez vous, je vous ressemble assez, du point de vue de la morphologie, ce qui vous fait m'intégrer à votre paysage. D'où votre peine à me considérer comme venant de très loin. A contrario, n'étant pas sur mes terres, je ne puis que vous considérer comme des étrangers. Mais tout ceci est si subjectif. En fin de compte, quelle différence existe-t-il entre nous ? Aucune. Nous vivons, pensons, aimons, détestons. Nous possédons en commun les attributs qui font que les bipèdes que nous sommes, peuvent être classifiés sous le terme, "Etres Intelligents". Ce qui me paraît, pour quelques cas, un peu surfait. Au risque de paraître grandiloquent, je crois qu'il est préférable et plus pragmatique de considérer que nous faisons partie de l'Univers et que la question des nationalismes ne peut plus se poser en termes de défense d'un territoire, mais en terme d'intégration, d'interaction entre les différentes entités de populations occupant cet Univers. Mais comme je vous l'ai dis, vous serez en mesure de mieux comprendre lorsque vous pourrez vous soustraire à l'attraction gravitationnelle et sentimentale de votre planète. Alors, et alors seulement, vous pourrez mesurer toute l'étendue de votre petitesse. Cela dit, bien sûr, sans l'intention de vous offenser.
- Nous avons encore tant de choses à apprendre, dit Degrise rêveur.
- A qui le dites-vous ? Pour l'instant, l'élève, c'est moi. Et ensuite, que s'est-il passé ?
- Vous avez raison. Nous avons encore beaucoup de travail. Eh bien, non contents d'avoir déshumanisé le travail, l'économie, ses tenants et ses aboutissants, ils tentèrent, pour s'assurer la domination pleine et entière de tous les mécanismes et de toute la population, afin de mieux l'asservir, de déshumaniser également la vie, le quotidien. Et grand bien nous fit. Comme je vous l'ai déjà appris, notre société tint bien le choc jusque 2050. C'est-à-dire jusqu'à ce que les calculs des économistes soient poussés une décimale trop loin. Je m'explique. Malgré les retards accumulés, du fait du manque de moyens, l'amélioration des techniques médicales, de l'hygiène de vie, de l'automatisation, et grâce, ce qui est loin d'être négligeable, aux actions, pour ne pas dire aux combats des salariés eux-mêmes, les hommes purent être mieux "entretenus", purent mieux "s'entretenir" et furent petit-à-petit soulagés des tâches ardues, harassantes, voire dangereuses. Augmentant d'une certaine façon, pour ne pas dire de façon certaine, la longévité et améliorant la qualité de l'existence. En 1945, instauration de ce qui fut appelé, en France, la Sécurité Sociale. Cette institution garantissait aux groupes sociaux une couverture de leurs revenus en cas de maladie, d'accident, de chômage, etc... en d'autres termes, les aléas de la vie. Et également les retraites. Elle était essentiellement basée sur la solidarité. Chacun apportant sa cote-part, selon ses revenus et chacun bénéficiant, le cas échéant, de ses prérogatives. Je prends 1945 car cette date marque le point de départ du système qui allait se péréniser, basé sur le même principe jusqu'en 2050, le même esprit solidaire. En 2050, temps de travail par semaine : trente heures. Age du départ à la retraite : soixante ans. Et ceci depuis 1981! C'est dire l'acuité du problème. Espérance de vie : quatre-vingt un ans pour les hommes et quatre-vingt cinq ans pour les femmes...
- Je ne voudrais pas vous paraître présomptueux, Thierry, mais je crois que je commence à saisir les données du problème qui s'est posé à vos ancêtres.
- Il serait temps! Fit remarquer ironiquement Degrise.
- Moquez-vous. Arrêtez-moi si je me fourvoie. De plus en plus de personnes inactives. Inactivité due pour l'essentiel au chômage et à la retraite. Ressources, relativement à la démographie, de moins en moins consistantes. Les machines prenant le pas sur l'homme et ayant, si j'ai bien tout perçu, tout percé, l'avantage pour certains et l'inconvénient pour tous de ne pas contribuer, au titre de la solidarité, à l'effort collectif, en apportant un revenu aux institutions. Est-ce bien cela ? Demanda Trogir, non sans fierté.
- Tout-à-fait! S'exclama Degrise, ébahit. Vous me faites là, énormément plaisir. Je croyais que, depuis un bon moment, je vous cassais les pieds. Que vous aviez sombré dans les arcanes historiques de la Terre. Et je vois qu'il n'en était rien. L'Histoire serait-elle votre marotte, Ljorn ?
- Explicitez marotte, je vous prie. Ce terme m'échappe.
- Votre passe-temps, nous disons aussi : "violon d'Ingres".
- J'avoue que l'Histoire des peuples meuble en effet, une grande partie de mon existence.
- Nous nous rejoignons donc au moins sur ce point. Effectivement, et comme vous l'avez très bien compris, les automates ont l'avantage de ne jamais protester, de travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre si besoin est, de ne pas coûter sauf par l'investissement qu'ils occasionnent, mais ont l'extrême handicap de ne payer aucune cotisation. Le système était basé sur la solidarité, donc sur la répartition, la redistribution des biens collectés. Et ne pouvait être, bien sûr, réparti que ce qui avait été engrangé. Les ressources croissaient moins vite que les dépenses et le grossissement de la population, susceptible de bénéficier des avantages sociaux. De trois à quatre actifs épaulant un non-actif, nous en sommes arrivés à deux actifs pour un non-actif en 2015, et à presque un virgule six actifs pour un non-actif en 2075. La solidarité trouva là sa limite. Les grands équilibres vacillèrent. Pour régler ce problème, guère de solutions. Trouver des ressources nouvelles ? Prendre l'argent là où il y en avait encore ? Diminuer les prestations servies ? Repousser l'âge de la retraite pour repousser d'autant l'ouverture des droits ? Chaque camp avait ses arguments propres. Prendre l'argent à ceux qui en avaient, et en premier lieu, aux privilégiés pour qui, en très grande majorité, tournaient les usines automatiques, et accessoirement, très accessoirement pour le bien de l'humanité. Capitalisme ne rime pas avec philanthropie, je puis vous l'assurer. Repousser l'âge de la retraite en arguant que l'espérance de vie augmentait sans cesse. Diminuer les prestations de ceux qui en étaient déjà les plus demandeur et en recevaient le moins. Chacun développa ses thèses, essayant de tirer, au maximum, sur les minces couvertures. L'imbroglio était si inextricable qu'il fut décrété qu'il était urgent d'attendre un bien hypothétique redémarrage de l'économie, et que les choses ne devaient pas être brusquées. Ce qui se révéla une des politiques les plus suicidaires qu'il m'ai été donné d'étudier.
- Ce point est-il vraiment le point crucial, Thierry, ou est-ce parce qu'il vous tient particulièrement à coeur, que vous le développez tant ? A vous observer, je serais tenté de pencher pour la seconde hypothèse. Votre emportement à l'évocation de ce sujet me gêne quelque peu.
- Les faits de l'Histoire et l'histoire des faits. Hein ?
- Tout-à-fait. Ne devez-vous pas, pour paraître le plus objectif possible, garder la tête froide en relatant les événements, quels qu'ils soient et quelles qu'aient pu en être les conséquences ?
- Mais puisque vous vous êtes aperçu de mon manque de sang froid, vous pouvez plus aisément rétablir la juste part des choses. Je vous avoue, sincèrement, que c'est pour ressentir de plus en plus cette tendance à prendre des positions partisanes que j'ai préféré ne plus enseigner, et me consacrer, uniquement, à la recherche. Ce qui, vous en conviendrez, était plus honnête et responsable, vis-à-vis de mes étudiants. Quand je pense à tout ce gâchis, cela me donne froid dans le dos. Quand je pense à cette hypocrisie, cet affairisme, ce laxisme écrasant les quelques femmes et hommes de bonne volonté voulant faire redresser la tête à cette civilisation en plaine déperdition. Cela me révolte et je puis vous certifier que le retour à cette société d'Avant n'est même plus envisageable de nos jours. Et je crois pouvoir dire, à jamais.
- Eh bien soit. Peut-être qu'après que vous en aillez terminé avec votre exposé, je serais amené à penser la même chose que vous. Je vous en prie, Thierry, reprenez.
- Vous m'avez fait perdre le fil de mes pensées. Je ne sais plus où j'en étais.
- Attendez un instant, dit Trogir en appliquant la paume de la main sur le transmetteur. Vous disiez qu'il avait été décrété qu'il était urgent d'attendre en ce qui concernait les remèdes à appliquer.
- Bien! Il n'était pas question, pourquoi, je me le demande encore, d'effectuer des interventions radicales, pour ne pas dire chirurgicales sur le système, dès lors obsolète. Ce fut en fait un soit disant, savant dosage de ces trois remèdes. Je vous les rappelle : diminution des prestations, recul de l'âge de la retraite, augmentation des recettes. Mais qui, à votre avis dû faire le plus de sacrifices, à la mise en application des directives nouvelles de cette réforme de 2050 ?
- Les salariés ? Osa timidement Trogir.
- Tout juste. Vous avez mis dans le mille. Cette réforme de 2050 fut l'ultime à être mise en chantier et appliquée. Les sans-emploi n'avaient déjà presque plus ou pas d'avenir du tout, et il était maintenant dans l'air du temps de grignoter, d'entamer un des droits fondamentaux restant comme l'espoir des "masses laborieuses", la retraite. Le repos, le remerciement, la reconnaissance de la contribution apportée par l'être à l'édification de la Société. Les sans-emploi sans plus d'avenir que les travailleurs voyant le leur également compromis. Les dés étaient dès lors jetés. Tout cela procédait d'une logique. D'une logique de guerre, économique. Une logique implacable qui aboutit aux émeutes sanglantes de 2075. Emeutes qui sonnèrent définitivement le glas de la Société d'Avant.
Degrise, le chemin montant, dû faire une courte pause dans son discours, pour reprendre haleine.
- Pour conclure ce bref exposé, reprit-il.
- Bref ? Vous en avez de bonnes, vous! Enfin, je constate quand même que s'il n'était pas bref, il n'en était pas moins minuté, car nous voici de retour au belvédère.
- Oh, mais je n'en ai pas terminé, loin s'en faut. Je continue. En fait, pendant un siècle, les divers gouvernements, et ceci, quelques soient leurs volontés, ne purent de par les pressions énergiques qu'exerçaient les lobbies, que s'attaquer aux effets du mal et jamais à sa cause. La Cause de tous ces maux. Cette période fut appelée, bien plus tard, et bien doctement, le Siècle du Mercantilisme Capitalistique. Ou, plus rarement, le Siècle des Petits Pas... Retournons nous asseoir, voulez-vous ? Je meurs de soif.
- J'ai beaucoup moins parlé que vous, mais cette balade m'a profondément altéré. Je compatis donc.
Ils s'installèrent et ouvrirent à nouveau leurs mallettes, restées là, sagement à les attendre, malgré l'appréhension de Trogir.
- Sincèrement, Thierry, ce fut extrêmement instructif. Je suis fort satisfait de cette journée.
- Merci, rétorqua Degrise décelant la trace d'un réel contentement sur le visage de Trogir.
- Cependant, quelques questions me viennent à l'esprit.
- C'était trop beau.
Trogir ricana à la mimique, tout en accablement de Degrise.
- Vous avez fortement insisté sur les points particuliers de la santé et de la retraite. Ces points, si cruciaux qu'ils puissent être, étaient-ils suffisant pour induire une volonté de changement radical de votre société? Bien que là je m'avance beaucoup, ne sachant pas encore en quoi consistaient ces changements et ce qu'ils ont apporté à votre communauté. D'autres pans vacillants de votre société n'ont-ils pas contribué également à sa chute ? Enfin, vous parlez de la Cause de tous les maux. N'y en avait-il vraiment qu'une, et si oui, qu'elle est-elle ? Comme vous le pouvez constater, malgré l'attention que j'ai portée à votre cours, je ne suis pas parvenu à tout interpréter ou à assimiler.
- Eh bien, je vais tenter d'éclaircir mon propos et d'éclairer votre lanterne.
Degrise se racla la gorge, afin de désenrouer sa voix qui se faisait plus rauque, et se versa un verre d'eau.
- L'Homme, l'Humain, du moins telle est ma conviction, est un être étrange, fragile, mais doté d'une étonnante capacité à s'adapter à toute sorte de situation, tant du point de vue physique que psychique. Si vous veniez en conquérant, vous pourriez le soumettre à toutes les brimades qu'il vous serait donné d'imaginer, le spolier de ses biens, mais surtout gardez-vous bien, sous peine de voir vos efforts anéantis, de ne jamais attenter à trois choses essentielles à ses yeux. A trois de ses atavismes qui rappellent que l'homme, il n'y a pas bien longtemps de cela, était encore un animal. Et quelles sont ces trois choses important avant tout à un animal ?... La protection de sa progéniture, c'est-à-dire la sauvegarde du facteur de pérennisation de l'espèce. Ce qui fera que l'humanité aura un futur, que l'homme aura un but, qu'il trouvera une signification à sa vie. L'animal protège sa progéniture, l'humain son avenir et l'avenir de ses enfants, qu'il espère toujours meilleur que celui qu'il a pu connaître. Ensuite, son intégrité physique que l'on peut étendre, pour ce bipède pensant qu'est l'homme, à l'intégrité morale, mentale, à ses libertés d'expression, de vivre comme bon lui semble, de penser surtout. Enfin, ce que l'animal défend de toute son énergie, c'est son territoire, son domaine, que l'on peut traduire, chez nous, les êtres dits supérieurs, par vie privée, passé, racines, tout ce qui fait que l'homme est ce qu'il est et qui influera sur ce qu'il sera.
- Le parallèle, remarqua Trogir, est assez audacieux, mais je l'accepte. Je l'accepte d'autant mieux que j'ai eu déjà à constater les côtés bestialisants de certains de vos congénères.
- A quelle occasion, plus précisément ?
- En découvrant sur vos ondes, ce que vous dénommez, assez pudiquement, les événements. Evénements au cours desquels, les habitants de votre joyeuse planète s'entretuent allégrement.
- Ces conflits, que vous me décrivez là, ne sont que des plus localisés et des plus éphémères. Fort heureusement. Ces problèmes sont vites jugulés et réglés.
- Content de vous l'entendre dire. Mais poursuivez, je vous en prie. Ne vous préoccupez pas de ces remarques qui ne sont que personnelles.
- Vous êtes ici-bas pour nous étudier, Ljorn, il est tout naturel que vous reportiez vos constatations sur ce que vous connaissez déjà, afin d'établir une base de comparaison. M'intéressant comme vous de près à l'Histoire, je m'entends attribuer, souvent, et ceci est également valable pour mes confrères, le vocable "passéïste".
- Et que répondez-vous à ces détracteurs?
- Que pour tenter d'imaginer notre destinée, d'essayer d'infléchir son cours, dans le sens qui nous paraîtra le plus favorable, les actions doivent être engagées dès aujourd'hui, en se basant sur les acquis, les expériences, les enseignements que ne peut nous procurer que notre passé. Schématiquement, je pourrais résumer cet aspect des choses par la formule : "Pour prévoir l'Avenir, comprenons le Présent en étudiant le Passé".
- Ce qui me paraît, tout bien considéré, ne pas être une si mauvaise démarche.
- Par voie de conséquence, à votre première question, je réponds oui, la désagrégation du système de santé et l'amenuisement du droit au bénéfice de la retraite étaient des facteurs suffisants pour provoquer une réaction de rejet face aux nouvelles règles que l'on tentait d'imposer. Les sans-emploi, sans ressources, instables socialement, déracinés, relégués au ban de la Société, souvent culpabilisés, trahis, et toujours désidentifiés. Système de soins de plus en plus précaire, ne préservant plus vraiment l'intégrité physique d'un nombre d'ayant droit de plus en plus nombreux, et plus du tout l'égalité des chances, face à la maladie. Retraites menacées, avenir compromis pour les générations présentes et futures. Perspectives plus que sombres, qui se résumaient à: "Ou oeuvrer toute sa vie sous le joug, (le mot n'est pas trop fort), d'un système basé sur l'attrait cupide du profit rendu synonyme de puissance, ou plonger dans le monde blême et sans fond des laissés pour compte, sur le bord du chemin. Les données ainsi établies, l'équation est simple à intégrer et à résoudre. Et son résultat ne peut que vous apparaître clairement. A savoir que, si l'énoncé du problème ne voit pas les paramètres, radicalement remaniés, la conclusion est qu'il n'y a pas, et ne peut y avoir de solution.
- Cela me paraît, à moi, tout aussi évident.
- Vous me parliez ensuite, il me semble, de l'attitude des autres nations. Les nations extérieures à l'Europe se heurtèrent, à des degrés divers, aux mêmes difficultés que celles rencontrées sur notre continent. Ce qui est à noter, mais qui ne vous surprendra guère, c'est que les effets de la guerre économique se firent sentir bien plus vite, et d'une manière bien plus sévère, dans les pays isolés de toute structure de regroupement économique, ou les pays, tout simplement, eux-mêmes sans structures ou destructurés. Tous les continents furent ravagés par les effets pervers de ce système du tout profit, où ne subsistait que ce qui entrait dans les gabarits fixés par les ratios économiques et financiers, et où tout le reste était élagué. Quelques pays seulement s'en tirèrent moins mal, et résistèrent plus longtemps que les autres. Il s'agissait de ceux où les industries occidentales avaient établi des unités de production. Pour des raisons de proximités de gisements de matières premières, par exemple, et parce qu'elles étaient moins mangeuses de frais en main d'oeuvre, du fait du niveau de vie moins élevé de ces pays. Hormis ces quelques rares cas d'espèce, tous les pays, de tous les continents furent touchés par cette ineptie que fut le capitalisme tel qu'il était appliqué...
- Pourquoi "tel qu'il était appliqué" ? Y aurait-il un bon et un mauvais capitalisme ?
- Non, mais il y avait le capitalisme dogmatique, pensé, conçu, et le capitalisme appliqué. Mais ainsi en va-t-il de même de toutes les idées, de tous les principes, de tous les courants de pensées, des progrès, des religions, des politiques, qui ne valent que par l'application et les effets de cette application sur l'échantillon de population auquel la doctrine est appliquée, et qui doit tout aussi bien en profiter qu'en pâtir. Tout est question de courage, d'honnêteté, de probité intellectuelle, de mise en accord de ses actes avec sa pensée, ses dires ou ses écrits. Une ancienne prière dit ceci: "Ne nous laisse pas succomber à la tentation.". Peut-être faisait-elle allusion à ce genre de faiblesses. Qui sait ?... Je ne me souviens plus de votre troisième question, Ljorn. Excusez-m'en.
- Je vous demandais de me préciser en quoi consistait cette cause. La Cause de tous les maux, que vous m'avez décrite.
- Ah oui ! Ça ? Eh bien, je le laisse à votre sagacité. Je crois qu'il s'agit là d'un petit exercice, auquel il vous sera, maintenant que vous êtes en possession de toutes les informations nécessaires, facile de venir à bout.
Trogir, excité, tenta quelques réponses.
- La nature humaine, son animalité, les structures d'exploitations, les institutions administratives, politiques ? Que sais-je ?
- Perdu ! Tout faux ! Une cause, La Cause, seule et unique. Qui ne souffre aucune concurrence par définition. Tout ce que vous venez de m'énoncer, tous ces éléments ne peuvent expliquer à eux seuls, l'état de délabrement, cette conflagration socio-économique dans laquelle fut plongée l'Europe en particulier et les nations de la Terre en général, à la veille du Grand Changement. Il est un facteur, un seul qui, supprimé comme il le fut, interdit cette situation dantesque, effroyable qu'ont connu les populations du mode.
- Pour l'instant, je ne vois pas. J'en suis désolé.
- Vous aurez tout le loisir d'y songer d'ici à demain.
- Cela, j'en doute, car maintenant, m'échoit la tâche de procéder à la récapitulation de ce qui est pour vous un condensé, à l'attention de mes supérieurs.
- Je ne vois pas où est le problème. Vous avez stoïquement subit mon blabla. Pourquoi n'en feraient-ils pas de même ? Envoyez leur donc l'intégralité de notre discussion. Cela les occupera et, croyez en mon expérience, vous évitera d'entendre vous poser trop de questions.
- Très bonne, je dirais même plus, excellente idée, répondit Trogir dans un éclat de rire. Je les vois d'ici. C'est sûr que plutôt que d'écoper d'enregistrements complémentaires, ils préféreront sélectionner leurs questions. Ce qui n'en sera que plus intelligible et plus intelligent. Très bien, très bien !
- Et cela, sera sûrement plus enrichissant, pour vous, de vaquer à d'autres occupations pendant ce temps.
- Bien évidemment.
- Je soupçonne que, si par un malheureux hasard, vous est offerte la possibilité de casser les pieds de vos chefs, (si je puis me permettre cette expression), vous ne devez pas en rater l'occasion. Ce jugement est-il incongru, Ljorn ? Interrogea malicieusement Degrise.
- Pas vraiment, pas vraiment. Nous n'avons pas choisi ce métier, ma femme et moi, uniquement pour l'intérêt qu'il peut susciter, mais également pour satisfaire aux exigences de notre indépendance d'esprit. Et j'admets volontiers que nous soyons assez rétifs à toute forme de hiérarchie. Tout comme vous, n'est-ce-pas ?
- Comme moi ? Comment cela ? Demanda Degrise, offusqué. Main sur la poitrine.
- Soumettre la totalité d'un travail à l'attention de ses hiérarques, sans en faire ni l'analyse, ni la synthèse est une idée qui ne peut résulter, comme vous le faisiez fort justement remarquer que d'une longue pratique, d'une solide expérience. Ce qui pourrait s'expliquer par le fait que vous n'appréciez guère la hiérarchie, ou à tout le moins, la vôtre.
Degrise était décomposé.
- Touché mon cher, bravo !
- Rassurez-vous, Thierry, je ne le leur répéterai pas, reprit Trogir, goguenard.
- Vous heurtez-vous souvent à la vôtre ?
- Très rarement. Un travail nous est demandé et, comme ce travail est celui pour lequel nous avons opté, et que nous aimons, nous essayons de l'exécuter du mieux qu'il nous est possible. Ce qui satisfait au contrat par lequel nous sommes liés à nos chefs. Même si, comme l'on dit chez vous, c'est pour le meilleur ou pour le pire.
- En sommes vous êtes heureux. Constata Degrise, poursuivant la digression. Vous manque-t-il quelque chose Ljorn ? Mais je suis peut-être trop curieux ? Si tel est le cas, veuillez ignorer ma question, je ne vous en tiendrai nullement rigueur.
- Du tout, cela ne me gêne absolument pas de répondre. Nous ne sommes quand même pas ensemble, uniquement pour nous écouter parler, mais aussi pour nous connaître, nous comprendre. Du moins tel est mon désir. De plus, même si nous ne sommes pas du même monde, nous sommes entre gens civilisés et qui dit civilisé dit , au moins, civilités. Pour vous répondre, Thierry, je vous dirais que je crois qu'il ne me manque rien qui puisse nuire à mon bonheur, ni à ma bonne humeur. Et si je suis trop aveugle pour apercevoir une ombre, eh bien soit, j'assume mon hébétude.
- Comme vous dites.
- Ah si.... Deux choses, tout de même, me font émerger de ma torpeur, reprit-il, reconsidérant sa réponse hâtive... Un enfant et le bonheur de mon peuple.
- C'est là tout le mal que je puisse vous souhaiter. A votre santé. Degrise leva son gobelet et vint le faire claquer contre celui de Trogir qui ne connaissait manifestement pas la coutume.
- Je suis persuadé que si nous travaillions ensemble, nous serions assez complice, affirma Trogir pensif.
- Il serait à espérer que cette complicité revête des aspects moins vicieux que ce que revêtent nos relations avec nos supérieurs.
- Avez-vous prévu le programme de demain, Thierry ? Questionna Trogir, voulant changer de sujet de conversation.
- Oui. Nous aborderons la période dite "Pendant", qui marqua la transition entre les deux modes de sociétés européennes.
- Nous retrouverons-nous ici ?
- Non. Je vous communiquerai l'endroit tout-à-l'heure.
Trogir entreprit de trier et de ranger les objets que contenait sa mallette.
- Où puis-je me débarrasser de mes déchets ?
- Là-bas. Derrière vous. Les petits conteneurs, répondit Degrise faisant de même.
Degrise consulta son chronomètre.
- Il nous reste environ une demi-heure avant de prendre la rame du retour. Nous avons largement le temps de redescendre tranquillement, jusqu'à la station. Ce qui vous laissera le loisir d'admirer la richesse de la végétation de ce parc.
- Volontiers. Je suis grand amateur de verdure. Il y en a si peu chez nous.
Ils refermèrent leurs mallettes et entamèrent le chemin du retour. Trogir, au passage, répartit les déchets dont il voulait se délester, dans les différents récipients.
- Comment se fait-il que vous ayez si peu de végétation ? Serait-ce du au climat de votre planète?
- Non. Le surpeuplement. Nos villes mangent trop, et de plus en plus vite, les terres arables. D'où notre besoin urgent de trouver d'autres espaces, d'autres planètes. Plus accueillante que ne l'est la nôtre, à l'heure qu'il est, et pour longtemps, je le crains. Par où est-ce ? Interrogea Trogir hésitant à un croisement du chemin.
- Par la droite, Ljorn. Ensuite tout droit, jusqu'à la gare.

- 6 -
Trogir, transpirant, s'agrippait tant bien que mal, à la colonne sur la base de laquelle il était perché. Il essayait désespérément de repérer, dans cette grappe humaine qui s'agglutinait contre le haut mur d'enceinte, et qu'il estimait grosse d'environ cinq-mille personnes, celui qu'il maudissait, depuis maintenant près d'une demi-heure.
Il l'aperçut enfin qui lui faisait signe des deux bras, à environ une centaine de mètres de lui. Il ne put lui répondre que d'un bras, étreignant de l'autre le pylône d'éclairage. Il resta sur place et laissa Degrise fendre la foule, afin de ne pas risquer de le perdre de vue.
Le voir ainsi peiner et jouer des coudes le dédommageait un peu de son infortune. Ce ne fut que quand Degrise ne fût plus qu'à une dizaine de pas de lui, que Trogir se résolu à entamer la désescalade de son perchoir, prenant garde à ne piétiner personne. Degrise, rouge de confusion, tenta d'esquisser un sourire.
- Eh bien, dites donc! Je m'en souviendrai, de vos rendez-vous, remarqua Trogir, prenant l'air le plus fâché qu'il put.
- Sincèrement, je suis vraiment désolé. Je ne savais absolument pas qu'aurait lieu, ici, un tel rassemblement, répondit Degrise d'un air contrit.
- Et en quel honneur, cette manifestation ?
- Une rencontre sportive qui doit se dérouler d'ici peu, dans le stade qui se dresse derrière ce mur.
- Allons-nous assister à ce spectacle ?
- Non, bien sûr. Il nous serait bien difficile de discuter tranquillement, au milieu des cris de toutes ces gens. Degrise attrapa Trogir par le bras et le retint, avant que celui-ci ne soit entraîné par la foule qui commençait à pénétrer lentement, à l'intérieur du stade. Contournons l'enceinte. Nous pourrons ainsi pénétrer sur le DL, par une des portes latérales.
- Pardon ? pénétrer sur le quoi ?
- Le DL. Ah oui! Excusez-moi, c'est vrai que vous n'êtes pas précisément du coin. J'ai vraiment beaucoup de mal à me faire à cette idée. Vous nous ressemblez tellement et parlez notre langue si parfaitement...
- Vous êtes tout excusé, fit Trogir en inclinant légèrement la tête. Expliquez-moi plutôt ce que veut dire DL.
Ils s'extirpèrent de la foule et commencèrent à longer le mur.
- Domaine de Loisirs. Pour vous situer un peu, en gros sont ici regroupées toutes les infrastructures autorisant les activités sportives, de détente, de loisirs, culturelles, qu'il puisse être imaginé. Mais venez. Vous pourrez avoir un aperçu plus significatif de ce parc, de l'autre côté du mur.
Ils passèrent la grille devant laquelle deux gardiens faisaient les cent pas. Le contraste entre la densité de population, de véhicules et d'habitations de l'extérieur et les vastes étendues dégagées, parsemées de temps à autre de bâtiments courts et trapus, jonchant le champ de terrains de sports et de pistes, surprit Trogir.
- Tout comme vous éprouvez quelques difficultés à accepter ma situation d'extra-terrestre, articula Trogir sidéré, j'éprouve toujours quelques difficultés à comprendre comment vous arrivez, vous Terriens, à libérer tant d'espaces, au coeur de vos cités, pour simplement votre plaisir.
- Oh non! Pas simplement pour notre plaisir. Cela est aussi une nécessité. Le confinement urbain est trop stressant pour les malheureux citadins que nous sommes. Nous avons besoin de voir se dégager, de temps à autre, notre horizon. Notre regard doit redécouvrir l'horizontalité des grands espaces, pour se reposer des verticalités architecturales de nos villes.
- Toutes vos cités disposent-elles de tels DL ? Comme vous les appelez.
- Celles de moyenne et de grande importance en possèdent au moins un.
- Combien pour une ville comme Paris ?
- Pour Paris et ses douze millions d'âmes, pas moins de vingt-sept, je crois.
Au fur et à mesure qu'ils s'avançaient sur le domaine, Trogir pouvait mieux appréhender son étendue. Au fond, le mur d'enceinte percé régulièrement de portes, était à peine visible. Un groupe de cavaliers les dépassa, ce qui fit se tourner Trogir qui s'intéressa plus particulièrement aux personnes occupant les surfaces de jeux. Presque toutes étaient occupées. Aussi bien les personnes que les surfaces d'ailleurs. Où qu'il put porter son regard, des femmes et des hommes s'appliquaient à exécuter quelque figure ou à pratiquer leur sport, que l'on pouvait supposer être favori.
- Que pratique-t-on, dans ces bâtiments? Demanda Trogir, en indiquant lesdits bâtiments, d'un geste du bras.
- Tout. Absolument toutce qui peut-être assimilé à des activités de loisirs, de détente, de relaxation, de divertissement, sportives, et aussi toutes les activités ludiques, d'entretien physique ou intellectuel... Enfin, j'exagère en disant tout. Mais ces innombrables occupations mobilisent, tout de même, et uniquement pour ce parc, quelques trois mille employés.
- A temps plein ?
- A temps plein. Il faut dire que nos activités professionnelles, quand nous en avons une, nous laissent beaucoup de temps libre. Chacun d'entre nous pratique couramment une, deux, voire trois activités. Ces parcs sont également des lieux privilégiés de rencontres, d'échanges. Des lieux qui nous décrassent physiquement en nous décongestionnant le cerveau, de toutes les agressions psychologiques, tous les stress, propres à la vie en milieu urbain. J'ajouterais enfin, pour être complet, que ces DL sont les emblèmes, les plus parlants du quaternaire.
- Le quaternaire ? Qu'est-ce encore que cela ? S'enquit Trogir.
- Il y a de cela bien longtemps, débuta le développement du secteur dit, forcément, primaire. Secteur englobant les activités de l'agriculture et de la pêche. Secteur primaire qui prédomina jusque vers le XXème siècle, où il commença à décliner, du fait de l'émergence et du développement des secteurs secondaires, industriel, et tertiaire, pour l'administration et les services. Aujourd'hui, nous en sommes à l'essor du quaternaire, regroupant toutes les activités de la communication, des loisirs et du temps libre. Et vous le pouvez constater de visu, ce secteur est pour l'heure, assez florissant, et que le terme "Ere des Loisirs" que nous attribuons volontiers à notre époque, n'a rien de galvaudé. Suivra, ensuite, bientôt peut-être, le quinternaire.
- Et dans ce quinternaire, qu'y voyez-vous ?
- Ce à quoi vous êtes arrivé aujourd'hui. C'est-à-dire à toutes les activités traitant ou gravitant autour des explorations et des migrations de ressortissants de notre communauté, vers d'autres planètes. Ce qui ne pourra avoir d'autre effet que de relancer le processus de développement des secteurs de l'agriculture et de la pêche. Ce qui fera également que la boucle sera bouclée.
- Pour notre part, nous n'en sommes qu'à l'aube du développement de ce quinternaire qui, chez nous, ne porterait pas forcément le même numéro. Mais pourquoi donc ce haut mur tout autour de ce lieu ? Cela fait plutôt penser à une citadelle, ou à un centre de détention.
- Pour que, simplement, l'impression de quitter la ville soit un peu plus qu'une impression. C'est pour cette raison que, d'où que vous soyez sur le DL, vous ne pourrez apercevoir les immeubles entourant le site, ni percevoir les bruits des rues environnantes. Venez, prenons la contre-allée, voulez-vous ? Nous y serons à l'ombre, et plus tranquilles. Et voyez-vous, là-bas ? Fit Degrise en pointant l'index en direction d'un cabanon. Eh bien ça, c'est une buvette... Je vous promets que nous allons y passer quelques instants d'une exquise quiétude.
- Vous seriez, si je comprends bien, plutôt du genre sportif de salon. Est-ce que je me trompe ?
- Vous exagérez, répondit Degrise en haussant les épaules. Mais à peine, s'empressa-t-il d'ajouter en souriant.
- Allons y nous asseoir.
Ils s'installèrent à une des tables, près des pistes, ce qui leur permettait d'observer les différents jeux. La moitié de la quinzaine de tables mises à la disposition du public, étaient libres. Celles qui étaient occupées, l'étaient par des personnes qui venaient là se détendre, se désaltérer ou se restaurer entre deux efforts. Certains, qui venaient juste d'arriver, attendaient de passer par le poste de contrôle physiologique avant d'aller se reposer.
- Eh bien, Ljorn, si vous le voulez entrons dans le vif du sujet. Alors, qu'ont pensé vos chefs de ce que vous leur avez appris ?
- Il leur a semblé que votre discours était surtout polarisé sur les industriels et uniquement sur eux. Et ils en ont déduit, mais je crois qu'il s'agissait là, plus d'une question de leur part que d'une affirmation, qu'ils furent, ces industriels, les principaux artisans de la déchéance de votre système de société. Fut-ce bien le cas ?
- Ce qui a put leur apparaître comme un réquisitoire, n'était en fait du qu'à ce que je me sois mal expliqué. Les maîtres d'oeuvre de cette dégradation n'étaient pas LES industriels, mais une petite partie d'entre eux, regroupés en cartels et aidés, en leurs lucratives entreprises, par quelques banquiers et quelques spécialistes de la finance, de leurs amis. En fait, les citoyens les plus riches le devenaient toujours plus, et de plus en plus, et pressuraient de tout leur poids, de toutes leurs forces de conviction, le système, afin d'en tirer,.... Comment dire,... la "substantifique moelle". En 2075, à l'heure du capitalisme crépusculaire, dix pour cent de la population européenne possédaient quatre-vingt pour cent des richesses du continent. Ce que l'on ne peut pas, à proprement parler, appeler, partager les fruits de l'expansion d'une société. L'époque était à l'humiliation, à la mise en état d'infériorité et, surtout, en condition d'inutilité des populations de travailleurs devenus un excédent pour le système. Du fait des modernisations, toujours galopantes, des outils de travail, et des besoins d'économie nécessaires au maintient en concurrence des entreprises. Ce qui n'est jamais très sain et engendre toujours une situation sociale tendue, et d'un équilibre des plus précaires.
- Pour ça, je veux bien vous croire!
- Mais je constate que je manque à toutes les convenances, Ljorn. Comment va Madame Trogir?
- Très bien, très bien, merci pour elle. Elle vous adresse son salut. Il consulta sa montre. En ce moment, elle achève les travaux de taxinomie qu'elle avait entrepris hier, dans cette contrée que vous nommez, Amazonie.
- Euh, excusez-moi. De taxi quoi ?
- Taxinomie. C'est le terme de votre jargon qui traduit le mieux son occupation. Mais je vois que cela ne vous avance guère. Enfin, elle fait ce que je vous ai déjà expliqué qu'elle faisait. D'accord ?
- Ah, au moins, comme cela c'est clair. Et trouve-t-elle la vie sur notre belle planète bleue intéressante ?
- La prodigieuse diversité des formes vivantes, des espèces sur votre planète, l'a littéralement , et positivement abasourdi.
- Une telle richesse serait-elle exceptionnelle ?
- Ah, pour ça oui! Pour mon épouse, si ce foisonnement d'espèces constituait une moyenne pour l'Univers, notre planète ne serait même pas une planète molle, comme elle les appelle, mais quasiment une planète morte. C'est vous dire. Mais passons. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle ne chôme pas. Ce qui la réjouit fort. Elle espère, toutefois bien vous rencontrer, avant que nous ne prenions congé.
- Mais tout le plaisir m'en reviendrait. Bien, donc si... Oui ? S'interrompit Degrise, à l'adresse de la personne qui se dressait devant lui et qu'il ne parvenait pas à discerner, à cause du soleil qui l'éblouissait.
- Que prendrons ces messieurs ?
- Ah! Pardon, oui. Que prendrez-vous, Ljorn ?
- Eh bien, je... en fait je...
Degrise réalisant à temps la situation tira Trogir de l'embarra dans lequel il l'avait par mégarde, plongé.
- Servez-nous deux bières, s'il-vous-plaît.
- Bien, tout de suite.
- Faites attention, tout de même, lança Trogir dès que le serveur se fut éloigné.
- En effet, je devrais être plus sur mes gardes.
Attendant que le service se fasse, Trogir, tout comme Degrise d'ailleurs, observa un instant se qui se passait sur les aires de jeux.
- Dites donc! Remarqua-t-il, cela en fait du monde, là, sur ce terrains.
- Voilà vos bières, Messieurs, dit le garçon en déposant les verres sur le guéridon.
- Merci... Donc... Où en étais-je ? Ah, je vous résume un peu la situation de 2075. La société en complète déliquescence est au bord du gouffre. Trente-deux millions de chômeurs. Cohésion sociale plus que chancelante. Réactions de refus, de rejet, de plus en plus marquées, de la part des populations européennes, à l'encontre des diverses politiques menées. Anarchie s'immisçant, s'installant, du fait de la déperdition, sans cesse plus marquée du pouvoir politique en place, face au pouvoir de l'argent. Pouvoir politique ne dominant plus, ni de près, ni de loin, la situation. Pouvoir ne faisant plus que subir les pressions de la rue, sans apporter ne serait-ce qu'un semblant de remède. Il fallait alors réagir, réagir vite et fort. Très fort. Quelques solutions avaient bien été déjà pensées, mais n'en étaient restées qu'au stade de la pensée. Ou, lorsqu'elles avaient été mises en application, elles avaient capoté. Mais ce qui devait être fait le fut. C'était écrit. Par une équipe de femmes et d'hommes triés sur le volet, parmi les plus fortes personnalités les plus intègres du moment. La première des missions qui leur fut confiée, dans le secret le plus absolu, fut de réfléchir, chacun dans le domaine particulier qui était le sien, donc séparément, au meilleur usage qu'il pourrait être fait du thème constitué par la Solution. Cette période transitoire dura, grosso modo, deux ans et demi. Leurs travaux achevés, chacun des membres de cette équipe, toujours encore tenue secrète, tellement secrète que les personnes qui la constituaient ne se connaissaient même pas entre elles. Ou du moins, pas en tant que faisant partie de cette équipe. Chaque membre donc, fut appelé, discrètement à oeuvrer au siège de la présidence européenne qui fut, pour l'occasion, littéralement "bunkérisé". Protection établie, moins pour se protéger du peuple et des effets devenus incurables de la crise économique, de cette guerre économique, comme annoncé officiellement, que pour se préserver des réactions prévisibles des privilégiés, qui ne supporteraient sûrement pas l'idée que soit portée atteinte à leurs prérogatives. Ce qui ne pouvait que se produire avec les décisions qui avaient été prises et qui allaient être rendues publiques. Car, dans le traitement de la Cause, c'était bien de cela dont il était question, et de rien d'autre.
- Mais cette cause dont vous me rebattez les oreilles, et avec laquelle vous me chatouillez le système nerveux, quelle est-elle ?
- Tiens! C'est vrai, je vous avais demandé d'y réfléchir. Apparemment, vous n'avez toujours pas trouvé. C'est pourtant facile, Ljorn. Si je vous dis que des inégalités existent qui sont telles qu'elles s'entretiennent elles-même, qu'elles s'autoalimentent et qui font que le système n'est plus viable. Si je vous dis que la base de la démocratie est l'égalité. Il vous apparaît clairement qu'il faut combattre ces inégalités. Combattre la Cause de ces inégalités. Cause qui, une fois éliminée, permet de repenser le système dans son ensemble et de le rendre, lui, viable et stable... Degrise sentait Trogir de plus en plus perplexe. Vous ne voyez pas ?
- Au risque de vous paraître idiot, j'avoue que cela ne m'avance guère. Non, vraiment je ne vois pas du tout ce que peut cacher cette cause. Mais alors, pas du tout.
- Eh bien, cette cause, Ljorn. Cette cause qui, si elle disparaît entraîne infailliblement la disparition de tous les maux, ou presque, de cette société moribonde. Cette Cause, Ljorn, c'est l'Argent.
Trogir se raidit et pâlit. Il dévisagea Degrise pendant plusieurs secondes avant de pouvoir à nouveau articuler quelques mots.
- L'argent ? Quel argent ? Qu'entendez-vous au juste, par argent ?
- Pas le métal bien sûr, mais l'argent monnaie. L'argent mode de paiement.
- Vous voulez rire... Et s'apercevant que non il reprit. Vous voulez dire que...
- Quelle est notre monnaie ? Actuellement j'entends, questionna Degrise sur un ton de jubilation. Comment s'effectuent nos transactions ? Qu'avez-vous payé, et de quelle manière, depuis que vous êtes sur notre sol ? Degrise était vraiment satisfait de l'effet qu'il avait produit chez Trogir.
- Je ne sais pas, répondit celui-ci, blême. Mais l'argent est une contre partie à l'acquisition de toutes choses. Un moyen d'échange.
- A moins d'en revenir au bon vieux troc. Votre système, Ljorn, sur quoi est-il basé ?
- Comme vous, sur l'argent. Enfin, comme vous par le passé. Si vous supprimez l'argent, source de motivation, comment voulez-vous faire avancer une société ? Quelle qu'elle soit.
- Comme nous le faisons aujourd'hui, tout simplement.
- Tout simplement. Trogir s'adossa contre le dossier de sa chaise. Ouah! Pour le premier monde raisonnablement peuplé, du point de vue de l'intelligence, du moins je le croyais, qu'il m'est donné d'étudier, je m'aperçois que je suis tombé chez les fous.
- Cela me rappelle étrangement notre première rencontre. Mais cette fois, les rôles sont inversés.
Trogir ne l'écoutait plus, il essayait de réfléchir à toute vitesse, aux implications possibles des propos de Degrise.
- Mais dans les conversations que j'ai pu capter, la terminologie est toujours la même. Vous parlez de marchés, de magasins, de transactions...
- Pour beaucoup, le vocabulaire n'avait pas lieu de varier. Assez de changements étaient en cours.
- Comment sur un court laps de temps, car 2075 à 2083 constitue un laps de temps très court en regard de l'humanité, avez-vous pu annihiler la cinétique d'un système ayant gravité des siècles durant, autour de ce qui aboutit chez vous, au capitalisme, et chez nous au monétisme ?
- C'est exactement ce que je me propose de vous expliquer.
- Vous, vous pouvez dire que vous savez rendre la monnaie de la pièce. Si je puis dire.
- Et je n'en suis pas mécontent, je l'avoue.
Il attendit que Trogir reprenne un peu sa respiration et un teint normal, avant de répondre.
- L'argent, vous le dites, est un moyen d'échange. Ce n'est qu'un intermédiaire physique. La contre partie, en définitive, de votre travail, de ce que vous apportez à votre communauté, ou plutôt votre société, puisque je ne sais pas si je puis parler de communauté en ce qui vous concerne. La contre partie de votre travail, disais-je, ce n'est pas l'argent mais ce que vous pouvez vous procurer avec. La finalité de votre effort envers la collectivité n'est pas de gagner un salaire, de posséder plus ou moins d'argent, mais de pouvoir obtenir ce qui vous est nécessaire en un premier temps, et ce que vous désirez, qui vous fait envie, en un second. N'est-ce pas ?
- Oui, bien sûr, c'est l'évidence même. Mais en supprimant l'argent, vous supprimez du même coup, l'émulation que crée la différence entre ceux qui en possèdent plus et ceux qui en possèdent moins. N'est-ce pas un puissant moteur faisant avancer les hommes et par conséquent une société ?
- Sentiment noble s'il n'est pas dévoyé. Quand vous en arrivez à une nation, comme la France par exemple, ou un continent comme l'Europe, comptant des riches de plus en plus riches et de plus en plus de pauvres, de sans ressources. Je vous épargne l'énumération ou le rappel de tout ce que cela engendre comme troubles, tares aboutissant à une désocialisation du tissu communautaire, qui n'a plus de communautaire que le nom, et où règne la loi de la jungle. Loi qui n'est subie que par ceux réduits à lutter pour essayer de se sortir de ce cul-de-basse-fosse où l'a plongé le système. Il est temps et plus que temps d'en arriver à, pour reprendre les termes exacts de l'époque, "la transmutation de l'oligarchie structurelle, étouffant la société, en une technocratie fonctionnelle libératrice". Derrière ces mots barbares se cachaient tant de sous-entendus, de menaces et de volonté, et aussi d'espoirs, qu'il fallut à John Deville, Président de l'Europe, qui les a prononcés en 2078, faire montre d'une bonne dose d'opiniâtreté et de courage. Mais c'était la guerre et les armes se devaient d'être radicales.
- Si les enjeux avaient été placés aussi haut, je veux bien vous croire. Mais cinq années, c'est court, pour un changement aussi important. Si l'on accepte comme vrai que plus le temps imparti à la réalisation d'un phénomène est court, plus ce phénomène paraît intense, qu'est-ce que cela à du être ?
- Comme toute règle se vérifie à l'aide de ses exceptions, ce fut là, l'exception qui confirma la règle que vous venez d'édicter. Le phénomène, par ses conséquences fut considérable pour l'époque mais fut exécuté, hormis dans les tous premiers mois, dans un calme royal.
- Vous m'épatez de plus en plus. Quel heureux hasard fit que cela se passa relativement bien ?
- Oh le hasard, vous savez, même heureux, je n'y crois guère. Cela s'est ainsi passé par le simple fait que, pour l'immense majorité des individus de la Communauté Européenne, subir le Grand Changement ou autre chose ne chambarderait rien à leurs affaires et, en tout état de cause, ne pouvait aggraver plus encore leur situation.
- Quels furent les principes adoptés pour établir les bases de ce chambardement ?
Degrise nota avec satisfaction, mais sans surprise aucune, que l'attention de Trogir, comparée à celle de la veille, avait redoublé.
- Les principes simples établis, il y a fort longtemps, en France. Les bases de travail choisies, pour être précis, furent l'article premier de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et la devise de la France.
- A savoir ?
- Pour l'article premier, en date de juin 1793: "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", et pour la devise de la France: "Liberté - Egalité - Fraternité".
- Tout un programme en effet. Louable, bien entendu. Mais, ... Si ces thèmes doivent être repris en 2078, c'est que, par conséquent, ils n'étaient pas appliqués. Pourquoi, des thèmes aussi essentiels, composant les fondements même de la démocratie, n'étaient-ils pas partie intégrante de l'esprit de votre société ? Et pourquoi justement la devise de la France plutôt que tout autre ?
A ce moment, un groupe d'une dizaine de cavaliers passa au galop, soulevant dans son sillage, un nuage qui submergea et fit tousser les deux interlocuteurs qui balayèrent désespérément l'air des deux bras, pour tenter de se débarrasser de cette poussière. Après que le nuage se soit quelque peu dissipé, Degrise put enfin répondre.
- Pourquoi justement la devise de la France ? D'abord parce que comme vous le dites si bien, "Liberté - Egalité - Fraternité", constituent tout un programme et que d'autre part, John Deville était un Européen soit, mais qui plus est, un Européen de France, ce qui lui fit choisir tout naturellement ces trois thèmes comme base de travail. Pour ce qui est de votre première question concernant les droits fondamentaux pas toujours respectés, eh bien, ceux-ci ne l'étaient pas parce que, tout bonnement, ils ne pouvaient pas l'être. Ils ne pouvaient l'être à cause de cet argent. Argent outil de toutes les distorsions sociales, de toutes les corruptions, l'argent qui bafoue le principe fondamental d'égalité de la démocratie, qui en anéanti toute la portée. Dans la déclaration de 2078, qui fut de fait, l'oraison funèbre du capitalisme, fut proposé de redéfinir les buts de la Société. De balayer certaines des valeurs d'Avant et de les remplacer par celles qui devaient guider les pas des femmes et des hommes d'Après. Les valeurs devenues viles du capitalisme devaient être supplantées par celles données pour plus nobles de l'Egalitarisme.
- Qui dit égalitarisme ne veut-il pas également dire identité entre toutes les composantes de la communauté ? Au point de modeler chaque parcelle de cette communauté selon la même image ? Alors que chaque cas est un cas particulier qui mérite d'être traité particulièrement.
- Non. Cela peut vouloir dire, et doit vouloir dire, égalité des chances, des droits, face à toutes les situations de la vie.
- Je vois mal comment peut-être préservé, dans de telles conditions, le droit à la différence.
- Parce que vous raisonnez en monétiste. Il est évident que chaque humain est une entité, physique, psychique et caetera, absolument différente des autres. Le but n'était pas d'amener chacun sur le même échelon social, pas du tout, ce qui serait impossible d'ailleurs, du fait des aspirations, des capacités différentes que chacun acquiert ou développe, mais de faire en sorte que, malgré cette différence, il puisse disposer des mêmes droits que les autres. Que la part qu'il apporte à la société ne soit pas considérée en fonction seulement de son niveau de culture, par exemple, ou à l'importance de son ambition, mais aussi en fonction du niveau de volonté qui lui a permis d'amener cette part. Chaque parcelle, chaque poussière de contribution fait partie du tout. Pour reprendre l'imagerie de naguère je dirais: pourquoi voudriez-vous léser, ou avantager une personne travaillant dans les mines sous-marines par rapport à une autre analysant la structure de la matière ? Cela n'aurait pas de sens. Les différences ne doivent sûrement pas se jauger à l'aune du savoir, des connaissances, et encore moins à celle de l'argent. Ces différences doivent se situer sur un autre registre.
- Comme par exemple ?
- Comme par exemple l'engouement mis à participer à l'oeuvre commune.
- C'est, je crois, quelque chose vraiment de plus subtil. A mon sens. Et cela ne m'étonne pas quand vous affirmez que quelques difficultés ont été rencontrées.
- Oui, évidemment. Pour en revenir au principe, à l'essence du Grand Changement, et en même temps à son but, cela va de soi, celui-ci était de faire en sorte que les fondements de la société nouvelle ne soient plus assis sur les valeurs égoïstes, je l'ai déjà dit, du capitalisme, mais sur les notions de partage, de redistribution, de participation, notions jugées plus humanistes, plus réalistes, et surtout pour l'époque, plus pragmatiques.
- Et quels sont ces principes ayant subit la transmutation, pour reprendre votre terminologie ?
- En vrac, je vous les donne. L'efficacité fut substituée à la rentabilité. L'ambition à l'arrivisme. La nécessité à la convoitise. L'utilité au profit... Et la liste n'est pas exhaustive. Les termes se rapportant à la classification sociale, arbitrairement établie sur l'argent furent gommés peu à peu du vocabulaire. Pour ne donner qu'un seul exemple, figuratif, donc parlant, ne purent plus être prononcée la phrase: "Combien valez-vous ?". Ou encore: "Je vaux tant.". Mais il fallut dire: "Quelles fonctions occupez-vous ?", et "Voilà ce que je sais faire.". Ces exemples sont assez simplets mais cela ramenait le débat, vous en conviendrez, à de plus justes proportions. Et l'élevait un tant soit peu.
Trogir appela d'un geste le serveur qui débarrassait une des tables voisines, pour commander une autre tournée.
- Bien, dit-il ensuite. D'accord pour le principe. Mais dans les faits, comment cela s'est-il passé ?
- Admettriez-vous donc le principe ?
- Oh! Thierry, je ne suis pas du tout habilité à juger ce que vous me décrivez là. De plus, je m'en garderai bien, tant que je ne puis appréhender la totalité de la situation sociale de la Terre.
- L'aspect social de notre civilisation vous importe donc plus que le reste ?
- C'est exact. L'écologie, les techniques relèvent de l'observation tandis que la vie sociale d'un groupe ou d'une communauté relève, quant à elle, de l'introspection. L'esprit d'une société ne peut être apprécié valablement qu'au contact de ses populations. De plus, et ceci est une donnée universelle, l'être intelligent est une machine si complexe que, pour bien la comprendre, l'analyser, le simple fait de l'observation ne peut suffire. Il faut s'en approcher au plus près, la pénétrer presque. Etudier quelques hommes pour essayer de tirer des généralités sur leur mode de penser, de vie, leurs structures sociales, relève de l'exploit, et est à tout le moins, loin d'être d'une rigueur absolue. C'est pour cette raison que nous trouvons plus réaliste, plus économique aussi, d'entrer en contact avec des personnes comme vous. Cela nous facilite énormément la tâche.
- Cela, je puis le comprendre. Eh bien soit, venons en donc aux faits de l'Histoire.
Trogir sourit. Les méthodes mnémotechniques de ses précepteurs avaient vraiment du bon, pensa-t-il.
- En juin 2078, le Président Deville présenta au peuple, en vue de le soumettre à son suffrage, le plan qu'il avait concocté avec l'aide de ses collaborateurs, et qui reprenait, avec force détails les dispositions qui allaient régir les actions du pouvoir central durant les cinq années qui allaient suivre.
- Mais cet homme, ce Deville, malgré les enjeux, si je vous suis bien, considérables a pu tramer son projet en toute quiétude et sans éveiller le moindre soupçon ? Les seuls adversaires, toujours si j'ai bien compris, des possédants ne pouvaient être que les politiques, de part le peu de pouvoir auquel ils pouvaient encore prétendre. Et ceux-ci devaient être particulièrement tenu à l'oeil. N'est-ce pas ?
- Le "pouvaient encore prétendre" dénote que vous évaluez la situation d'alors à sa plus juste valeur.
- Tout le mérite vous en revient.
- Merci, cher Monsieur, rétorqua Degrise en toute humilité. Pour tout vous dire, Ljorn, ce Deville était un cas. Mais pouvait-il en être autrement ? C'était, et cela ne vous surprendra guère, un homme d'une intelligence redoutable et d'un caractère entier. Il est sorti de l'ombre en 2070, année où il décida de se lancer en politique. Grâce à ses capacités intellectuelles et sa faconde, il s'intégrer rapidement au système. Ce qui lui permit ainsi, de pouvoir jouer dans la cour des grands, et ceci, en bénéficiant de toute la confiance, et des dirigeants politiques, et des décideurs, ayant su ménager la chèvre et le chou. Fait qui mérite d'être relevé. Il avait voulu, comme il l'avoua par la suite, faire partie intégrante du système économique, afin de s'imprégner de sa logique car, disait-il, pour évaluer, critiquer, démonter un dogme tel que le capitalisme, en toute objectivité, avec le plus de conviction et de force possible, il faut en connaître toutes les facettes, savoir quelles sont ses faiblesses, ses forces et surtout ses dangers. Dangers, tant pour la collectivité que pour vous-même. Il s'immisça tant et si bien dans les affaires qu'il parvint rapidement à atteindre le premier des buts qu'il s'était fixé dès 2070. A savoir, devenir le premier magistrat de l'Europe. Disposant alors des moyens conséquents que lui procurait sa charge, et assuré de la confiance quasi aveugle, en particulier des grands groupes industriels, car issu de leur sérail, il put esquisser l'épure du Grand Changement. Idée qui lui trottait dans la tête depuis une bonne quinzaine d'année. Années qu'il avait passé à observer, sans pouvoir ni agir ni réagir, face aux ravages dont il rendait responsable l'argent. L'argent source d'âpreté, de cupidité, d'égoïsme. Pour lui, le combat se résuma à tenter de supprimer par tous les moyens, ce qui constituait le nerf de la guerre. Cette guerre sans ennemis reconnus, avoués. Ennemis n'étant en fait autre que l'homme pour lui-même. Les loups, disait-il aussi, ne se dévorent pas entre eux, les hommes si. Et à belles dents pour quelques billets de plus. Enfin bref, le soir du vingt-quatre juin 2078, du siège de la présidence, un discours préalablement enregistré, par mesure de sécurité, fut diffusé sur toutes les ondes. Discours de deux heures, qui fut réitéré pendant vingt heures d'affilée, comme pour le marteler. Ce qui fut proposé aux populations et soumis au scrutin, deux semaines plus tard, était tellement ahurissant, tellement subversif, que pendant quarante-huit heures, pas une réaction ne fut enregistrée. Chacun essayant, comme nous le disons, de savoir s'il s'agissait de lard ou de cochon. De savoir quel crédit accorder à ce discours inconcevable pour quelques uns mais tellement plein d'un espoir nouveau pour les autres. Tous les autres. Le vote fut programmé pour le dix juillet, car Deville redoutait des représailles et espérait y échapper, ainsi que son équipe et ses proches, en s'appuyant sur l'aval, qu'il espérait massif des populations. Avec les quatre-vingt-huit pour cent d'avis positifs que son projet recueillit, il devenait, en effet délicat, hasardeux, pour ne pas dire déraisonné d'essayer d'attenter ouvertement à son intégrité physique. Ce qui aurait eu pour effet immédiat de désigner à la vindicte populaire, les premiers responsables, qui eussent été, par ce fait, tous nommés. Fort de cette seconde victoire, il allait pouvoir entamer, engager sa guerre à la guerre, escomptant rassembler toutes les volontés derrière son projet, devenu celui du peuple.
- Enfin, je vais savoir, soupira Trogir, avec un geste ressemblant vaguement à un remerciement aux cieux.
- C'est agaçant hein ?
- Oh oui! Oh combien!
- Rassurez-vous, l'intéressant arrive... Les nations d'Europe étant constamment en déficit, comme malheureusement presque toutes les nations, et dans l'impossibilité d'une part, de procéder aux remboursements des emprunts contractés auprès des banques, et d'autre part de s'attacher au redressement de leurs économies, la première des mesures radicales fut de déclarer l'Europe en cessation de paiement. Imposant un moratoire sur la restitution des fonds avancés par les établissements financiers. La seconde résolution radicale fut de décider, unilatéralement, de ne plus payer les produits importés en Europe qu'aux prix des matières premières qui les composaient. Ce qui constitua une forme de protectionnisme plutôt vacharde, vis-à-vis des pays eux aussi en proie à d'énormes difficultés et tirant encore quelques profits du marché européen. Cette forme d'autarcie fut vigoureusement combattue par les instances mondiales dont l'Europe faisait partie et qu'elle dut par décence quitter. Du moins temporairement. Cette autarcie avait le désavantage de gêner des nations jusque là amies, d'exposer l'Europe et son peuple à leurs plus vifs reproches. Et aux diatribes des autres. Mais générait l'extrême avantage de permettre aux Européens de pouvoir exécuter le Plan Deville en stoppant, dès le premier janvier 2079, l'hémorragie des ressources de l'Europe que l'endettement engloutissait de plus en plus. Ce plan, soit dit en passant, ne pouvait se réaliser qu'au niveau d'un continent comme l'Europe. Rares, en effet, étaient les pays qui auraient pu se permettre de vivre repliés sur eux-mêmes. De plus, malgré les moyens de communication performants dont il disposait, moyens nécessaires en toute guerre, Deville voulait pouvoir suivre les effets induits de ses résolutions, vérifier la façon dont elles étaient mises en application par les institutions, et comment elles étaient perçues et accueillies par les populations. Ce qui faisait qu'un territoire d'une superficie supérieure à celle du continent européen eût pu constituer une gêne, pour ne pas dire une faille, ou une source supplémentaire de soucis. Le divorce d'avec les nations extérieures, consommé, Deville allait s'attacher avec ses associés, car en l'immense tâche que cela représenta, ils furent de véritables associés, à réorganiser les marchés et les institutions. A retramer en quelque sorte, le tissu social. Le colossal espoir qu'ils avaient fait naître dans le coeur des millions d'Européens, ils ne pouvaient le décevoir. Considéré par ceux qui l'avaient aidé, voire poussé, à devenir le plus haut dignitaire, comme un traître, il demeurait pour beaucoup d'autres, suspect. Ceux-ci craignant de voir leurs espérances s'envoler sur une récidive, un revirement d'attitude de la part de celui qui était à leurs yeux, Le Président. Celui qui allait, par sa volonté et son courage faire se redresser l'échine des trente pour cent de citoyens démunis, vivant au bord, ou en-dessous du seuil de la pauvreté.
- Excusez-moi de vous interrompre, mais...
- Je vous en prie.
- Vous dites que tous les approvisionnements, tous les produits livrés à la Communauté n'étaient plus payés qu'au prix des matières premières. Cela a, bien sûr, conduit à des économies considérables, je le conçois aisément, mais cela suppose également que l'Europe se devait d'être à l'abri d'un quelconque chantage. Chantage émanant d'un quelconque pays et concernant des biens indispensables. Comme, euh..., que sais-je,... l'énergie, par exemple, ou les denrées alimentaires.
- En ce qui concerne l'alimentation, l'Europe était, et est toujours, mais je crois vous en avoir déjà parlé, le continent le plus productif en matière d'agriculture. De plus, ce qui n'était pas produit sur les terres d'Europe, pour des raisons telles que climatiques, pouvait l'être sur les terres exotiques dépendantes ou lui étant rattachées administrativement. Pour ce qui est de l'énergie, cela faisait belle lurette que les nations de la Communauté d'Europe s'étaient affranchies de toute subordination extérieure. En fait, depuis 2035-2040, où pratiquement tout l'approvisionnement énergétique fut assuré par les centrales à fusion. Celles-ci ayant définitivement supplanté les centrales à fission, après la catastrophe de 2032. Catastrophe n'ayant fait pas moins de cent-vingt-mille morts, aux États-Unis d'Amérique.
- Nous aussi, hélas, avons connu ce genre d'avatar. Il y a environ une dizaine de vos années. Ce fut effroyable. J'étais des secours. Trogir serra les dents et ses yeux, Degrise aurait pu le jurer, s'embrumèrent. Il coupa net.
- Vint ensuite le temps des recensements et de l'utilisation à plein régime de tous les outils statistiques dont les administrations disposaient. Pour réorganiser, profitablement les marchés intérieurs, il fallait bien évidemment les connaître, ces marchés. Recenser, évaluer leurs forces et aussi leurs besoins. Chaque être humain fut répertorié, chaque boulon fut inventorié. Les capacités de chacune et chacun, leurs compétences furent relevées, évaluées, enregistrées. Les forces vives furent, pour la première fois depuis près d'un demi siècle, comptabilisées. Ayant recensé la totalité de la population, c'est-à-dire dix mois plus tard, les services fédéraux établirent par corrélation et déduction, la liste exhaustive, ou presque, de l'étendue des besoins dont une telle population aurait pu décemment, ou normalement, ou au minimum, comme vous voulez, espérer jouir, si elle avait pu Avant, disposer des revenus nécessaires et suffisants. Et ceci, comme je vous l'ai dit, dans des domaines aussi divers que ceux de l'alimentation, l'électroménager, les infrastructures de toutes sortes, en passant par les loisirs, et j'en passe, bien entendu.
- Dans quel but précis ?
- Comment cela, dans quel but ? Mais dans celui d'aboutir à une société tournant rondement, sans système monétaire. Une société qui ne serait plus basée sur l'argent. Une société plus juste, plus humaine. Où les seules vraies valeurs de l'homme seraient prises en considération.
- Je ne parlais pas du but ultime. Ma question, plus précisément était: "Quel était le stade suivant ? A quoi servirent ces recensements ?"
- Pardon. Je n'avais pas saisi. Pour que la communauté en soit vraiment une, toutes ses composantes devaient se sentir concernées par le devenir de cette entité unique mais variée que représentait la population européenne, forte de ses quatre-cent-dix millions d'âmes. Chacun devait trouver sa place. Chacun devait être intégré. La chose la plus difficile, la seule véritablement ardue, et cela dura près de trente années, fut de faire varier les mentalités. Faire admettre, faire entrer dans les moeurs et les habitudes, que le système créé qui, petit à petit se mettait en place, était à l'opposé du système qu'ils avaient connu et le plus souvent subi. Que leur avenir ne dépendait plus de quelques nababs mais qu'il leur était dévolu de le tracer, selon leur volonté et leur capacité. Parmi toutes les données glanées, lors du recensement, celles qui furent en premier lieu étudiées, soumises à l'analyse furent celles ayant trait aux compétences de toutes les personnes actives susceptibles d'être intégrées à la machine de production. Et en particulier les trente-deux millions de personnes sans emploi et souvent sans expérience ou qualification.
- A quoi cela peut-il servir de savoir ce que sont capables de faire trente-deux millions de personnes sans emploi, s'il n'y a pas de travail pour eux ?
- Attendez! Ne soyez donc pas si impatient. Ils savaient déjà eux, ce que vous ne savez pas encore. Ce qui leur permit de trouver l'énergie pour patienter quelques temps encore. Ce qui, apparemment vous manque.
- Bien, bien, continuez. Et excusez-moi de vous interrompre sans arrêt.
- Mais vous êtes là pour ça voyons. Comme je vous l'ai dit, le recensement permit d'établir de façon formelle, les besoins de ces quatre-cent-dix millions de consommateurs. En utilisant les techniques éprouvées des études de marchés d'Avant, ils s'avérèrent, ces besoins, considérables. Mais ici, quand je parle de besoins, notez qu'il ne s'agit pas seulement des besoins alimentaires mais de tout ce qui touche au quotidien et tout ce qui est source de développement. Tout ce qui était considéré Avant comme non intéressant, non rentable à court terme fut reconsidéré. Tous les projets scientifiques et de recherches furent remis au goût du jour, réétudié, relancé. En un mot, puisque l'argent n'entrait, enfin, plus en ligne de compte, tout ce qui n'avait pas de prix, la vie, la santé, la sécurité, l'avenir, et cetera, tout ce qui était inabordable ou inabordé, ou consciemment relégué aux calendes grecques, se trouvait dorénavant à portée de main.
- Une parenthèse tout de même, interrompit Trogir. Pendant ce temps, que devenaient toutes les personnes et les institutions dépendantes ou vivant directement ou indirectement de l'argent et de son système ? Que devenaient ce que vous nommez les "possédants" ?
- Vous soulevez là un des points les plus délicats de cette épopée. Mais ça, comme vous devez sans doute le savoir, rien n'est parfait. Cette aventure salutaire ayant tenté quatre-vingt-huit pour cent des citoyens, il en restait quand même douze pour cent qui ne voyaient pas ce chambardement s'annoncer pour eux, sous les meilleurs auspices. Cela, vous l'avez, j'en suis sûr, également compris, est la loi du genre.
- Bien entendu, et il en va de même dans toutes les sociétés se réclamant de la démocratie.
- A cette époque, la fonction de psychologue, je l'avoue, n'a jamais tant été sollicitée. Si l'immense majorité a bien ressenti ces bouleversements sociaux comme le matin d'un immense espoir, pour les autres, il en fut, en effet, tout autrement. Pour essayer de limiter la casse, bien que pour cette caste, Deville n'avait pas de marque de reconnaissance particulière à manifester, et encore moins les "possédés", et comme la notion de propriété privée était maintenue en l'état, les financiers, industriels et autres détenteurs de capitaux purent, et ceci jusqu'au premier janvier 2080, c'est-à-dire jusqu'à ce que les paiements en espèces soient abolis, restructurer, réorganiser leurs biens par le biais des achats et ventes d'entreprises. Le système capitaliste avait trop joué et il avait perdu. Les spéculateurs de tous poils avaient trop tiré sur la corde et elle s'était rompue. Cette possibilité qui leur fut offerte constitua, en quelque sorte, leur lot de consolation. En ce qui concerne les salariés des finances et les administratifs des finances, le problème s'avéra nettement moins crucial. Leurs compétences, en tant que comptables, gestionnaires, analystes, trouvèrent tout à fait leurs places dans le nouveau schéma. Même si la notion de rentabilité était supplantée par celle de l'efficacité, comme pour la rentabilité, l'efficacité s'évalue, se quantifie. Seuls les ratios et les conclusions changent. Une précision tout de même qui, quoiqu'anecdotique dénote de l'état d'esprit de certains de nos concitoyens de l'époque. En ce qui concerne les capitalistes au fond de l'âme, quarante-cinq pour cent d'entre-eux s'exportèrent en même temps que les capitaux qu'ils avaient pu sauver. Ainsi purent-ils se relancer dans de nouvelles affaires, sur de nouvelles bases, mais ailleurs cette fois.
Degrise assoiffé vida son verre, délicatement, comme pour savourer ce qui restait de bière dans le récipient isothermique.
- Ça va pour l'instant, Ljorn ? Suis-je assez clair ?
- Dans la mesure où vous devez jongler avec tous ces faits, oui, c'est suffisamment clair... Trogir s'approcha de Degrise et timidement lui glissa. Pourrions-nous avoir une autre consommation ?
- Evidemment, répondit Degrise en riant, cela ne vous coûtera pas plus cher. Essayez toutefois de garder l'esprit suffisamment clair, car l'alcool et la chaleur fond souvent mauvais ménage. Il leva la main et héla le serveur.
- La même chose ? Demanda-t-il à l'adresse de Trogir.
- Si vous voulez, oui, la même chose.
- Très bien. Et se tournant vers le garçon. Deux autres bières, s'il-vous-plaît.
- De suite Monsieur.
- C'est vraiment, vraiment très animé. En est-il toujours ainsi ?
Le garçon déposa les boissons sur la table et s'éloigna, appelé qu'il était par d'autres clients.
- Les activités extérieures sont proportionnelles et les activités d'intérieur inversement proportionnelles à la qualité du climat. Trogir lui lança un regard en coin. Non, je plaisante. Les occupations sont planifiées sur l'année. Sans être bondés, les DL de la ville, et des autres également, ne désemplissent pas. Ces domaines de loisirs sont les grands défouloirs des claustropathes en puissance que nous sommes tous, nous, citadins.
- A la vôtre, comme vous dites.
- Merci. Puis Degrise reprit sur un ton emphatique. Pouvez-vous imaginer ce que, pour ces personnes, ayant basé leur mode de vie, de penser, uniquement sur l'argent. Ces personnes pour qui, l'argent et surtout le fait d'en posséder, et d'en posséder le plus possible constituait l'aboutissement, l'objectif le plus pertinent. Représentait la seule et véritable manière de se situer sur l'échelle sociale. Une manière d'être supérieur, de sortir du rang, de ressentir leur puissance, enfin, de se sentir bien dans leur peau. Pouvez-vous imaginer ce que furent les réactions de toutes ces gens à qui l'on annonce tout à trac, après des siècles, que tout le monde s'est trompé. Que leur Dieu Argent n'est en fait qu'un démon. Et qu'il ne peut, en aucun cas, être une fin en soi. Que d'autres valeurs plus nobles, plus importantes vont balayer les leurs comme bise les feuilles d'automne. Imaginez-vous rentrant vers Xantel et découvrant que votre planète n'existe plus. Que tout ce en quoi vous croyiez, tout ce qui comptait pour vous n'existe plus. Je n'y étais bien sûr pas à l'époque, je n'ai jamais connu pareille situation, mais avec un peu d'imagination, nous pouvons supposer que leurs réactions, leurs sentiments furent de pareille natures.
- Je le pense également. Quand un tel édifice s'effondre, psychologiquement, le choc doit être effroyable. Même si, matériellement, ils n'étaient pas les plus à plaindre, je crois. Et pour les autres, comment cela s'est-il passé ? Comment s'organisa cette friche ?
- Vous avez le sens de l'à-propos. Friche est exactement le terme qui convient pour décrire la situation des années 2080 à 2083. Ces quatre années furent des années charnière de rodage, de mise en place, de planification, d'organisation avec toutes les surprises, bonnes ou mauvaises, tous les ratés et les grincements de dents qu'implique la mise en application d'un système d'une telle ampleur. Suppression du système monétaire, partage du travail, des fruits recueillis, réflexion furent les points de départ, les bases de l'oeuvre. Dans les esprits, je vous en parlais à l'instant, il fallut tenter de désancrer les vieux réflexes amenant aux arrivismes, aux égoïsmes, notions mobilisatrices d'influx n'ayant plus aucune place dans ce système dit, Egalitariste. Il fallut inculquer, enseigner, faire comprendre que l'énergie dépensée par chacun était enfin considérée comme étant la partie d'un tout que ne servait, pas seulement ce chacun, mais aussi et surtout à chaque autre. Que chacun travaillait maintenant aussi pour les autres, en sachant que les autres travaillaient également pour chacun.
- N'en était-il pas déjà de même Avant ?
- Si, bien sûr, mais le fait d'abolir l'utilisation de l'intermédiaire argent rematérialisait, comme pour le troc des anciens, la notion de labeur, d'échange d'énergie entre les consommateurs, par le truchement des biens et des services. Cet aspect de la participation à la vie de la société était aussi nécessaire au nouvel édifice pour que les motivations perdues par la disparition de l'argent soient compensées, si ce n'était remplacées. A présent, ces notions nous semblent toutes naturelles et font partie de nos acquis, mais il est certain qu'à l'époque, cette question de motivation fut une des plus délicates à résoudre car touchant au psychique. Sur le principe, beaucoup étaient d'accord, mais quand vint l'heure de la mise en application, la peur de ne plus posséder, d'être dépossédé, de ne plus trouver ses marques dans la nouvelle société engendra quelques problèmes psychologiques pour quelques uns. Ces quelques uns qui représentèrent, tout de même sept dixièmes de pour cent de la population active.
- Des remèdes existaient-ils pour calmer ces inquiétudes, que je trouve légitimes ?
- Rien de miraculeux en tous cas. Et c'est bien pour cela que les actions se devaient d'être engagées le plus rapidement possible afin de prouver, ou tenter de prouver que ce gigantesque plan n'était en rien une chimère de plus. Lorsque le projet fut lancé, la marge de réussite fut évaluée aux alentours de quatre-vingt-cinq pour cent. Ce qui n'était certes pas négligeable et valait bien la peine que l'affaire soit tentée. Pour que les populations ne se démobilisent inopinément, toutes leurs forces furent jetées dans la bataille. En l'occurrence, il valait mieux occuper les gens pour les couper, pour un temps, le plus possible, des réalités. Il serait toujours temps, jugea Deville, après la mise en place de la phase finale, et alors que tomberaient les premières évaluations, de réfléchir à la question et de faire le point.
- Ouais! C'était les travaux forcés. Ou alors cela y ressemble à s'y méprendre.
- Vraiment ? Pas tout à fait. Il y avait eu vote. Le pouvoir fédéral était fort de l'aval du peuple. Et tout un chacun était conscient que l'accouchement ne se ferait pas sans mal. Le temps n'était pas aux états d'âme mais à l'action. Le vingt-quatre juin 2078, rien n'avait été caché, mais quelques résultats rapides, et surtout positifs aident toujours en ce genre d'affaires à alimenter la cinétique du mouvement, à entretenir la flamme.
- Evidemment.
- Pendant le recensement, furent préparés les structures politiques et administratives qui allaient traiter de la gestion du système à partir du premier janvier 2080. Les structures en cascade instaurées en chaque domaine de la société, pour chaque pan de l'industrie et des secteurs d'activités furent mises en place en premier lieu. Les politiques furent priés, pour un temps, de mettre leur drapeau dans leur poche et de se transformer en courroie de transmission, et en bons gestionnaires. Ce qu'ils savaient aussi être, quand l'occasion leur en était donnée.
- Qu'entendez-vous au juste, par structures en cascade ?
- Pour chaque domaine, prenons par exemple le cas des denrées, tous les besoins en produits exprimés par les distributeurs étaient centralisés par arrondissements et remontaient le circuit vers les secteurs, les pays, pour analyses et traitement au sein de l'administration fédérale. Les réponses aux informations décortiquées là-haut redescendaient rapidement par le même canal, ce qui apporta une harmonisation de la distribution qui fut plus équilibrée et rationalisée. Pour vous fixer plus précisément les idées, cela ressemble, car la méthode a fait ses preuves et est toujours en vigueur, à la gestion de la circulation dans les villes. Les informations que vous pouvez imaginer hétérogènes à souhait, remontent au fur et à mesure au centralisateur qui traite les données et agit sur les signalisations et le pilotage des véhicules. De manière à conserver une fluidité, aussi correcte que possible, sur le réseau. J'ai pris volontairement cette image car elle est la plus représentative de cette structure en cascade qui, tout en tendant au perfectionnisme, ne peut en aucun cas éviter tous les accidents et toutes les bavures. Cela fut surtout flagrant en 2080 et jusqu'au début de 2081 où, malgré les stocks colossaux de produits en tous genres engrangés dans les entrepôts de la Communauté, l'approvisionnement fit souvent défaut du fait, parfois de la sous-estimation de la demande et le plus souvent à cause du flottement qui accompagne la période qui couru entre l'arrêt des importations de biens et la compensation de ce manque, par les entreprises européennes.
- Justement, du point de vue industriel, comment s'opéra cette transition ?
- Je vais généraliser, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, car cette transition toucha, bien évidemment, tous les secteurs et il serait fastidieux de s'étendre sur chacun d'eux. Sauf, bien entendu, si vous insistez.
- Non, non! Pas du tout. Vous êtes seul maître, je vous l'ai déjà dit.
- Dans les industries, de quelque secteur que se soit, il fut fait appel aux bonnes volontés, aux compétences de tous. Les trente-deux millions, ou tout au moins, ceux dont les qualifications satisfaisaient immédiatement aux exigences de la demande, furent réintroduits dans les circuits de production. Tant dans les secteurs productifs, à proprement parler, que dans les domaines de la logistique, ainsi que ceux chargés des contrôles de toutes natures, des opérations. Des secteurs comme celui de la construction, par exemple, et pour ne citer que celui-là, tournaient Avant au ralenti. Non à cause d'un besoin inférieur aux capacités de production, mais parce que les demandeurs, en majorité sans emplois, sans même de domicile, ne trouvant les fonds nécessaires étaient d'office écartés. Ce qui constituait un manque à gagner considérable pour ces entreprises du bâtiment. Entreprises qui, par obligation, sous employaient, n'amenaient donc pas les ressources nécessaires à l'état et aux collectivités... Enfin, toujours la même spirale infernale. Si je vous parle de cette profession, c'est parce qu'il est à noter qu'elle fut la plus grosse mangeuse de main-d'oeuvre jusqu'en 2086. Imaginez encore une fois, imaginez l'enthousiasme de ces millions de femmes et d'hommes rejetés de la société, pouvant atteindre à ce "privilège" qu'était celui d'avoir un travail. Travail source de reconnaissance. Reconnaissance en tant qu'individu, en tant qu'élément entier de la société qui Avant les laissait pour compte. Ces personnes qui, par leurs compétences enfin mises à contribution, enfin reconnues, leur présence enfin prise en considération, participèrent de manière plus qu'active à la reconstruction, au redressement de la civilisation de l'Europe.
- Et pour les autres ? Celles sans qualification ou ayant des qualifications ne correspondant pas aux critères du marché.
- Ça, il n'y en avait pas. Je veux dire de personnes possédant des qualifications que l'on pouvait qualifier d'inintéressantes. Toutes les compétences furent les bienvenues. Le système d'Avant végétait du fait de l'atonie des marchés. Les stocks de toutes les nations d'Europe, malgré la misère, lot de beaucoup, étaient paradoxalement combles. Ainsi, lorsque le mur de l'argent, mur des convoitises et des viles ambitions fut pulvérisé, furent mises à nues, mais ça, je vous l'ai déjà dit, les véritables valeurs des hommes. Celles pour lesquelles il n'est besoin de les pousser pour qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Le travail ainsi rendu fut aussi pour tous, source de sentiment que l'on pourrait qualifier quelque part, de fierté. Fierté engendrée par la sensation de servir à nouveau ou enfin, la société. De servir à quelque chose. D'être utile, d'exister. Comme chacun était invité à participer à la reconstruction de l'édifice communautaire, une autre dimension fut donnée aux notions de respect de l'autre, d'estime de l'autre, bases également de liberté, d'égalité et de fraternité.
- Tout cela est bien beau, mais l'égalité n'a-t-elle pas ses limites ? Limites plus tangibles que celles de la liberté et de la fraternité. Dans un système où tous seraient égaux, où les entités individualistes de votre société d'Avant trouveraient-elles, dans la société d'Après la motivation nécessaire et suffisante pour ne pas oeuvrer en simple exécutant, mais en insufflant dans le système, sa dose de progrès, de curiosité, de créativité, qui font vivre et non végéter une civilisation ? Pour moi, mais je suis mal placé pour le savoir, ne connaissant que le système d'Avant qui fut le vôtre et, par de nombreux aspects, se trouve être encore le nôtre, le travail n'est pas une fin en soi, tout comme l'argent. A lui seul il peut être dépourvu d'intérêt... Là, je parle du travail, pas de l'argent qui lui peut produire des intérêts. Pas le travail.
Degrise haussa les sourcils de stupeurs, ne voyant pas, mais alors pas du tout où Trogir voulait l'amener, avec des jeux de mots aussi lourds.
- Ne vous fâchez pas, lança ce dernier, pour ne pas laisser à Degrise le loisir de s'indigner. Je plaisantais. Tout de même, expliquez-moi comment, et surtout par quoi, la motivation essentielle engendrée par l'appât du gain, ou plus simplement le gain, en d'autres termes, l'élément salaire fut-il remplacé ? S'il le fut, bien entendu.
- Bien évidemment qu'il le fut. Je dirais même plus qu'obligatoirement il le fut. Tout travail fourni, toute énergie dépensée réclamant honnêtement, et c'est humain, une compensation, il fallut en effet assurer la succession de l'effet moteur entretenu par l'argent. Mais était-il vraiment le seul élément moteur ? L'époque m'est trop éloignée pour que je puisse établir des certitudes, mais je reste persuadé que d'autres motivations, sous-jacentes peut-être, faisaient de mouvoir les hommes. Deville n'ayant fait que les amener au premier plan. Jugement je le répète, qui m'est tout à fait personnel. Il fallut donc remplacer l'attrait de l'argent par un autre attrait, un autre catalyseur du dynamisme des "populations laborieuses". Bien sûr que personne ne travaillait pour le plaisir. Cela n'existe pas. J'ajouterais même qu'il y a des travaux où, y trouver une certaine délectation relèverait plutôt du masochisme. Bref! Cette transposition s'est faite simplement. Enfin, quand je dis simplement, c'est dans le principe. Dans l'application, quelques difficultés furent rencontrées. Dans le principe, la contrepartie du travail fourni ne se traduisait plus par une quantité d'argent, mais en gain de places sur les listes d'acquisitions des biens. L'intermédiaire argent était supprimé et les biens acquis, non pas en rapport avec les sommes gagnées, et ce, quelque soit la manière, mais en rapport direct avec le travail accompli et la place occupée sur l'échelle sociale. Critères plus honorables, si vous voulez, mais plus subliminaux.
Mais j'en reviens un peu à ma question de tout à l'heure, alors que je vous parlais des personnes sans qualification, une autre question m'est apparue. L'argent intermédiaire supprimé, que deviennent dans ce schéma, les personnes ayant bâti leur existence, leur philosophie sur l'argent et ne jurant que par lui ?
- J'ai déjà partiellement répondu à cette question, mais à ce propos, je me rends compte que je n'ai pas non plus achevé de vous répondre, tout à l'heure, en ce qui concerne les personnes non qualifiées. Oubli que je vais m'empresser de combler. Pour ces personnes, ce fut un autre gros problème rencontré et qui est encore à l'ordre du jour. Un problème non essentiellement lié à ces personnes non qualifiées, mais au système de formation chargé de les accueillir, de les éduquer afin qu'elles puissent elles aussi servir la société et surtout s'estimer être utiles à cette société.
- Et je vous pose de fait, la question en conséquence. Quel était ce problème si important qu'il vous préoccupe encore aujourd'hui ?
- Un problème inhérent à toute structure réclamant à ses agents d'avoir autant de vocation, de conviction que de compétences. Les candidats n'étaient pas assez nombreux pour assurer l'instruction des générations nouvelles et des plus anciennes rappelées à un meilleur dessein que celui de croupir dans les oubliettes de l'histoire. Ces vocations durent être suscitées avec moult arguments supplétifs de motivation. Mais, malgré ces artifices, les demandes n'étaient et ne sont toujours pas entièrement satisfaites. Ceci dit, et pour en revenir, avant que cela ne me sorte de l'esprit à nouveau, aux individus liés à l'argent, de par leur mode de vie ou leur fonction, ils constituèrent un autre souci pour Deville et ses amis. Mais souci bien éphémère en vérité. La seule chose à laquelle ils prirent garde fut de ne pas remplacer bien évidemment, les exclus de l'argent par les exclus de l'égalitarisme. Ce qui, par définition, n'aurait eu aucun sens. L'exclusion étant, par essence, l'antithèse de l'égalitarisme. Les structures du tertiaire gravitant autour de l'argent durent se recycler.
- Non, non. Je ne parle pas de ceux-là. C'est vrai que vous m'en avez déjà touché deux mots. J'ai mal défini mon propos qui était : "Que sont devenus tous ceux qui profitaient du système ? Les spéculateurs et surtout les autres, plus nombreux, je n'en doute pas, qui usaient et abusaient du rôle que jouait l'argent. Ceux qui tenaient commerce dans des buts pas toujours avouables.
- Ah, d'accord! Je vois. Dites donc, parfois vous ne faites pas dans la simplicité. Vous voulez, si j'ai cette fois-ci bien comprit, que je fasse état de la délinquance. Est-ce exact ?
- Veuillez m'excuser de mal m'exprimer. Bien que maîtrisant assez bien votre langue, je me mélange parfois un peu les termes, et ne suis plus tout à fait certain d'appliquer toujours la locution adéquate.
- Je comprends. Bien. Pour ce qui est donc de la délinquance, de la criminalité, celle-ci connut son apogée entre les années 2050 et 2078. L'état de misère que connaissaient nombre de citoyens favorisait la culture, l'exploitation et même l'institutionnalisation de la criminalité, par le biais du racket, de la corruption, de la combine, ... J'en passe et des biens pires.
- Passez, passez. Je connais cela. Ce genre d'activités est assez développé chez nous. Comme partout ailleurs, sans doute.
- Le dénominateur commun à tous ces actes fâcheux étant comme de bien entendu, l'appétence pour l'argent, ou plus simplement le besoin de survivre. L'argent disparaissant, disparaissait également une des raisons d'être sinon La Raison d'être de tous ces forfaits. Ou au moins l'une des plus importantes.
- En conséquence de quoi, par ce coup de baguette magique, pfuitt, plus de crime, plus de criminels. En somme, tout le monde devient beau, tout le monde devient gentil. C'est ça ?
- Non. Bien sûr que non. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, Ljorn. Les faits délictueux se rapportant à l'argent durèrent ce que dura l'argent. C'est-à-dire en Europe, de la plus haute antiquité jusqu'en 2080, où fut promulgué le décret abolissant le système monétaire et tout système faisant référence aux paiements en espèces sonnantes et trébuchantes. De ce fait, dès cette première et seule année de 2080, la criminalité chuta de façon vertigineuse. Pour être plus précis, si je ne m'abuse, la dégringolade se situa au niveau de quatre-vingt-trois pour cent. Ce qui, pour Deville dépassait toutes les espérances. Vous le comprendrez.
- Si tel était le cas, en effet, je le comprends, lança Trogir dubitatif.
- Tel était le cas, Ljorn. Tel était le cas, répéta Degrise comme pour tenter de briser la carapace d'incrédulité de son interlocuteur. Il enchaîna aussitôt pour convaincre tout à fait. Quatre-vingt-trois de chute de la délinquance, reste malheureusement dix-sept pour cent qui traduisaient, par les actes les plus bas, les aspects les plus noires de l'âme humaine. Tout ce que l'homme porte en lui de brutalité, de bestialité, de méchanceté, d'imbécillité même et de déséquilibre. Bref, tout ce que nous avons tous, caché au plus profond de nous même. La bête immonde qui nous regarde et qui nous ressemble tant, comme disait, ... Ah! Je ne sais plus. Bref!
- Vous avez là une bien piètre opinion du genre humain, lança Trogir.
Degrise poursuivit sans tenir compte de la remarque, ce qui pouvait amener Trogir à croire qu'il avait peut-être vu juste.
- Ces dix-sept pour cent de crimes n'ayant plus l'appât du gain comme finalité étaient, pour quatre-vingt-dix pour cent d'entre-eux, des crimes de sang. Et ce qui sépare un humain assassin, que l'assassinat soit légal ou délictueux, d'un autre humain est si ténu, que l'on ne peut expliquer ces gestes que par la coïncidence de circonstances dramatiques.
- Vous n'avez pourtant pas une tête d'assassin.
- Et de quoi est-elle donc faite, cette tête d'assassin ? Le fait est que, si la base de comparaison de l'époque ramenée à cent est appliquée aux statistiques du moment, la criminalité, que l'on peut qualifier malheureusement d'indéfectible, se situe aux alentours de huit pour cent. Ce qui malgré tout, et vu les actes commis, loin d'être dérisoire. Mais ce but ne fut pas non plus atteint sans mal. Les "inconvénients" de cette forte diminution de la délinquance, surtout de la moyenne et de la petite allait, dans un second temps drainer vers les marchés de l'emploi, un nombre non négligeable de personnes, mais dans un premier temps, allait provoquer chez ces hommes et ces femmes d'affaires, pas toujours très nettes, des réactions de type allergique à cette profonde transformation de leur milieu. D'où les précautions impressionnantes, mais non inutiles, dont s'entourèrent Deville et son équipe.
- Qu'advint-il alors, des structures de répression ainsi sous employées ?
- Les nouveaux codes donnèrent, rassurez-vous, assez de fil à retordre aux magistrats et aux policiers chargés de défendre les droits et les biens de chacun. A une nuance près toutefois, mais une nuance de taille. Leurs charges de travail glissèrent à leur plus grande satisfaction, vers un domaine qui aurait dû leur incomber de fait. Domaine qui, pour beaucoup d'entre-eux constituait la raison pour laquelle ils avaient opté pour ces métiers, à savoir, être garants des droits et de la sécurité publique. Etre comptable envers tout un chacun de la bonne application des lois. De toutes les lois. Et non plus être débordés pour ne pas dire submergés par cette justice du fait divers qu'ils devaient rendre. Ce qui les amenait bien loin des problèmes plus cruciaux, mais de longue haleine faces auxquels ils étaient impuissants, faute des moyens nécessaires, et qu'ils aspiraient tant voir réglés, en tant que légocrates, en tant que cerbères des lois.
- J'aime bien vos envolées. Si, si. Je vous assure.
- Vous avez entièrement raison, admit Degrise en souriant. Vous avez raison de vous gausser. Je vous le rappelle, c'est mon manque grandissant d'objectivité qui m'a fait renoncer au métier d'enseignant.
- Pour passer à un autre registre, plus pratique celui-là. Comment s'est organisé, du point de vue structurel, l'afflux des trente-deux millions de sans emploi et des autres, sur les marchés de la main d'oeuvre ?
- Pour résumer, commença Degrise en se recalant sur son siège. Pour que le retour au plein emploi ou, pour être plus précis, pour atteindre le plein emploi, ce qui ne signifie pas exactement la même chose, les principes à adopter étaient simples.
- Comme tous les principes, je suppose.
Degrise décelant une pointe certaine d'ironie rétorqua aussitôt.
- Comme tous les autres s'ils sont appliqués dans leur entièreté dès qu'ils sont arrêtés. C'est-à-dire sans compromis, sans compromission. Il en va des principes comme des promesses, qui ne valent que par ceux qui les profèrent.
- Ne soyez donc pas si susceptible, Thierry. Je voulais simplement vous taquiner un peu, histoire de vous décontracter. C'est raté. Tant pis.
Degrise inspira profondément avant de reprendre.
- Excusez-moi. Je ne suis plus habituer à conférer de la sorte, ni à travailler autant du cerveau. Cela me fatigue et j'ai le petit pois qui s'échauffe.
- Eh bien, vous voyez, quand vous le voulez. Vous n'avez que quelques secondes de retard, voilà tout. Alors dites-moi. Quels étaient ces principes ?
- Celui de l'égalité, égalité face aux devoirs, aux lois. Mais aussi faces aux droits et notamment celui de prendre place, de trouver sa place dans la société, à côté de tous les autres. Celui également de la solidarité, qui veut qu'entre gens de bonne volonté, tout ce qui est humainement possible est réalisable. En se basant sur ces principes, le postulat idiot suivant fut énoncé. "Si tout le monde travaille, le plein emploi est atteint".
Trogir dévisagea un instant Degrise avec des yeux ronds, puis éclata de rire, en se frappant les cuisses.
- Pardonnez-moi. Je ne veux pas vous froisser mais en effet, cela me paraît relever plus de la vérité première que d'une conception puissamment et mûrement réfléchie.
- Vous ne me froissez pas le moins du monde. Cela vous a frappé l'esprit comme cela frappa les esprits quand il le fallut. En août 2079, quand les premières analyses des recensements furent éditées, tant en ce qui concernait les ressources humaines, que la situation de tous les marchés intérieurs et, bien entendu, les entreprises, et ceci quelques soient leur nature, leur état et leur secteur d'activité, il fut immédiatement proposé aux personnes désireuses de se voir réintégrer au sein de la collectivité, de redevenir membre de plein droit de la communauté des hommes, un poste répondant le mieux possible, si ce n'était complètement, à leurs aspirations.
- Trente-deux millions de personnes à recaser, dites donc, cela fait tout de même du monde.
- En premier lieu, seuls si j'ose dire, vingt-trois millions de postes furent dégagés, créés ou développés, enfin bref, mis à disposition. Les autres, ou elles furent englobés dans des cycles de formation, ou gagnèrent, par le fait qu'ils atteignaient ou dépassaient cinquante-cinq ans, le droit au repos par la retraite.
- Je me permets d'insister, même vingt-trois millions, cela constitue un joli petit peuple. Malgré les besoins nouveaux créés artificiellement, par l'extension des marchés européens, comment ont-elles pu être occupées, ces personnes ?
- Permettez-moi, à mon tour de protester, objecta Degrise.
- Mais faites, je vous en prie.
- Les besoins n'ont absolument pas été accrus artificiellement. Les structures de production en place à l'époque auraient été bien en peine de répondre à la demande. Non. L'augmentation des capacités de production alla crescendo et s'étalèrent sur encore six mois après la fin de l'intégration de ces vingt-trois premiers millions de travailleurs, qui elle également, cette intégration, avait duré six mois environ. Les besoins étaient tels en tous produits de première nécessité, c'est-à-dire participant au confort minimum des citoyens, que la période de flottement dura, du début du lancement des opérations, en septembre 2079, jusqu'à l'obtention d'un équilibre , en août 2082. Equilibre pour tout dire assez précaire, mais nommé équilibre pour des raisons plus psychologiques que physiques. Car, pour répondre à votre interrogation concernant les charges de travail, malgré une demande extrêmement forte en tous domaines de production, il a été jugé déraisonnable de surdimensionner les nouvelles unités productrices dans le but de répondre le plus rapidement possible aux attentes pressantes. Cette précipitation bien que politiquement rémunératrice à court terme, n'aurait pu avoir pour conséquences que d'aboutir à des ratés, des bavures, des unités conçues à la hâte donc mal conçues, et obsolètes pour beaucoup d'entre-elles, une fois le véritable et stable équilibre atteint. Je vous rappelle que par unités de production j'entends toutes les productions, et pas seulement les industrielles. Agricoles, de services, enfin toutes.
- J'entends bien, j'entends bien.
- Il fallut donc trouver un juste milieu. L'afflux extrêmement important de cette nouvelle main-d'oeuvre se trouva tempéré, quoique modérément, par une baisse immédiate de l'âge d'accessibilité à la retraite, ainsi que par une diminution conséquente du temps de travail. Toutes les productions furent en un premier temps exécutées dans les unités et par les structures disponibles alors. Mais, parallèlement à cela, de nouveaux protocoles d'installation et surtout, j'aurai dû commencer par cela, de conception d'unités de productions industrielles. Procédures basées sur deux tendances qui furent, l'inclination à atteindre le degré zéro de la pollution, et la volonté de tenter d'arriver à un recyclage égal à cent pour cent des matériaux. En commençant cela va de soi, par ceux d'entre-eux qui étaient importés de l'extérieur du cercle européen. Ainsi, de nouvelles unités intégrées virent le jour et furent le point de départ de ce qui allait aboutir aux gigantesques complexes, comme celui que vous avez pu voir hier.
- Vous parliez de recyclage des matières premières. Justement à ce propos. Si de juin 2078,... c'est bien cela ?
- Le début ? Oui, c'est bien cela.
- Si de juin 2078 à janvier 2079 tout dû se passer normalement, comment à partir de janvier 2079, date de départ des paiements des produits extérieurs, au prix des matières premières, comment se sont organisés les marchés intérieurs, vis à vis justement, de ces produits extérieurs ?
- Pardon ? Je ne saisis pas très bien le sens de votre question.
- C'est parce que je la formule mal.
- Je n'ai pas dit cela.
- Je le sais, mais moi je le dis. Euh! Fit-il, réfléchissant. L'Europe payait les produits extérieurs au prix de leurs matières premières, soit. Mais ces produits, pour que l'Europe puisse les acheter, il lui fallait des ressources. D'où provenaient-elles, ces ressources ? Si les paiements en argent étaient abolis.
- Oh, vous savez, l'Europe s'était constituée en une véritable autarcie. D'esprit et de fait. D'esprit, pour ne pas influer sur les autres communautés ou nations. Mais était-ce bien possible quand un tel potentiel de consommation, comme l'Europe, même fortement affaiblie, vous est soustrait. Et de fait car, qui pouvait se permettre de céder des produits élaborés au prix de leurs matières premières ? Personne. Les seuls échanges encore réalisables et réalisés étaient, ou basés sur le troc ou sur les paiements des matières premières rares, indisponibles sur les sols d'Europe et de ses dépendances, à l'aide des quelques réserves d'or encore disponibles dans les banques communautaires. Les autres ayant expatrié leurs biens entre temps. Or, étant encore seul accepté comme monnaie d'échange par les autres nations. L'écu ne valant plus tripette aux yeux des pouvoirs économiques voisins. Et pour cause.
- Normale mesure de rétorsion. A mon sens.
- Bien évidemment. D'autre part, parallèlement à cette politique des paiements, une politique industrielle était mise sur pied, visant au recyclage de plus en plus massif des matériaux. Et ceci pour deux raisons fondamentales. La première, que vous comprendrez aisément, et de plus je viens de l'évoquer, était qu'à cause de l'isolement commercial dans lequel s'était volontairement plongée l'Europe, et l'obligation d'être auto-suffisant, du fait même de cet état autarcique, furent mises en chantier de nombreuses unités destinées essentiellement à la récupération, au retraitement et au recyclage de matières en tout genre, allant des métaux, aux végétaux, en passant par les matériaux de synthèse et les détritus organiques.
- Ce qui, j'ai pu le constater en votre demeure, est encore en vigueur à cette époque ci.
- Mmmh! Murmura Degrise en esquissant une moue. Les choses étaient quelque peu différentes. A l'époque, ces recyclages relevaient d'une nécessité absolue. Ces retraitements des déchets eurent un effet bénéfique sur l'environnement, certes, mais cela n'était pas le but premier recherché. Les déchets industriels n'étaient toujours pas entièrement pris en compte et les taux de pollution, bien que diminués, n'en continuaient pourtant pas moins à croître. Mais beaucoup plus lentement. Ce ne fut qu'Après que ces problèmes d'entretien des écosystèmes furent évalués au plus juste et traités en leur entier, après avoir été mis une bonne fois pour toute, véritablement à l'ordre du jour. Mais sur ce sujet, je reviendrai un peu plus tard.
- Et quelle était la deuxième raison fondamentale ?
- Mais celle-là justement. Celle d'aboutir à la diminution des rejets polluants et des déchets. C'est-à-dire, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, à tendre vers les cent pour cent de recyclage et le zéro pour cent en matière de pollution. Sans vraiment toutefois y croire ou s'en préoccuper. Ces deux buts sont étroitement imbriqués. C'est ce qui fait peut-être, que ma réponse ne vous est pas apparue très claire.
- Sans doute, sans doute. Une question me vient. Est-ce à cette époque-là que le quaternaire émergea et qu'il balaya le tertiaire ?
- Entendons-nous bien, Ljorn. Je vous ai parlé des secteurs d'activité, tout à l'heure. Il n'en va pas, je tiens à le préciser, de ces secteurs, comme des ères géologiques. Si une ère chasse l'autre, il en va tout autrement des secteurs d'activité. Dans ce cas, il s'agit plus d'un glissement du pôle d'intérêt d'un secteur vers un autre. Tous les secteurs, sauf bien sûr le quinternaire, sont présents sur l'échiquier des fonctions. Ils entrent simplement en compétition, les uns par rapport aux autres, sur le plan de l'importance. Mais toujours, du moins jusqu'à maintenant, c'est le petit dernier qui bénéficie d'un engouement et qui tient le haut du pavé. En l'occurrence le secteur quaternaire, pour ce qui nous concerne nous, Européens. Quaternaire où, je vous le rappelle, prévalent les métiers de la communication et des loisirs. De fait, si, à l'époque du Grand Changement, les structures ayant trait à l'économie disparurent, ce ne fut qu'un pan, loin d'être négligeable certes, mais un seul pan tout de même du secteur tertiaire qui fut rasé, et non le secteur tertiaire lui-même, loin s'en faut. Ce que je veux dire c'est que l'émergence d'un secteur n'est absolument pas le fait d'une baisse en importance d'un secteur, mais est bien la réponse à l'évolution d'une société. Ainsi, le quaternaire, apparu vers 2010 - 2030, n'atteint son plus haut niveau que vers 2090 - 2100. Niveau qui n'a que très peu varié depuis.
- Votre société serait-elle stagnante Thierry ?
- Notre société ? Fichtre non. Quelle idée. Ce qui n'évolue guère, pour l'instant, mais pour l'instant seulement, ce sont les rapports entre les forces de présence des divers secteurs de notre société. Mais la société elle-même, est en perpétuelle évolution. Fort heureusement d'ailleurs. J'en veux pour preuve l'essor qu'a connu le secteur le plus récent. Son apparition s'est située vers 2010 - 2030, comme je vous l'ai appris. Alors, son influence ne fut que très faible sur les mécanismes de la société. Il fallut attendre le Grand Changement pour que ses structures trouvent leur plein épanouissement, tous leurs usages, et puissent se développer. Ceci, dû au fait que par l'introduction de la notion de partage du travail, les individus issus de toutes les couches de la société, et plus uniquement des couches les plus aisées, se trouvèrent confrontés presque brutalement à un problème de taille. Que faire de tout ce temps à présent dégagé ? Comment occuper ces heures de loisir qui, par cette solidarité. Ce partage du travail ayant la double qualité, et d'augmenter le temps de repos, de loisir des uns et, de recircuiter les trente-deux millions d'autres. Trente-deux millions qui passèrent d'emblée de l'état de consommateurs potentiels à celui de consommateurs effectifs. Consommateurs aussi des produits des marchés de la communication et des loisirs, en plus des autres marchés, bien évidemment. Je puis vous assurer que le personnel du tertiaire ayant eu à souffrir professionnellement de l'éviction du système économique traditionnel, trouvèrent aisément à se recaser dans ces nouvelles disciplines que furent celles connexes à l'exploitation du marché du temps libre.
- Mais puisque vous dites que cela n'a pas varié depuis 2100, soit plus d'un siècle un quart, remarqua Trogir avec malice.
- Grrrh! Grogna Degrise agacé. C'est le rapport en activité, plus précisément en part d'activité des différents secteurs qui n'a pas varié depuis 2100 environ. Mais chaque secteur bien sûr, évolue avec l'évolution normale des techniques sans cesse évolutives. Croyez-moi, ou ne me croyez pas si vous voulez, notre civilisation n'a rien de sclérosé.
- Donc, si j'ai bien tout compris, votre société progresse dans le marasme.
- Mais puisque je vous dis, commença Degrise se sentant bouillir. Puis, devant le sourire en coin de Trogir, il préféra ne pas relever, vida son verre et appela le serveur qui, l'ayant vu, s'approcha de suite.
- La même chose s'il-vous-plaît, commanda-t-il, sans même demander son avis à Trogir. Votre humour est parfois à se rouler par terre.
- J'en suis tout à fait convaincu. Au risque de voir mon cas empirer s'il me venait à l'idée de vouloir modifier mon comportement, pour l'heure je ne changerai plus et vous devrez en accepter l'augure. J'en suis désolé.
Degrise reprit ses esprits et sourit après seulement une bonne minute de mauvaise humeur. Il secoua la tête de droite et de gauche.
- Mais je vous aurai, Monsieur Trogir, promit Degrise. Je vous aurai.
- Ce ne sera que justice. Trogir but une gorgée du liquide rafraîchissant et se tourna vers les aires de jeux, méditatif.
Un groupe de joueurs, occupé à pratiquer un sport dont, même après quelques minutes d'attention soutenue, et malgré ses efforts, il ne put esquisser l'épure des règles. Au-delà de la concentration que réclamait cette observation, une question, celle qui, tout à la fois le troublait et le laissait songeur, lui traversa l'esprit.
- Dites-moi Thierry, fit-il sans détourner le regard du jeu. Si le salaire, cette reconnaissance explicite du niveau, de la valeur du travail fourni, et en même temps cette base implicite de l'estimation de la position d'un individu sur l'échelle sociale, disparaît. Si ce moteur, cet instrument de motivation, cet élément de comparaison, de concurrence, d'émulation, et j'en passe, est banni. Par quoi voulez-vous le remplacer pour que, toujours, l'ardeur de vos concitoyens, leur vigueur à aller de l'avant puisse être d'un niveau équivalent ? Si tant est qu'elle soit toujours de même niveau. Ce point est pour l'instant, celui qui me laisse le plus perplexe, je vous l'avoue. Trogir se tourna à nouveau vers Degrise. Je crois que je n'ai pas très bien saisi votre explication de tout à l'heure.
- Eh bien, je vais tenter de vous le réexpliquer, mais d'une manière différente cette fois. Je crains toutefois que cela ne soit la redite de ce que je vous ai déjà exprimé. Mais je comprends fort bien que pour un esprit novice tel que le votre, à cette perception, cette pratique de la vie communautaire, ce récit puisse laisser dans l'expectative. Bien. L'argent salaire, l'argent monnaie, l'argent capital n'est à considérer que comme une passerelle, un relais dans les démarches aboutissant à l'acquisition des biens matériels. Ceci pour satisfaire les ambitions, les projets, les espoirs surtout de détention en propre. Autrement dit, d'entretien et de développement du domaine, de la propriété privée. Et une passerelle également pour jouir des biens immatériels que sont la considération, l'estime, le respect lié à la crainte aussi, crainte inspirée par la relation existant entre la puissance et l'argent, les égards aussi, voire même la vénération. Pour maintenir un degré de motivation si ce n'est supérieur, du moins égal dans l'ardeur au travail, pour répondre précisément à votre question, il fallut donc inventer un système qui permette de maintenir ces, ces,... Comment dire, ces privilèges, oui, en quelque sorte. Ces attraits. Il fallait que l'action de travailler procède d'une démarche volontariste. C'est peut-être un terme un peu excessif, mais en tous les cas, que ce travail soit lié à un but. Qu'il y ait toujours et par obligation bien entendu, cet esprit de gratification du labeur accompli. Même si ce travail fourni était librement consenti par chacun. Et j'ajouterais personnellement, surtout parce qu'il relevait d'un choix délibéré. Pour ce faire, et pour, malgré les principes d'égalitarisme, conserver une échelle des valeurs en se qui concerne le travail, et une certaine hiérarchie sociale, qui sont en fait étroitement liées, furent pris en compte les critères d'évaluation classiques du travail. Mais débarrassés de ses tares, de ses aberrations, et appliqués à tous les niveaux et de manière plus homogène qu'Avant. Avant où régnait à l'horizontale les corporatismes et verticalement, l'esprit de caste. Schématiquement, la question dès lors était de savoir ce que chacun avait apporté à la société par son travail, et comment il l'avait apporté. Là, quand je parle du travail exécuté, c'est bien entendu au sens large et regroupe toutes les formes de production ou de création. Qu'elles soient intellectuelles, physiques, industrielles, administratives, que sais-je encore... Les différences fondamentales entre les sociétés d'Avant et d'Après se situèrent également au niveau de l'état d'esprit qui bascula du produire plus, vers le produire mieux, et au niveau de l'individu dans le sens où chacun dû plus s'affirmer pour évoluer ou espérer obtenir la reconnaissance de sa tâche. Dans un cadre plus naturel, et j'en reviens à l'antitaylorisme, ce chacun, et cette habitude vient de l'époque du recensement des compétences, fut plus impliqué dans les structures, plus responsabilisé. Chaque individu devint une des briques de l'édifice social, supportant comme toutes les autres, participant comme toute autre. Les objectifs, et je le répète à quelque niveau que ce soit, étaient définis, concertés. Les résultats évalués, analysés et les perspectives ainsi dégagées décidaient du devenir proche ou à long terme, donc de la carrière de l'individu. Les positions sociales, les progressions ou les régressions étaient le résultat d'une évaluation reconnue, basée sur les compétences, et elles seules, de chaque personne. Et non plus sur la fougue, pour ne pas dire la hargne, le bagout ou le culot. C'est ce qui constitua et constitue toujours d'ailleurs, ce que nous appelons la différenciation égalitariste.
- Et comment se monnaie cette différence ? Si vous me permettez la formule.
- Je passe sur le détail des évaluations qui permettent de définir un échelon hiérarchique et social. Evaluations qui, malgré qu'elles recouvrent à présent l'ensemble des branches d'activités, n'en restent pas moins complexes. Et pour moi, parfois assez obscures. La conséquence de ces évaluations, par contre est simple et génère une position sur une grille allant de zéro à cent. Zéro étant l'échelon attribué à un débutant de qualification de base, au temps zéro de son lancement dans la vie active. Et cent étant le grade du magistrat suprême de l'Europe.
- Et à quoi sert-elle donc cette échelle ?
- J'y viens immédiatement. Il se fait tard il est vrai, mais encore un peu de patience, je vous en prie. Il est donné à chacun, selon son désir, son ambition personnelle, ses aspirations et ses capacités physiques et intellectuelles, la possibilité de gravir les degrés de la hiérarchie sociale et ceci, grâce aux formations dispensées en permanence dans les centres idoines.
- Mais tout un chacun n'a-t-il pas la fâcheuse propension à se hisser jusqu'à son niveau d'incompétence ?
- Bien que vous n'ayez pas tord foncièrement, je trouve votre remarque un peu sévère. Je modérerai votre propos en précisant que dans un système où les arrivismes sont exacerbés, non par la recherche de responsabilités mais par l'appât du gain, il peut sans doute en aller de la sorte. Supprimez l'argent et vous obtenez un système tournant rondement, où l'escalade des échelons se fait moins à coups de coudes et de dents qu'à force de compétence, de travail, de qualité professionnelle et, ce qui ne change pas dans les deux cas, à force de volonté et de tempérament. Dans le système actuel, tous les individus sont invités à occuper une place, et quelque soit cette place. L'essentiel étant que chacun accepte l'autre pour ce qu'il est. Que si quelqu'un, ou quelqu'une cela va sans dire, occupe un poste donné, c'est que les capacités de cette personne à occuper cette situation ont été démontrées.
- Je ne voudrais pas briser cet élan de volubilité, ni vous laisser croire que je pourrais m'impatienter, foin de tout cela, mais comment, d'un point de vue pratique, les différences entre les échelons se firent-ils sentir ?
- C'est vrai que cela fait un peu rabâchage, admit Degrise. Je vous prie de m'en excuser. Ce sont sans doute les vieux automatismes du professorat qui reprennent le dessus. Eh bien, pour ce qui concerne cette question, le ...
- Principe est des plus simples. Je suppose.
- Non, il n'était pas simple. Pour cette fois vous avez perdu, sourit Degrise revanchard. Mais en la matière, il n'y avait pas trente-six solutions. La seule tangible, destinée à ne pas laisser se décourager les meilleures volontés fut d'accorder le droit d'aval en ce qui concernait les acquisitions de biens.
- Euh, c'est-à-dire ?
- C'est-à-dire que tout en n'excédant pas un délai maximum, fixé selon le bien à acquérir pour les autres, les uns bénéficiaient de ce droit d'aval qui procure, selon les échelons sociaux, un bénéfice de délai dans les rapidités d'octroi.
Trogir se palpa les poches, à la recherche d'un objet qu'il ne sachant plus où il l'avait rangé.
- Vous cherchez quelque chose, Ljorn ?
- Oui... Je ne sais plus où je l'ai garé, continua-t-il en fouillant maintenant dans ses poches.
- Mais quoi donc ?
Trogir attendait cette question, l'espérait même. Il y répondit avec délectation.
- Mon décodeur. Et il éclata de rire à ce qu'il jugea être un bon mot.
- Vous avez parfois l'esprit d'un collégien mon cher. Enfin... Dit-il en levant les yeux au ciel. Ah la la. Bon. Quand des biens autres que fongibles...
- Plaît-il ? Décidément vous m'en voulez, lança Trogir en écarquillant les yeux.
- Oui, des biens autres que ceux de consommation courante, si vous voulez.
- Oui, je préfère.
- Lorsque ces biens sont commandés chez les divers fournisseurs, les demandes sont centralisées, traitées, recanalisées vers les manufactures. C'est au moment du dépôt de la demande qu'est prise en compte la situation sociale de l'individu, ce qui déterminera la place qui sera occupée sur les listes, par celui-ci.
- Cela ressemble à s'y méprendre au système d'Avant, non ?
- Pas du tout. Absolument pas. D'abord, Avant s'exerçait la "sélection surnaturelle", comme aimait à le dire mon collègue, par l'argent. Après, tous pouvaient accéder au nécessaire.
- Nécessaire ? Pourquoi simplement le nécessaire ? Si l'occasion m'en était donnée, peut-être serais-je tenté de tout avoir, de tout vouloir, de tout demander.
- Oui, et alors! C'est peut-être une remarque assez idiote de ma part mais et après, qu'en feriez-vous de tout cela. Il faut que vous notiez qu'une notion essentielle fut induite par ce chambardement. La notion du nécessaire. Notion induite par les mécanismes mêmes des listes d'octroi, l'autarcie du début qui ancrèrent quelques réflexes, et aussi et surtout parce que les repères sociaux, pour beaucoup avaient été bouleversés, n'étaient plus les mêmes, ne pouvaient plus être les mêmes. Tout ce qui réellement ou artificiellement pouvait dénoter de l'appartenance à une catégorie, un échelon social dut être abandonné ou basé sur d'autres valeurs. Plus saines, plus franches. Mais ceci n'est qu'un jugement personnel et tout à fait relatif.
- Mmmh, fit Trogir pour tout commentaire.
- Vous n'avez pas l'air très convaincu.
- Oh, je ne suis pour l'heure, nullement ici bas pour juger mais pour découvrir et recueillir un maximum d'informations. Je vous promets cependant que le moment venu, je vous communiquerai mon opinion. Je vous le promets, répéta-t-il avec insistance. Mais vous parliez, avant que je ne vous interrompe, de réflexes, de nécessaire, de valeurs, d'appartenance sociale. Pouvez-vous compléter un peu vos propos, afin de m'éclairer sur ces divers points ?
- Volontiers. Lors de la mise en place des nouvelles structures industrielles, commerciales, administratives, enfin bref, de la mise en forme des appareils de toutes les productions et de distribution, les difficultés rencontrées furent considérables. Les estimations faites étaient, comme toutes les estimations, en tachées d'incertitudes plus ou moins importantes selon les domaines. Mais me direz-vous, cela est le lot de toute statistique. Donc, durant les deux premières années de l'Installation, les demandes ne purent décemment être satisfaites. Afin de calmer les esprits et les impatiences légitimes des demandeurs, un certain nombre de critères furent mis en opposition lors des dépôts des demandes d'acquisitions de biens. Ici, quand je parle de biens, j'exclue de ce champ tout ce qui touchait au vital. Il n'y eut par exemple, jamais de rationnement des aliments. L'agroalimentaire européenne avait les reins assez solides pour satisfaire à toutes les exigences des distributeurs. La seule chose qui fut demandée était que chacun s'astreigne en ces périodes difficiles, à éviter la constitution de stocks particuliers, pouvant nuire au bon fonctionnement des circuits de distribution. Pour ce qui est de tous les autres biens, des résolutions drastiques furent mises en application, afin de réglementer de façon draconienne les normes d'attribution. Il fallait dans un premier temps, et vu les difficultés rencontrées Pendant, cela s'explique aisément, que les souhaits, voire les revendications, relèvent avant tout du nécessaire. Toute la difficulté fut bien évidemment, de borner ce qui s'avérait nécessaire et ce qui l'était moins.
- Et je suppose que le "pourquoi faire", de ce nécessaire devait importer également.
- Bien évidemment. Il faut dire qu'il est énormément plus aisé de bousculer un système que de tutoyer les mentalités. Si les lois, bien que complexes régissant la notion du nécessaire furent parafées rapidement, par contre, pour que les individus prennent conscience, comprennent que cette notion de nécessaire fût à distinguer non pas sous son aspect restrictif mais dans sa philosophie, cela pris un peu plus de temps.
- C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire une vingtaine d'années.
- Ce qui n'est pas rien.
- Ensuite, ce nécessaire entrant, petit à petit dans les moeurs, devenant une habitude, les lois réglementant les octrois purent être assouplies, puis abolies. Ne subsistèrent que les règles de progression des carrières.
- Justement à ce propos, quelque chose a dû m'échapper tout à l'heure. Vous disiez qu'un débutant démarrait à un indice zéro, et que le premier citoyen d'Europe se trouvait à l'indice cent. Cela appelle quelques questions. Peut-être cela fait-il beaucoup de questions ?
- Bien sûr que non. Je suis tout ouvert à vos remarques. Cela fait partie du contrat moral.
- Merci. D'abord, est-ce que l'indice zéro signifie qu'un nouvel arrivant sur le marché européen, comme moi par exemple, ne pourrait rien obtenir, malgré les études que j'ai dû subir, et le peu de savoir qui doit en résulter ?
- Deux réponses pour cette question. Premièrement, j'ai bien précisé que le coefficient zéro était attribué aux débutants possédant les connaissances de base. Il va de soi, mais cela ira mieux en le disant, que si les études sont sanctionnées par des diplômes, l'indice de base en sera d'autant relevé. Pour vous rassurer, vous ne seriez pas à l'indice zéro, et très peu de personnes de nos jours démarrent à ce coefficient. Et en tout état de cause, font tout pour ne pas y rester. Deuxièmement, si par mégarde, vous échouiez à vos tests, le minimum vital vous serait néanmoins consenti.
- Qu'entendez-vous par minimum vital?
- Tout ce qui est nécessaire à un bon démarrage dans la vie active. C'est-à-dire un logement s'il y a lieu, son équipement de base, les denrées, les transports.
- Ah, tout de même, ce n'est pas négligeable. Vous me gâtez.
- Pas négligeable, peut-être à vos yeux. Mais ceci constitue pour nous, le minimum vital. D'un autre côté, en mettre plus à disposition risquerait sûrement de porter atteinte, d'écorner l'appétit, l'énergie dont doit faire preuve toute personne pour pouvoir prétendre gravir l'échelle indiciaire. Cela risquerait de rétrécir le champ des besoins, des envies, de l'émulation.
- Mais en définitive, pourquoi cette échelle ? Pourquoi ne pas accorder à tous ce qu'ils désirent? Est-ce cela que vous appelez la différence dans l'égalitarisme, ou est-ce simplement pour une question de moyens ?
- C'est ce que je m'escrime à vous expliquer depuis un bon moment déjà. Les moyens, certes non, nous ne les avons pas et fort heureusement d'ailleurs. Mais peut-être qu'un jour, qui sait ?
- Pourquoi ça, heureusement ? N'êtes-vous pas pour que tous vos concitoyens soient heureux ?
- Justement si. Mais ils le sont rassurez-vous, à une forte majorité. Ils sont assez satisfaits de leur sort. Imaginez seulement un instant, rien qu'un instant ce que serait une société, par exemple robotisée à l'extrême, où toutes les tâches de l'homme seraient exécutées par des machines. Où tout ce dont il aurait besoin, tout ce dont il aurait envie serait mis à sa disposition. Quelles perspectives ces êtres pourraient-ils dégager ? Savoir toujours que les biens de la Terre vont vous être octroyés ne peut qu'anéantir votre désir d'entreprendre, de créer, d'innover. La société chaotique d'Avant, n'était guère viable, mais cette société là ne peut l'être davantage. Je crois que ce serait là atteindre à la négation même de ce pour quoi l'espèce humaine se perpétue. A savoir évoluer. Que demander aux individus d'une société qui seraient en mesure d'obtenir ce dont ils ont besoin ? Qu'adviendrait-il de ce puissant moteur qui nous meut et qu'est la curiosité ?
- Evidemment, répondit Trogir méditatif. Vu sous cet angle.
- Sans but, renchérit Degrise, sans aléas, sans surprises, sans ce sel que constitue l'avancée vers l'inconnu, que serait la vie ? Une longue attente. Et cela ne fait sûrement pas partie de nos atavismes. Ni n'est sûrement pas inscrit sur un seul de nos gênes.
- Bien sûr. J'en suis aussi convaincu. Mais pardonnez-moi de revenir à des considérations plus terre à terre. Vous-même Thierry, si cela n'est pas indiscret, à quelle échelle vous trouvez-vous ?
- Cela n'est nullement indiscret. Avant, c'est vrai, poser cette question aurait été d'une telle incongruité que je m'en serais certainement offusqué. Cela faisait partie des tabous. Aujourd'hui, l'indice est codé au même titre que nos autres paramètres sur nos cubes d'identification et nous n'y attachons qu'une importance toute relative. Personnellement, je me trouve à l'indice soixante-douze.
- Ce qui, je le soupçonne, doit être assez respectable. N'est-ce pas ?
- Vous supposez justement.
- La moyenne des indices, se situe à quel niveau pour l'ensemble de la population ?
- A votre avis ?
Trogir se trouva idiot.
- Oui, évidemment, cinquante suis-je bête.
- Bien sûr.
- Messieurs. S'il vous plaît.
Le serveur s'était approché de la table où Trogir et Degrise se faisaient face, accoudés qu'ils étaient. Ensemble ils se redressèrent.
- Oh, excusez-nous. Venez Ljorn, je crois que nous sommes invités à quitter les lieux. L'établissement ferme.
- Très bien, dit Trogir en se levant. Bonsoir Monsieur, lança-t-il alors qu'ils s'éloignaient et que le garçon débarrassait prestement leur table.
- Bonsoir Messieurs, répondit poliment celui-ci.
- Venez, invita Degrise. Repartons par où nous sommes venus. Le temps n'est plus à la promenade, et il se fait tard. Y-a-t-il encore une question, ou plusieurs, dont vous désireriez m'entretenir ?
- Oui, justement. Pendant que se mettait en place vos structures, que votre société se débattait dans ces entrelacs. Que faisaient les autres nations ? Quelles furent leurs réactions face à tous ces événements ?
- Eh bien voilà. Au tout début, lorsque pointa la menace de voir les frontières européennes se clore, aucune nation ne prit la chose vraiment au sérieux, attribuant ces "écarts de langage" à une quelconque visée électoraliste. Puis, petit à petit, les choses se précisant, les effets commençant à être tout à fait perceptibles, ces nations regimbèrent et menacèrent à leur tour. Mais en fait, une fois le processus engagé, une fois la circulation des marchandises bloquée, ces pays ne purent que subir et protester vainement. Décontenancés, ils finirent par se résigner à compter les points et à espérer les faux pas, les bavures. Vers la fin de la mise en place des structures les plus lourdes, industrielles, administratives de gestion des flux, enfin bref, vers les années 2081 à 2083, commençant à apercevoir ou à deviner les côtés positifs de cette mécanique, ils devinrent plus attentifs. Quelques unes des nations extérieures demandèrent même à être impliquées à leur tour, dans cet élan égalitariste. Ce qui supposa de la part de ces peuples une acceptation pleine et entière des règles nouvelles. Ce qui fut demandé par les voies des urnes, aux individus de chacun des pays postulant... Ai-je répondu à votre question de manière satisfaisante ? Quoique succinctement.
- Autant qu'il me semble, oui. J'en aurai encore sûrement beaucoup d'autres à vous poser. Quand j'aurai fait un peu la synthèse de tout cela. Tout cela est si inattendu. Ah! Nous arrivons bientôt. Voici la sortie du... DL. Je vous demanderais de m'excuser si mes plaisanteries vous ont semblé d'un goût douteux. C'est sans doute mon côté oursin qui veut cela. Et le dépaysement peut-être.
- Ne vous en faites donc pas. De plus, je ne vais pas devoir vous supporter encore bien longtemps. Ceci compense cela.
- Je vois avec satisfaction que vous êtes aussi brillant élève que bon professeur, reconnut Trogir en souriant, et en tendant la main vers Degrise. Je vais vous laisser ici si cela ne vous ennuie pas.
- Du tout. Au revoir donc, Ljorn, et à demain. A la même heure si ça vous convient. Mais chez moi cette fois.
- Chez vous ? Très bien. Cela me convient parfaitement. Au revoir. Et ils se quittèrent sur une poignée de main franche et chaleureuse.

- 7 -
Degrise, au trois quarts allongé sur son fauteuil, regardait et écoutait avec délectation, l'enregistrement d'un concert de musique moderne où se mêlait avec une grande harmonie, les sons des instruments de musique synthétique et ceux à cordes bien plus anciens. Amateur de bonne musique, il se plaisait à abandonner ses sens à le re-vision de l'un des quelques deux-cent-cinquante concerts qui constituaient son holothèque. Holothèque dont il n'était pas peu fier, et qui comprenait des enregistrements d'une rare qualité et d'un étonnant éclectisme.
Au hasard d'une accalmie mélodique, il perçut le tintement suave du carillon de la porte d'entrée, égrenant ses notes dont le timbre jurait avec la musique qu'il écoutait.
- Qu'est-ce que c'est encore ? Dit-il avec agacement. On ne peut jamais être tranquille. Cela ne faisait en effet que soixante-quinze minutes qu'il visionnait le spectacle. Il se leva en soufflant plus fort que le siège qui reprenait sa forme première. Passé dans l'entrée, il tira le vantail. Ah! C'est vous ? Fit-il surpris de voir la haute silhouette de Trogir se dessiner dans l'encadrement de la porte.
- M'auriez-vous oublié, par hasard ? Interrogea celui-ci. Je commençais à désespérer. Cela fait la troisième fois que je sonne. Vous m'avez l'air ailleurs. Bonjour quand même.
- Bonjour Ljorn. Excusez-moi. J'étais occupé à écouter un peu de musique.
- J'entends ça.
- C'est vrai, je l'avoue, je vous avais complètement oublié. Mais entrez donc. Ne restez pas comme ça sur le seuil, pria-t-il en s'effaçant.
- Merci.
Degrise fit coulisser la porte du salon encore dans l'obscurité. Trogir reçu les puissants décibels que dégageait le système de sonorisation. Il entra dans la pièce et, ce qui le surprit plus encore, ce fut que, malgré la puissance restituée, les sons étaient parfaitement supportables, sans distorsion aucune et ne lui vrillaient pas le moins du monde, les tympans. Ou ce qui en tenait lieu, chez lui. Les vitres opacifiées et les jeux des éclairages de l'hologramme transformaient la pièce en salle de spectacle.
- C'est formidable, lança Trogir à l'attention de son hôte.
Degrise, qui ne put rien saisir, commanda la diminution de l'intensité sonore et fit en sorte que les vitres retrouvent leur transparence.
- Que disiez-vous ?
- Je disais, quel confort des coûts, articula-t-il en détachant volontairement, bien chaque syllabe.
Malgré que le vocable ne fut plus guère employé, Degrise saisit toute la signification du jeu de mots.
- C'est, en effet, un matériel d'une excellente qualité.
- Heureusement que vous n'écoutiez pas cette musique que je pourrais qualifier de vivante, à l'aide d'un casque. J'aurais pu en ce cas attendre longtemps à faire le pied de grue devant votre porte. Puis il reprit, curieux. Vous n'écoutez jamais à l'aide d'un casque ou d'un instrument similaire ?
- Si. Bien sûr. Mais rarement.
- Pourquoi cela ?
- Les casques dont nous disposons stimulent directement les régions du cerveau chargées du traitement des sons, qui sont, de la sorte, on ne peu plus fidèles. Et d'une netteté et d'une limpidité irréprochables.
- En ce cas, pourquoi ne l'utilisez-vous que rarement ?
- Parce qu'un concert suivi dans cette pièce, et plus encore dans une salle de spectacle, ne se perçoit pas uniquement avec les yeux, les oreilles, mais également avec toutes les autres parties du corps. Et notamment l'abdomen. Toutes les vibrations que ressentent nos organes, toutes ces sensations corporelles ne peuvent en aucun cas être restituées par les casques, aussi bons soient-ils. N'êtes-vous pas de mon avis ?
- Vous me paraissez être un amateur des plus éclairés et je fais toute confiance en votre jugement.
- Mais asseyez-vous donc et plions-nous de grâce aux urbanités d'usage, maintenant que je suis à nouveau totalement présent.
- Ne serait-ce pas plutôt l'effet d'une digestion un peu lourde qui vous transportait ailleurs ?
Lorsque Trogir s'assit, comme la première fois, le fauteuil s'affaissa sous lui pour épouser la forme de son corps. Sensation qu'il trouvait assez désagréable. Sensation de tomber lentement, sans pouvoir se retenir à quoi que se soit.
- Non, pas du tout, répondit Degrise, en souriant. Eh bien, reprit-il, comment allez-vous ?
- Très bien, très bien.
- Et votre épouse, toujours submergée par ses travaux ?
- Non. C'en est fini pour elle. Elle a bouclé son programme ce matin. Pour l'heure, elle est occupée à faire du lèche-vitrines, en ville.
- Elle aurait dû vous accompagner. Cela aurait été pour nous, l'occasion de faire connaissance.
- Demain, c'est promis, vous vous rencontrerez. Mais elle a hésité vous savez. Mais nous ne sommes sur Terre que pour encore deux jours à peine, et elle a tant travaillé depuis deux mois qu'elle voulait s'autoriser ce moment de détente.
- Oh, je ne lui en veux absolument pas. Rassurez-vous et rassurez-la. Cette promenade me paraît tout de même un peu osée. Un peu risquée. Ne trouvez-vous pas ?
- Je reste en contact permanent avec elle, par l'intermédiaire de ce que vous savez, dit-il en tapotant le boîtier grisâtre, toujours présent à sa ceinture.
- Oh oui, je sais. Et je ne suis pas près d'oublier cette expérience. Expérience qu'avec un peu de recul, je retenterais, tout compte fait, volontiers.
- Tenez! Allez-y maintenant si vous le voulez, lança Trogir provocateur.
- Non, non, plus tard, s'esquiva Degrise.
- D'accord. Bien. C'est, pour en revenir à des choses plus sérieuses et plus concrètes, aujourd'hui que je vais apprendre le plus intéressant. Si tant est que ce que vous allez m'apprendre puisse l'être encore plus que ce que vous m'avez déjà appris.
- Ça, je vous laisse seul juge. Pour entrer dans le vif du sujet, je vais vous reposer la même question qu'hier. Quels ont été les commentaires de vos chefs en découvrant ce que vous leur avez transmis ?
- A vrai dire, ils sont un peu restés sur leur faim.
- C'est-à-dire ?
- Ils auraient souhaité plus de détails. J'ai vaguement l'impression que le mode d'évolution de votre société les a troublé et qu'il les intrigue énormément. Ils ont également trouvé mon compte rendu trop théorique. Trop livresque, pour reprendre leur délicate expression.
- Comme en termes choisis ces choses là sont dites. Si jamais il vous vient l'envie de repasser dans le quartier, et que vous disposez d'un mois de votre temps, plutôt que de quelques jours, alors nous aurons tout le loisir d'explorer plus à fond, les arcanes de la société terrienne.
- Je ne vous ai pas froissé au moins ?
- Non. Absolument pas. C'était une critique à laquelle je m'étais préparé. Hélas, il n'en ira pas différemment aujourd'hui. Pour le troisième et dernier volet. Nous essaierons d'aborder un maximum de questions, mais cela ne sera toujours qu'un survol et ne nous permettra pas de pénétrer profondément les sujets. En attendant, fit Degrise passant du coq à l'âne, que diriez-vous si je vous proposais un petit café ?
- Je dirais volontiers, et que ce serait là, une bonne entrée en matière.
- Bien. Excusez-moi de vous abandonner quelques instants. Je m'en vais le servir. Degrise laissa donc Trogir tout à la contemplation du concert qui continuait à défiler sur l'holographe. Il put ainsi comprendre pourquoi Degrise écoutait la musique avec un volume sonore aussi élevé. Cette musique passant en sourdine sur les images gâchait décidément tout le spectacle.
- Me revoici, annonça Degrise en ramenant le plateau supportant les deux tasses et la verseuse. Comment désirez-vous que nous procédions aujourd'hui ? Interrogea-t-il en versant le liquide dans les gobelets.
- Dans un premier temps, j'aimerais épuiser quelques questions qui restent en suspens et, dans un second, j'aimerais aborder, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, des sujets plus généraux sur le mode de fonctionnement de votre société.
- Tout à fait d'accord. Comme il vous plaira. Mais je vous rappelle qu'il ne pourra s'agir que de généralités.
Trogir avait soif et il vida la tasse que lui tendait Degrise, sans la déguster.
- Bon. Première question, commença-t-il. Pourquoi Deville prit-il la décision de chambarder vos structures sociales en 2074 ? N'y avait-il vraiment pas d'autre solution ? Rien n'avait-il été tenté pour essayer de remédier aux problèmes sociaux rencontrés alors ?
- Si, bien sûr que si. Mais la combinaison de l'accroissement de la démographie, de l'accroissement de l'automatisation des tâches, l'accroissement de la robotisation, l'accroissement des tensions dues aux guerres de concurrences fit que rien ne put enrayer l'hémorragie des postes, et l'accroissement incessant du nombre de sans emploi. La logique implacable de la guerre économique et de ses règles, imposées plus que subies par les conglomérats productifs que représentaient les cartels, conférait à ceux-ci les pleins pouvoirs en matière décisionnelle. Cette logique voulait également que pour que les unités productrices puissent survivre, puissent se pérenniser, puissent procéder aux investissements nécessaires, tout en engrangeant des bénéfices identiques ou supérieurs, elles se devaient d'être toujours plus fortes, toujours plus concurrentielles. Donc, qui disait maintient de la compétitivité disait augmentation de la productivité, donc des automatisations, donc des capacités, et diminution parallèlement à cela, du ratio personnel sur production. Ce qui va évidemment de soi. Cette démarche ne constituait pas la finalité des actions des industriels en particulier, mais faisait partie des armes froidement utilisées par ceux-ci. Pour répondre plus précisément à votre question, il y a bien eu, pendant les trois quarts du vingtième siècle, dans les pays à l'est du continent, un système bien différent du système capitaliste qui fut soumis à l'expérience. Très schématiquement, il était question du collectivisme. Dans la théorie, mais dans les théories, tout n'est-il pas idéal ? Dans la théorie disais-je, tout appartenait à tous, dans ces démocraties populaires. Comme vous pouvez le constater, rien que le nom déjà, a de quoi mettre la puce à l'oreille. Ces deux termes faisant ainsi référence au peuple, en double emploi, peuvent donner à réfléchir et à amener à se demander si ces démocraties étaient aussi populaires qu'elles voulaient le faire croire. L'état étant le peuple et vice versa, le pouvoir du peuple devint le pouvoir de l'état. Jusque là, rien à redire. Dans le principe s'entend. Là où les choses se corsèrent, se fut quand les dirigeants issus du peuple, ces représentants du peuple s'accaparèrent le pouvoir. Pouvoir qui ne fut bien sûr, plus celui du peuple mais seulement celui de l'état. Ceci débouchant sur l'instauration de ces états de style dictatorial accompagné des conséquences antidémocratiques, néfastes pour les populations subissantes. Le collectivisme d'origine se transforma vite ne dirigisme. Dirigisme économique, dirigisme intellectuel, idéologique, étatique. Dirigisme qui servit à la classe politique régnante à asseoir son autorité et son pouvoir. Qui servit également à étouffer les velléités de quelques uns à vouloir étaler, à vouloir exposer les tares et les échecs d'un système incapable de résoudre les problèmes économiques, les lourdeurs d'un centralisme démesuré, engendré bien évidemment par ce dirigisme, les inerties dues à la démotivation. Comme tout appartenait au peuple et que le peuple était représenté par l'état, cette autre logique voulu que plus rien n'appartenait désormais au peuple. Sans autre but que celui de servir un état qui ne le lui rendait pas, et puisque la notion de propriété privée était la négation doctrinaire même de ce collectivisme échevelé et dévoyé, il est évident que, même avec un musellement policier des masses, des plus sévères, la chape de plomb la plus lourde finit par exploser à la face de ceux qui mènent ce genre d'affaires, avec la poigne dont ils sont coutumiers.
- Mais à présent, objecta Trogir perplexe, de par vos structures centralisatrices, l'état s'accapare de fait, tout. Dirige tout. N'est-ce pas là, une sorte de dirigisme ?
- Oui et non. Non parce que la notion de propriété privée existe toujours bel et bien, dans les faits. La Fédération ne possède en propre qu'environ vingt-cinq pour cent du patrimoine communautaire. Par patrimoine j'entends bien sûr, le sol et ce qui se trouve dessus. Donc en fait tout. Les soixante-quinze pour cent restants étant détenus par les particuliers. L'état n'a le plus souvent qu'un rôle de tampon dans les transmissions de biens. Les répartitions en besoins de productions sont ventilées entre les différentes unités les plus performantes. Tout comme dans le système d'Avant. A la nuance fondamentale près, je vous le rappelle, que performance ne signifie plus être productif, rentable, mais signifie, de nos jours, fournir les produits de la qualité la meilleure qui puisse être, à partir d'unités de production, aux cycles optimisés au maximum. Dans la réalité, il y a en général, partage des marchés entre les différentes entreprises, car du fait des techniques mises en oeuvre et des effets de la planification, la concurrence est quasiment inexistante, ou épisodique. Notre système de planification intégrée à horreur du gaspillage. Tant en matière de bien qu'en celle de l'énergie et il est rare que des entreprises aux activités similaires produisent les mêmes biens. En cela, je vous répondrais que oui, cela ressemble à du dirigisme. L'administration fédérale, bien que ne s'occupant que de centraliser les demandes de biens provenant de l'Europe entière, des comptoirs étrangers, et de répartir ensuite ces demandes entre les différentes sociétés sans jamais s'interroger sur la manière dont sont produits les dits biens, tient le rôle de gendarme, en ce sens que n'est produit que le nécessaire. Seuls les marchés rythment les cadences de productions. Pas plus l'administration, que les entreprises. Les propriétaires d'entreprises de toute nature, que ce soit aussi bien l'Etat fédéral que les particuliers détiennent les biens, sont maîtres des techniques mais doivent se soumettre aux aléas des règles de l'offre et de la demande. Dans cette savante alchimie, l'Etat, sans s'être accaparé les outils productifs, les gère en quelque sorte. Avant, l'état de concurrence démentielle qui régnait entre les entreprises d'Europe et d'ailleurs provoquait parfois, comme se fut le cas sur notre continent en ce qui concerne l'agroalimentaire, entre 2010 et 2050, la création de stocks financés artificiellement par les deniers publics, dans le seul but de maintenir l'activité, les emplois et, accessoirement, de conquérir de nouvelles parts de marché. Tout était parfois tenté pour essayer de maintenir des entreprises à flot. Mais, malheureusement souvent, n'importe quoi.
- Est-ce le seul essai qui ne fut transformé ?
- Non. Dans les années qui suivirent le regroupement des compétences de 2035, et devant la grogne sans cesse grandissante des masses, une tentative de partage du travail fut osée.
- Partage du travail ? Comme à l'heure actuelle ?
- Pas exactement. Ce partage du travail, ayant pour unique dessein de calmer les tensions, n'était destiné qu'à contenir, à endiguer l'hémorragie des postes. Postes devenus redondants suite aux regroupements des entreprises, en blocs de taille dite mondiale, en vue de fortifier les sociétés face aux adversaires de la guerre économique.
- Et alors ? Qu'est-ce qui a fait capoter cette initiative ?
- Tout simplement le fait que, comme souvent par avant, la plus grosse part de l'effort ne fut supportée que par la base de l'édifice. Les dirigeants prétextant la nécessité d'accumuler les bénéfices afin, disaient-ils, de pouvoir financer les investissements et les modernisations rendus obligatoires s'ils voulaient que leurs entreprises puissent rester en lice. En fait, ils ne faisaient que satisfaire à leur frénésie accaparatrice. Il est tout aussi évident que face à des difficultés de l'ordre de celles rencontrées alors, si tous ne participent pas, les initiatives les plus audacieuses ne peuvent déboucher que sur de lamentables échecs.
- Comme se fut le cas, je présume ?
- Oui, mais pas immédiatement. Conscient de tirer un peu trop sur la corde, ils consentirent, les possédants, à lâcher un peu de lest, afin d'accroître leurs efforts en matière d'actions sociales. Doux euphémisme. Mais l'avidité de ces décideurs était d'un imperturbable stoïcisme, donc constante dans le temps. Quand ils voulurent "faire du social", ils mirent en branle les vieux mécanismes, laissant ressurgir les vieux réflexes qui consistaient essentiellement en un élargissement de la part du gâteau partagée. Une redistribution un peu plus conséquente du résultat. Mais, si avant 2035 les revendications salariales constituaient la majeure partie des desiderata, mobilisant ainsi beaucoup d'énergie souvent en vain, après le regroupement des compétences, vers 2050, les salariés ne pouvant que constater que cette solution du regroupement n'était une fois de plus pas "La Solution", l'état d'esprit minoritaire jusque là, rencontré épisodiquement Avant se mit à faire des émules. Les revendications ayant trait aux rémunérations s'effacèrent petit à petit devant celles plus humaines, moins égoïstes, plus sociales de la solidarité. "Faire du social" ne se résuma plus principalement à faire montre de largesse. Dès lors, les requêtes exposées exprimèrent de plus en plus souvent ce que les salariés attendaient de leurs employeurs. Ces notions plus humanistes existaient déjà bien avant bien sûr, mais je vous le répète, aux environs de 2050, elles prévalurent sur celles, plus matérialistes, basées seulement sur les relations pécuniaires. Ce qu'attendaient tous maintenant, c'était que l'on soit plus attentif, plus ouverts, plus respectueux des différents courants d'opinions, de pensées, des différents niveaux sociaux, que l'on soit à l'écoute de tous, qu'il y ait une meilleure interaction entre les différents étages des hiérarchies, dans le respect mutuel. Que ces relations ne soient plus établies sur la duplicité mais sur la complicité. Ce qui était demandé, une abomination pour quelques uns, s'avérait être simplement l'abandon des esprits de castes, afin qu'une meilleure connaissance des uns et des autres puisse servir à réussir ce qui avait lamentablement échoué vers 2035, c'est-à-dire le partage du travail et de ses fruits.
- Et cette fois ci, cela alla-t-il mieux ?
- Hélas! C'était sans compter sur l'inertie gyroscopique de ces braves gens. Tant que l'idée de profit, de rentabilité, de bénéfice annihilait la reconnaissance de l'individu autrement que par son matricule ou par sa productivité, sans se préoccuper de l'être en son intégralité, cela ne pouvait aboutir inéluctablement qu'à un échec supplémentaire. Pour sauver la société et sa cohésion, il ne suffisait pas de faire une petite place à ceux qui étaient sur le bord du chemin en rognant sur les acquis des autres, mais il fallait accorder une place pleine et entière à tout un chacun. "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit". Telle est la base de notre égalitarisme démocratique. Si le droit au travail participe à l'acquisition de la liberté, tous doivent pouvoir bénéficier, pouvoir jouir de la place qui doit leur échoir. Tant que les principes de l'égalité ne sont pas respectés, tant que ses buts ne sont pas atteints, la démocratie ne peut prendre le "D" qui lui revient autrement, de droit.
- Mais, même à votre époque existent des disparités. Et même institutionnalisées de surcroît. Ne serait-ce que de par votre système de classement des individus sur une échelle allant de zéro à cent.
- Ce ne sont pas là des disparités mais des différences.
- Vous jouez sur les mots, protesta Trogir.
- Pas du tout. Avant, que se passait-il Avant ? Eh bien, même si vos capacités à exercer un emploi étaient reconnues, cela ne vous mettait nullement à l'abri, et cela se vérifia quelque soit les niveaux, plus dans certains que d'autres peut-être, mais bref, à tous les niveaux, cela ne vous mettait nullement à l'abri de vous retrouver sans poste, du jour au lendemain, sans situation, ou plutôt dans la situation de ne plus pouvoir subvenir aux besoins des vôtres. De retomber en un mot, au bas de l'échelle. D'être obligé de tout recommencer. Si la possibilité vous en était donnée, bien sûr. Alors qu'aujourd'hui, il arrive fréquemment de constater la stagnation du niveau social d'une personne. Stagnation, je vous le précise, uniquement due à ses limites intellectuelles, ou à son bon vouloir. Mais jamais il n'y a régression dans l'échelle sociale. Sauf évidemment pour des cas exceptionnels.
- J'entends bien. Ce que j'ai noté par ailleurs, c'est que vous avez précisé de zéro à cent pour l'Europe. Pourquoi pour l'Europe ? Votre communauté est bien terrienne, n'est-ce pas ? Alors pourquoi cette précision? Mais peut-être ai-je mal interprété votre propos.
- Non, non. Vous avez très bien saisi les termes du propos. C'est la liaison existante entre ces propositions que je me dois d'expliquer. La communauté est bien terrienne. A la nuance près qu'elle n'est pas totalement terrienne. Si depuis 2157, quatre-vingt-dix pour cent des états ont adhéré aux accords planétaires, s'ils ont ratifié les textes instituant, comme en Europe, l'abandon pur et simple des systèmes monétaires, restent dix pour cent des individus de notre Terre voguant toujours en marge du système. Nations aux dirigeants conservateurs à l'extrême, ou nationalistes, ou réactionnaires, voire même dictatoriaux, qui s'opposent avec une farouche obstination à cette évidence qu'est l'égalitarisme tel que nous le pratiquons, et assujettissent leurs peuples à des politiques négativistes.
- N'avez-vous donc aucun moyen d'influer sur le cours des choses ? Pour que cesse ces tueries sporadiques dont j'ai été le témoin pendant nos deux mois d'observation orbitale? Pour que votre système social devienne la référence pour tous les peuples de votre planète ? N'avez-vous donc aucun moyen de lutter ? A quoi vous sert votre armée ?
- Les relations qui lient, tant bien que mal, les nations extérieures à notre communauté, et à notre pouvoir fédéral se doivent absolument d'être basées sur le respect mutuel des institutions en place, et de suivre les règles strictes de la non ingérence. Tout comme c'est le cas en ce qui concerne votre politique non interventionniste.
Trogir, à cette évocation, pâlit d'abord, puis s'échauffa brusquement.
- Il y a tout de même une certaine différence entre notre non ingérence, qui ne nous autorise pas à influer sur le cours des développements techniques et la vôtre, qui elle, somme toute assez hypocrite, laisse des peuples s'entre-déchirer ou s'étioler à force de ne pouvoir atteindre à un niveau social de développement suffisant. J'avais constaté ces phénomènes et n'en avais saisi la cause. Maintenant je comprends mieux. Vous permettez donc que sévissent ainsi, à votre porte, ces quelques dirigeants débiles ? Si, diplomatiquement, vous ne pouvez maîtriser ces médiocres, pourquoi ne pas les balayer d'un revers de votre armée ?
Degrise avait laissé passer l'orage sans piper.
- Avant que je ne vous réponde, voulez-vous une tasse de café ?
Trogir se calma à cette diversion et reprit la juste mesure des choses.
- Oui, volontiers. Veuillez m'excuser de m'être emporté de la sorte. Comme je vous l'ai déjà dit je pense, nous nous ressemblons tant que parfois j'oubli que je ne suis pas chez moi.
- J'avoue à votre décharge, que la froideur de nos règles me rebute quelque peu, tout en respectant la logique de cette démarche. Dans une nation, c'est avant tout le peuple qui doit se déterminer, guider les choix.
- Comment pourraient-ils le faire dans des pays où les pensées mêmes sont jugulées ?
- Allons Ljorn! Peut-être pourrais-je vous empêcher d'agir, mais de penser, le pourrais-je vraiment ? De plus, j'ajouterais que nos réseaux d'informations sont très développés dans ces régions dites "à risque". Et quoique vous puissiez penser, nous, enfin quand je dis "nous", je devrais dire les services d'alerte, surveillent étroitement ces derniers bastions d'irréductibles. S'il est pressenti que le peuple en sa grande majorité aspire à un changement, nos pressions diplomatiques, politiques, militaires même au nécessaire, se font plus intenses. Mais jamais il n'y aura intervention sur les terres d'une nation étrangère sans y avoir été invité, par le peuple, je le répète, en sa grande majorité, ou par un pouvoir légitimement mis en place, et en tout état de cause, sans l'aval de nos alliés, même quand le risque d'une effusion de sang devient très important.
- C'est vrai que vous avez vos usages, vos coutumes, votre mode de pensée, votre droit, et que je me dois de les respecter, aussi étranges puissent-ils m'apparaître. Sachez, pour mieux comprendre ma réaction, que sur Xantel et sur les planètes colonisées par nos soins, les despotes et autres autocrates n'ont pas cours. A quoi vous sert-elle donc cette armée, si ce n'est à faire la guerre à ces récalcitrants ?
- Si jamais, pour satisfaire à votre vision de la chose, nous dépêchions sur place des éléments de notre armée, afin d'anéantir ces pouvoirs autoritaires, qui, à votre avis souffrirait le plus de cette action ? Le peuple ou la classe dirigeante ? De plus, ajouta Degrise non sans une pointe d'ironie, vous me paraissez porter beaucoup d'intérêt à notre armée.
- De l'intérêt ? Certes non. Ne vous méprenez pas. Cela n'a rien à voir avec de l'intérêt. J'ai effectivement porté un intérêt certain à vos forces militaires avant que nous ne prenions contact avec vous, afin d'évaluer votre potentiel d'agressivité, qui est généralement proportionnel au potentiel militaire. Non, ce n'est pas de l'intérêt. Tout au plus de la curiosité. De la curiosité envers son activité, les buts qui lui sont assignés. Si elle ne fait pas la guerre, que fait-elle ?
- Connaissez-vous sur Xantel des états de guerre, Ljorn ?
- Sur Xantel, s'exclama Trogir offusqué, certes non. Heureusement.
- Et depuis quand ?
- Depuis environ cent-trente de vos années, répondit Trogir, non sans une légitime fierté.
- Alors, à quoi sert-elle donc la vôtre, d'armée, si ce n'est à faire ou à maintenir la paix ?
Trogir se raidit une fraction de seconde et se mit à rire doucement.
- Et toc! Vous avez tout à fait raison, admit-il. Que voulez-vous, il en va ainsi lorsque l'on porte critique sur un sujet que l'on maîtrise mal. L'on se fait moucher. Merci pour la leçon. Allez-y! Reprenez, je vous en prie. Il sourit rétrospectivement et prit la tasse qui lui était destinée, afin d'en boire une gorgée de café.
Degrise, assez satisfait, reprit, également souriant.
- Notre force de défense regroupe des éléments professionnels de chacune des nations signataires, si celles-ce le souhaitent, et n'a qu'un rôle de chien de garde. Un rôle dissuasif. Nous ne pouvons rester désarmés, c'est le cas de le dire, faces aux tyranneaux qui sévissent encore, ou qui pourraient se découvrir une vocation, et face, également à l'inconnu galactique. Bien que là, relativement, cela ait un rôle plus psychologique qu'établi. Pour l'heure, sa mission se borne à garantir la Démocratie des démocraties. A ne pas confondre avec un rôle de soutien militaire, un outil pour le pouvoir en place. Chaque état reste souverain et conserve la faculté soit de conserver sa propre armée, soit, comme cela a toujours été le cas pour l'instant, d'intégrer ses forces aux structures militaires planétaires, afin de mettre en commun les moyens de défenses, en même temps que ceux humains et techniques. Seuls les échanges, l'organisation des échanges, les droits humains, les règles de libre circulation des hommes et des biens sont obligatoirement communautaires. Ainsi que, bien évidemment, les règles du droit international. Les us et coutumes sont, quant à eux, inaliénables. Pérorer sur les moeurs d'une quelconque nation amie conduit immédiatement, diplomatiquement, à une sévère condamnation. En l'occurrence est appliquée la règle du "Tous ensemble mais chacun chez soi". Comme il ne viendrait à l'esprit de quiconque de s'immiscer dans les affaires privées de son voisin, il ne viendrait à l'esprit des dirigeants d'une des nations de notre fédération, de vouloir dicter ses règles de conduite en matière de savoir vivre, à l'un de ses voisins.
- Vos militaires n'ont donc que peu de travail.
- D'où son importance toute relative.
- C'est donc cette ouverture d'esprit, si je puis appeler cela ainsi, de votre communauté qui fait, si j'ai bien compris, que le système d'évaluation de zéro à cent n'est propre qu'à l'Europe ?
- C'est exactement pour cette raison que le système européen n'est en vigueur que sur notre continent. Les bases d'évaluation étant différentes selon les fédérations d'états. L'essentiel pour l'instant étant que tous les signataires des accords internationaux ayant ainsi pris place, au sein de la communauté terrienne, se retrouvent et réussissent à s'entendre sur les sujets cruciaux influant, ou risquant d'influer, sur notre évolution présente et surtout future. Qu'y a-t-il en effet de plus important que l'avenir de nos enfants ? Des enfants de nos enfants. Leur liberté, leur égalité, leur fraternité.
Cette prose emphatique faisait toujours sourire intérieurement Trogir, sans que cela ne nuise en aucune manière, au respect que celui-ci portait à la façon de penser de son interlocuteur.
- Je ne peux que vous souhaiter qu'un jour tous les peuples de la Terre soient unis par cette même ambition, soient poussés par ce même élan.
- Nos responsables ne désespèrent pas d'y parvenir avant la fin de ce siècle.
- Ne craignez-vous pas, Thierry, qu'une harmonie telle que celle vers laquelle vous tendez, en toute légitimité d'ailleurs, ne provoque un amollissement de votre société, par le fait de sa sécurisation ainsi obtenue, d'une meilleure distribution des ressources de votre planète, et en un mot, de votre égalitarisme ?
- Pour moi, commença Degrise en lançant machinalement la projection d'un hologramme d'ambiance, il y a deux sortes de personnes. Celles qui veulent croire que l'homme, un jour, aura accès à tous les savoirs, et celles qui pensent le contraire.
- Je ne vous suis pas très bien. Où voulez-vous en venir ? Remarqua Trogir avec embarras.
- Les premières de ces personnes, optimistes, sont animées de cette curiosité qui les fait essayer de découvrir, de chercher à savoir, qui les fait avancer. Les secondes, fatalistes seraient plutôt du genre à attendre, à laisser venir, baissant les bras devant leurs incompréhensions. Les premières prenant généralement le pas sur les secondes, les tirant vers l'avenir.
- Vous devez tirer très fort me semble-t-il, pour entraîner dans votre sillage les dernières nations rétives.
- Question de temps.
- Votre patience me sidère. M'indispose presque.
- Peut-être parce que nos problèmes sont différents et pas aussi aigus que les vôtres. Que notre civilisation, que nous Terriens, ne soyons pas hypocrites, nous accommodons fort bien de ce genre de situations. Que nous suscitons même parfois. Pour que la solution, le dénouement n'en soit que plus irréversible, inexpugnable.
- Situation comme celle du protectionnisme forcené dont l'Europe s'est entourée, pendant votre Grand Changement. Ce qui donna à tout dire, un bien piètre aperçu de ce qui attendait les nations qui, après une rapide analyse, n'avaient probablement pas besoin de cela. Ce qui peut expliquer les réserves que ces pays émirent à l'encontre de votre tout nouveau système.
- Ce fut là, le dernier égoïsme étatique. En ce qui concerne notre Europe, bien sûr. Cela constitua la thérapie radicale à même de traiter cette affection qui, sans ces remèdes, serait demeurée incurable.
- Mais, si tout était resté en l'état, si le processus engagé alors avait suivi son cours d'évolution normal, que se serait-il passé ? Que serait-il advenu de votre civilisation ?
- Il se serait produit une cassure. Le fossé se serait encore plus creusé entre les décideurs, les possédants et les autres. Ce risque fut évalué à soixante-quinze pour cent, pour 2078. Risque de voir s'étendre les luttes civiles durant quelques dizaines d'années, et de voir s'installer l'anarchie pour un à deux siècles, avant que ne puisse se construire une structure capable de ramasser les morceaux de notre civilisation. Il n'est nullement question pour nous de faire de l'autosatisfaction, ni de hurler: "Après nous le chaos", ou encore de se faire une peur rétrospective, mais il est couramment admis par nos spécialistes que les soixante-quinze pour cent de risque d'alors, ont été ramenés à cinq pour cent environ. Mais ce ne sont là que probabilités et ce qui est sûr, en tous les cas, c'est qu'Avant le Grand Changement étaient exacerbées, exploitées même par une minorité de politiques opportunistes, les peurs, les xénophobies, plus généralement les phobies, étaient cultivés les mécontentements, les nationalismes. Sources de menaces envers les démocraties de notre continent, fragilisées par des situations économiques désastreuses.
- Les changements se devaient d'être menés à leur terme soit, mais n'avez-vous pas d'une certaine manière substitué la sélection engendrée par l'intelligence, à celle de l'argent ?
- Vous m'asticotez. Vous essayez de démonter notre système pour mieux le comprendre, j'imagine. Et c'est tout à votre honneur, admit Degrise. A vrai dire, cette sélection basée sur l'intellect existait déjà, bien avant. Dans la conscience collective même, celui qui savait était associé, et l'est toujours d'ailleurs, à l'idée de sagesse, et forçait, force le respect. Notion toutefois bien occultée par l'argent.
- Si, à cause de l'argent, les corruptions sont possibles. De la même manière, ne peut-il être fait un usage délictueux des facultés intellectuelles que chacun possède ?
- Là mon ami, vous ergotez! Cela relève plutôt du procès d'intention. La disparition des rémunérations en argent a gommé beaucoup de nos défauts. Pas tous malheureusement. Autre vaste débat. Mais cette possibilité reste vraiment difficilement exploitable, négociable, il faut l'avouer. Quelques dérapages sont en effet, de-ci de-là relevés, de temps à autre. Que voulez-vous ? L'homme est ainsi fait, conclut Degrise fataliste. Puis il reprit après quelques instants de réflexion. Nous vivons dans un certain confort. Relatif peut-être, mais un confort établi de telle manière que, par le partage des tâches, une organisation plus rationnelle qu'Avant de nos activités, les agressions extérieures de toutes natures, les stress, sont traités au même titre que les accidents ou les maladies. Les procédures ne mettant plus essentiellement l'accent sur les remèdes à apporter, mais aussi et surtout sur la recherche de la ou des causes à l'origine de ce stress ou de cette agression. Chacun étant la partie d'un tout, chacun doit pouvoir bénéficier des conditions optimales de vie. Afin d'apporter le maximum à tous. Ce qui a d'emblée pour conséquence de maîtriser, autant que faire se peut, les débordements, les dérapages. Chacun doit pouvoir à loisir échapper au milieu agressif dans lequel nous sommes immergés. Nous devons pouvoir nous évader de temps à autre, le temps nécessaire. Nous devons pouvoir décompresser. D'où les DL et autres infrastructures ayant le même usage.
- En définitive vous vivez heureux, dans un monde heureux. Au sein d'une société parfaite, affirma Trogir tout à la fois sentencieux et envieux. Me trompé-je ?
- Je suis assez heureux en effet, rétorqua Degrise, non sans une certaine moue tempérante. Peut-être pas autant que je le voudrais, que je pourrais le souhaiter. Mais l'est-on vraiment un jour ? Ne nous maque-t-il pas toujours ce petit quelque chose qui ferait que tout tournerait rond ? Et n'est-ce pas ce petit quelque chose qui toujours nous fait défaut, qui nous fait rester debout ? Qui constitue le but vers lequel nous marchons ? N'est-ce pas l'espoir d'obtenir enfin ce quelque chose qui nous manque, qui guide nos pas, qui fait ce que nous sommes, des êtres dotés de volonté, de curiosité ? Poussés par cette soif de connaissances. Le parfait n'existe pas mais si, tout comme nous sommes en train de le montrer au travers de nos institutions, une partie d'un rêve se fait réalité par notre seule volonté, n'est-ce pas déjà là, une remarquable victoire, une grande leçon ? Et puis entre nous, continua Degrise après un soupir, un monde parfait, dites-moi, à quoi cela peut-il bien servir ? Je pourrais comparer ce monde à un édifice dont j'en serais l'artisan. Je le penserais, l'élaborerais, le ferais sortir de terre, je le verrais s'ériger petit à petit. Je le fignolerais, en tirant de toutes ces étapes probablement, énormément de plaisir et aussi une certaine fierté, pour ne pas dire une fierté certaine, mais ensuite, une fois l'oeuvre achevée. Une fois le but atteint. Ne serais-je pas envahi par un vide immense ? Ne me manquerait-il pas alors quelque chose ? Un autre but vers lequel porter mes pas ? Quelque chose de nouveau à réaliser. Que ferions-nous d'un monde parfait ? Passée la satisfaction d'avoir accompli, achevé une oeuvre, que ferions-nous de ce monde inutile, sans intérêt, sans ce sel que constituent les aléas de la vie ?
- Ouais! En tous les cas, conclut Trogir, mieux ça va, mieux ça vaut!
Degrise se mit à rire.
- Pour quelqu'un comme vous, ayant l'habitude de voyager la tête dans les étoiles, votre esprit terre à terre me renverse.
- Je vous l'ai peut-être déjà dit, j'adore vos grands éclats lyriques.
- Ah! Moquez-vous, s'exclama Degrise. Parlez-moi plutôt de votre monde, que je connais si peu. Et même pas du tout.
A cette évocation Trogir se rembrunit.
- Bon, ça va. Admettons que je n'ai rien dit.
Degrise invita du geste, Trogir, à terminer sa tasse de café.
- En reprendrez-vous une autre, Ljorn ?
- Non merci. Cela suffira.
- Parfait. Puis-je alors vous proposer une petite promenade en ville ?
- Volontiers. Un peu de marche me fera le plus grand bien.
- Désolé de vous décevoir, mais il ne s'agit pas de marche, il fait trop chaud, mais d'une petite balade en taxi.
- Eh bien soit. Comme il vous plaira.
Degrise stoppa la projection holographique en cours, et débarrassa la table basse du plateau et des tasses qu'il alla déposer dans la cuisine.
- C'est vrai que je n'ai pas eu le loisir de pratiquer énormément le tourisme sur votre planète. Et encore moins dans votre ville.
- Voilà donc l'occasion rêvée.
Degrise invita Trogir à abandonner son fauteuil et à le suivre à l'extérieur, où la luminosité et la lourde chaleur les agressèrent, une fois encore. Sur le pas, Degrise commanda vocalement le verrouillage des accès à son domicile et ils longèrent l'allée bordée de fleurs, jusqu'à la rue. Rue où, comme à l'accoutumée circulaient peu de véhicules et où déambulaient peu de passants. Comme à chacun de ses passages, Trogir, poussé par une curiosité enfantine se haussait sur la pointe des pieds, sans arrêter sa progression, afin d'observer chaque jardin.
- Vous en avez de la chance, lança-t-il à l'adresse de Degrise.
- Nous avons les jardins, vous n'avez pas de conflit. On ne peut tout avoir.
Trogir ne répondit pas, trop occupé qu'il était. Arrivé au croisement de la rue, Degrise pressa le bouton de la borne d'appel des taxis, et la musiquette se mit à sourdre lamentablement. Du moins, s'est ce qu'il en pensait. Trogir, pendant ce temps, observait, disséquait du regard. Buvait des yeux le spectacle de cette artère commerçante dans laquelle ils venaient de déboucher.
- Cette rue est bien plus vivante que ne l'est la vôtre, observa-t-il simplement.
- Chaque chose à sa place, Ljorn. Les animations et le tumulte au coeur de la cité, et le calme et le repos, dans les quartiers périphériques ou résidentiels, comme le mien. Ah, j'aperçois notre véhicule qui s'approche, je crois. En effet, une automobile zébrée de rouge et de noir s'arrêta devant eux, portes ouvertes. Ils y prirent place face à face, et Degrise répondit au questionnaire habituel, optant cette fois-ci pour un trajet touristique. Les portes glissèrent. Le véhicule s'ébranla et s'inséra dans la circulation. Il vira presque aussitôt à droite, dans une avenue bien plus animée et bien plus commerçante encore, que celle qu'ils venaient de quitter.
- Tous ces magasins, tous ces produits exposés. Quelle abondance!
- Relative abondance.
- Si vous voulez. L'Europe produit-elle tout ce dont elle à besoin ? Tout ce qu'elle consomme ? Ou doit-elle procéder à des importations ?
- Bien, si vous voulez entrer dans le vif du sujet branchons-nous sur les échanges commerciaux.
- C'est bien de cela dont il est question.
- Dès 2082, c'est-à-dire quand la plus grosse part des marchés intérieurs se trouvèrent réorganisés, et en situation de quasi équilibre. Quand les réseaux les plus complexes furent à peu près établis, l'on put constater une reprise, timide certes, mais reprise tout de même de quelques relations commerciales, avec d'abord les nations limitrophes. Ces relations, basées comme de bien entendu sur le troc, s'accentuèrent énormément vers les années 2085 à 2095.
- L'Europe vivait alors en autarcie, non ? Éprouvait-elle un manque en de quelconques fournitures ou denrées ?
- Votre remarque est très pertinente car justement non. Notre continent se suffisait à lui-même, et les outils de production étaient, à ce stade d'évolution du processus, très bien rodés. Sauf, bien entendu, pour de rares exceptions. Mais cela est inhérent à toute structure élaborée. La reprise des échanges avec nos partenaires visait trois objectifs. Notre comportement quelque peu hétérodoxe ainsi que l'autarcie instaurée, laissa plus d'un de nos alliés dans l'expectative, et les adversaires à ce projet fou, avec une rancoeur certaine. La reprise du troc avec les nations amies d'antan nous servit de cautionnement moral, de vitrine, d'outil de tentation envers nos opposants. Pour ceux-ci, un traitement spécial fut réservé. La manoeuvre ayant pour but d'infléchir le courant de pensée de ces nations rebelles, envers notre système consistait en ceci. Avant tout étaient inventoriés les différents points faibles des systèmes économiques des différents pays considérés. Puis, dans un premier temps, sans chercher à interagir, de manière anodine, nos techniciens établissaient des propositions de service dans ces domaines déficitaires sensibles. Ensuite, quand ils jugeaient que la méfiance s'était suffisamment estompée, ils s'incrustaient dans les rouages, développaient des technologies, des procédés où ils avaient pour consigne particulière de faire en sorte de devenir indispensables à la bonne marche des unités. Et, chemin faisant, de fil en aiguille, soit approximativement cinq années plus tard, des secteurs clés de l'industrie de ces nations étant sous notre coupe, les pressions se faisaient plus persuasives et ceci, jusqu'à ce que les échanges reprennent leurs cours normaux.
- Il y a quelque chose qui m'échappe. Pourquoi vouloir forcer le destin de ces nations ? Le temps n'aurait-il pas travaillé pour vous ?
- Probablement que si. Mais bien que notre autonomie nous satisfît, nous suffisait, il était relativement néfaste de rester coupé du reste de la planète. Cela aurait pu, à terme, engendrer l'émergence de deux blocs structurés et sans interface. Blocs qui, un jour ou l'autre, se seraient affrontés d'une manière ou d'une autre. Et puis, une autre raison nous poussait à agir de la sorte. Une raison beaucoup plus simple. Notre système nous satisfaisait complètement et le besoin premier d'un bonheur, c'est qu'il soit partagé. Nos aînés pensèrent que si le procédé fonctionnait chez nous, il n'y avait bien évidemment aucune raison pour qu'il ne fonctionnât pas ailleurs. Ce qui se confirma, bien sûr, par la suite. En fait, je dois vous avouer une petite chose. Si notre implantation réussit si bien dans les pays les plus hostiles, ce fut à force de ténacité, de patience et moyennant une petite tricherie que nous permettait notre système. Nous voulions, je vous l'ai dit, que les avantages de notre système bénéficient à tous. Sans argent, les objectifs qui Avant, eussent été fort coûteux, étaient réalisables. Nous pûmes ainsi exporter des services, un savoir faire, des techniques. Nous pûmes dispenser le savoir avec une contrepartie toujours inférieure, et même parfois très inférieure, à celle reconnue sur les marchés. C'est également cette méthode, plus intensifiée encore, qui permit d'aider les pays les plus défavorisés, les plus mal en point. Mal en point à cause d'un manque naturel de ressources, ou à cause de cette pitoyable guerre économique.
- Et s'ils étaient ruinés, quelle était la contre partie ?
- Aucune. Pourquoi auriez-vous voulu qu'il y en ait ? Les contrats étaient, et sont toujours ainsi passés. Nous fournissons les technologies, apportons nos connaissances, formons des instructeurs. Nous suivons l'évolution de ces pays et faisons en sorte qu'ils deviennent le plus rapidement possible autonomes. La seule chose à laquelle nous prenons garde, dans tous les cas, c'est de ne pas considérer, ou donner l'impression de considérer ces peuples comme inférieurs, sous le fallacieux prétexte qu'ils sont en difficulté. De ne porter en aucun cas atteinte à leur dignité d'Hommes. De ne pas en faire des assistés. Le niveau de nos relations doit se situer au stade du partenariat. Nous posons toutefois un préalable à toutes ces actions.
- Ah, quand même! Et c'est ?
- Que les relations entre les parties soient guidées par le respect mutuel et l'égalitarisme.
- Précisez un peu, je vous prie.
- C'est-à-dire que les efforts que nous consentons, les buts que nous poursuivons doivent être perçus par toutes les composantes du peuple. Et pas seulement captés par la classe dirigeante. Cela signifie qu'à brève échéance, les systèmes monétaires devront être abolis, et ceci afin de préserver l'égalitarisme.
- Donc, cela revient à une soumission de ces pays à l'Europe. Vous profitez de la misère de ces peuples pour répandre votre doctrine.
- Ah ça, non! Protesta Degrise. En aucun cas. Sans doute que ces pays, dans la phase de remise à niveau sont dépendant entièrement de nos ressources, mais une fois ce stade dépassé, libre à ces nations de s'associer ou non à notre groupe. Je vous l'ai dit, la seule chose qui soit, comment dire,..., pas imposée mais fortement recommandée, c'est de suivre nos recommandations en matière de démocratisation. Tout ce que nous cherchons à apporter à tous, c'est un élan nouveau, un nouvel espoir, de nouvelles perspectives. Des buts. Mais notre action envers ces nations en difficulté fut d'un abord et d'un rapport assez aisé. Ce fut, et c'est toujours, un peu plus difficile avec les derniers réfractaires. Quoique beaucoup des nations au bord du gouffre consentirent, passée leur réticence première, et puisque leur intégrité était préservée, et respectée, à se laisser de bonne grâce, renflouer.
- Comment pratiquez-vous maintenant?
- La démarche adoptée initialement est toujours celle appliquée de nos jours, et passe d'abord par une proposition de service. Puis, quand notre implantation en est au stade de l'irréversible, que cela confine à la dépendance, nous nous faisons plus exigeants. Nous commençons à émettre quelques réserves et à poser quelques conditions, assez anodines au départ en ce qui concerne, par exemple la sécurité, l'environnement puis, petit à petit, nous nous ingérons jusqu'à être assez influant pour agir comme un levier et faire basculer les systèmes encore capitalistes, dans le système égalitariste.
- En quel domaine agissez-vous le plus? S'il y en a un qui prime, bien sûr.
- Oh, mais bien sûr qu'il y en a un. Et vous auriez pu le deviner vous-même. L'agroalimentaire. Nos producteurs furent encouragés à produire des excédents qui nous servirent de monnaie d'échange dans ces transactions. Pour affronter la guerre économique sévissant chez nos voisins, il nous fallait une arme efficace. Ce fut celle là. Et vraiment efficace, croyez-moi. Comme nous disons volontiers: "Ventre affamé n'a point d'oreilles". Nous avons usé, pour ne pas dire abusé, de cette arme, avec tant de succès qu'elle est encore utilisée par nous et nos alliés, pour exercer des pressions sur les derniers bastions d'opposants.
- Mais pourquoi ces pressions ? N'est-ce pas là une forme d'impérialisme ?
- Impérialisme, impérialisme. Comme vous y allez! S'exclama Degrise, faisant mine d'être offusqué. Quand j'emploie le mot arme, c'est surtout pour utiliser une terminologie guerrière qui sied mieux dans la discussion. Je devrais préciser, pour être rigoureux, que cette arme ne fut employée, contrairement aux autres, que contre la guerre et non contre les peuples. Ce fut avant tout un outil d'entraide. Et puis, qu'est-ce que l'impérialisme ? L'impérialisme, c'est me semble-t-il, asseoir sa domination physique, économique ou intellectuelle. En première approche, cela peut en effet ressembler à une forme d'expansionnisme. Mais après dissection, vous pourrez constater que nous ne faisions, et que nous ne faisons toujours, qu'exposer, que représenter notre façon de procéder, notre système de société, avec insistance, sûrement. Tout compte fait, notre rôle ne se borne qu'à un rôle de démarchage. Les pressions que nous exerçons là où il est besoin, ne sont nullement physiques. Seule la mise en balance des deux systèmes antagonistes entraîne, détermine le choix. Tout ce que Deville désirait, et cet état d'esprit nous l'avons gardé, c'était d'assurer la liberté, l'égalité, de tous les citoyens. C'est-à-dire, selon notre propre expérience, viser à éliminer ce que nous considérons aujourd'hui comme une aberration: "L'Argent". Et seulement ça. Il n'est et n'a jamais été question, ni de près ni de loin, d'influer un tant soi peu, d'aliéner aussi peu que ce soit les pouvoirs assis démocratiquement. Mais ne procédez-vous pas également suivant cette démarche ?
- Si fait. Il me semble même vous l'avoir déjà dit.
- C'est pour cela que j'y faisais allusion. Pour ce qui est de la modernisation, des avancées techniques et sociales, elles découlent du reste. Et selon l'état de délabrement des pays, ou plus simplement du retard, celles-ci peuvent être engagées, ou accélérées, dans les meilleurs des cas. La souveraineté des états n'étant à aucun moment égratignée, remise ne cause ou menacée.
Degrise, faisant une pause, commanda machinalement l'ouverture des vitres du véhicule. Celles-ci s'abaissèrent lentement, laissant le vent chaud et les bruits de la rue envahir l'habitacle. Trogir put enfin s'intéresser pour quelques secondes, mais pour quelques secondes seulement, au spectacle qui s'offrait à eux.
- Cela ne vous ennuie pas, un peu d'air?
- Pas du tout. Bien au contraire.
- Point suivant ? Interrogea Degrise, avec un haussement de sourcils.
Trogir posa la main sur son communicateur afin de se remémorer les points particuliers dont il désirait entretenir Degrise.
- Oui, fit-il soudain. Nous n'avons pas très bien saisi le rôle de votre institution judiciaire, dans le contexte qui est le vôtre à l'heure qu'il est.
- C'est-à-dire ?
- Vous parliez de tâches plus nobles. De quelles tâches s'agit-il ? Qu'entendez-vous exactement par là ? Nous n'avons pas très bien compris.
- Pendant le Grand Changement, il y eut, de par la nature même des bouleversements sociologiques engagés, une nécessité de refondre complètement les différents codes régissant notre vie communautaire. Il y eut donc une mobilisation générale du pouvoir législatif, de la magistrature et des structures policières, afin de réfléchir ensemble et rapidement aux nouvelles dispositions légales. Afin de les amender, de les corriger, après les avoir élaboré et mises en application. Ils durent veiller également à leur bonne application. Veiller à ce qu'il n'y ait pas de dérapage. Que les lois couvrant, Après, des domaines d'application nouveaux soient mises en pratique dans les meilleurs délais. Domaines touchant particulièrement au mode de vie, aux rapports entre les individus et aux libertés.
- La transition dut être sans doute ressentie avec brutalité, puisque vous disiez qu'Avant, les structures étaient saturées. Les structures répressives, j'entends.
- Le premier janvier 2079, puisque le système monétaire était aboli, toutes les condamnations, les détentions, les procédures en cours, touchant à l'argent furent amnistiées. Ce qui permit à tous de pouvoir respirer un peu et de pouvoir se pencher plus sérieusement, sur les procédures, s'y intéresser plus, afin que les personnes du terrain puissent à loisir apporter toute critique aux nouveaux codes. Tous les domaines furent révisés. Sécurité, environnement, travail, libertés individuelles et collectives, lois internationales, éthique, ..., et j'en passe. La masse de travail fournie par les catégories ayant en charge ces dossiers était telle que l'amnistie décrétée ne constitua pas seulement un geste de mansuétude de la part du gouvernement Deville, mais releva plus d'une absolue nécessité.
- Puisque vous avez nommé l'environnement, je me permets de vous rappeler que vous deviez aborder ce sujet.
- Je ne l'avais pas oublié, rassurez-vous. Je devais l'évoquer plus tard. Mais bon, allons-y... Avant, les intérêts économiques en jeu étaient tels que les initiatives en matière de préservation de l'environnement, bien que volontaristes dans l'esprit, trouvaient rapidement leurs limites dans la lettre. Pendant, l'environnement ne constitua pas plus le souci majeur. Le premier fut de compléter les procédures esquissées Avant, en ce qui concernait le recyclage des matières. C'est donc parce que les recyclages furent intensifiés que la pollution fut considérablement réduite. Et non pas seulement par souci d'éviter la pollution que les recyclages furent instaurés. J'en veux pour preuve que les taux de toxiques dans l'atmosphère étaient maintenus, pour la plupart, dans la limite des normes édictées, sans plus. Ce ne fut qu'Après, sous l'impulsion également du gouvernement Deville, qui voulu vraiment marquer de son empreinte toutes les facettes de notre société, que fut mis en chantier le plus grand programme de nettoyage systématique que la planète ait jamais connu. Comme sans argent tout est abordable, et que nous souhaitons toujours que nos enfants vivent une vie meilleure que la nôtre, ..., vous imaginez la suite. Après que les unités de production de nouvelle génération furent définitivement installées et exploitées, sans que ne soit émise aucune pollution, ou que les déchets soient recyclés dans leur intégrité dans les centres adéquats, furent entrepris, j'énumère en vrac: l'épuration des fleuves et rivières, des nappes phréatiques, la localisation des décharges publiques, privées, industrielles ou non, légales ou sauvages, pour en extirper et traiter tous les déchets. Recherche également des dépôts de combustibles, de matières et de matériels irradiés, dont les conteneurs ont été répartis, éparpillés en divers points du globe. Fonds des océans, sous-sols, mines désaffectées... Pour fixer les idées, ces démarches entreprises dès 2080, auront abouti, pour l'Europe, dans une vingtaine d'années seulement. Le problème n'étant plus un problème de moyens, mais un problème relevant de la difficulté de localiser les déchets. Déchets qui sont d'autant mieux cachés qu'ils sont dangereux, malheureusement. Parallèlement à ces recherches et traitements, la réhabilitation des sites ayant été utilisés est organisée. Et même, depuis l'abandon du support papier pour tous les documents, les écosystèmes, poumons de notre planète sont eux aussi reconstitués, petit à petit. Il est procédé à la restauration des sites écologiques. Des zones protégées sont délimitées où des espèces animales ou végétales disparues, non du fait de l'évolution normale, mais du fait de la folie des hommes sont réintroduites.
- Tiens! Mais si elles ont disparu, comment faites-vous pour les réintroduire ? Expliquez-moi cela. Ça m'intrigue, demanda Trogir étonné.
- Grâce à la génétique.
- Comment cela ?
- A partir de quelques cellules de spécimens disposant encore de la mémoire génétique suffisante et nécessaire, il nous est possible de reconstituer ces plantes, ces animaux, afin de repeupler les écosystèmes qui étaient les leurs, et dont ils en avaient été rayés.
- Vous me troubler, murmura Trogir.
- Ça, je m'en serais bien douté.
- Et pouvez-vous également pratiquer le même type d'opération avec les cellules humaines ?
- Cela est possible.
- Cessez donc de me faire mariner. Le faites-vous ? Êtes-vous immortels ? Questionna Trogir défait.
- Cela est possible. Là, Degrise fit volontairement une pause afin que son interlocuteur s'imprègne bien de ce qu'il venait de lui révéler. Puis il reprit doucement. Mais ne peut-être en aucune manière pratiqué.
- Ah! Fit Trogir, avec une sorte de soulagement. Vous m'avez fait peur.
- Peur ? Mais pourquoi peur ?
Trogir ne répondit pas, troublé qu'il était.
- Et qu'est-ce qui vous en empêche ?
- Tout d'abord nos lois. Ce style d'interventions serait tout à fait contraire à nos règles éthiques se rapportant aux manipulations génétiques sur l'espèce humaine, ou ses cellules, et n'est autorisé que pour les espèces dites inférieures. Ensuite, pour la simple raison que la reproduction d'un être identique à l'original, physiquement s'entend, resterait sans intérêt, puisque demeurerais en suspend le problème du transfert mémoriel qui est très loin d'être résolu.
- Vous pourrez donc vous prolonger à l'infini, dès que ce petit problème sera réglé. Dès que techniquement il vous sera donné de le faire. C'est fascinant... Ethique. Ethique dites-vous. C'est un terme bien trop abstrait pour moi.
- Je comprends. Nous ne nous prolongerons probablement pas pour deux raisons. La première est toute simple à comprendre. Si nous bouleversions les règles du jeu de la vie et de la mort, nous nous heurterions rapidement à un problème évident. Celui de la surpopulation de notre planète. Nous aboutirions à des déséquilibres anormaux.
- Vous pourriez migrer.
- Vous, vous en avez les moyens. Pas nous. La solution à ce problème reviendrait alors à bloquer les systèmes de procréation, ce qui serait une atteinte flagrante aux libertés des individus à disposer d'eux-mêmes, et ferait que la Terre serait peuplée, après quelques décennies, d'êtres se sclérosant et se fragilisant psychiquement. D'êtres sans buts. La deuxième raison qui peu, et qui a prêté à débat, est que de telles pratiques iraient à l'encontre de tous les principes, toutes les données de la nature terrienne. Nous ne nous octroyons le droit de tricher, ni avec les hommes, ni avec la nature. Toutes ces manipulations, à l'exclusion de celles destinées à guérir les maladies, les affections et plus généralement à lutter contre tout fléau, sont absolument et rigoureusement interdites. Et de surcroît, sévèrement réprimées par nos lois. Tout ce qui a trait à l'eugénisme, à l'amélioration artificielle de notre état de simple mortel, de simple animal, tout ce qui est contre-nature est proscrit. Je précise immédiatement, puisque vous allez me poser la question, que toutes les activités de génie génétique se pratiquent sous la constante contrainte d'un strict suivi.
- J'allais effectivement vous poser la question. Et je vous avoue que cette réponse me rassure assez. Et j'en avais besoin.
Degrise put constater en effet, en scrutant le visage de Trogir, que celui-ci avait craint le pire.
- Pour rester sur le même créneau, reprit-il, en ce qui concerne votre système de soins.
- Oui ?
- Avant disiez-vous, il était à trois vitesses. Je suis persuadé que maintenant, le système est unique et qu'il s'applique d'égale manière à tous, mais à quel niveau s'effectuent les traitements ? Quelles voies sont employées ? Si, bien entendu, des thérapies soient encore nécessaires.
- Allons, Ljorn! S'exclama Degrise tout sourire. N'exagérons rien. Notre médecine a certes fait d'énormes progrès, mais nous sommes toujours et malheureusement, encore tributaires de quelques germes vicieux, ou d'une quelconque affection... Dans ce domaine, comme dans beaucoup d'autres, l'Abolition apporta l'étincelle...
- L'abolition de l'argent, vous voulez dire. Est-ce bien cela ? Voulu s'assurer Trogir.
- Oui, excusez-moi. J'oublie toujours votre état touristique. Donc, l'abolition de l'argent apporta l'étincelle qui permit de relancer toutes les mécaniques de recherches, de développement, d'exploitation de procédés, de techniques nouvelles en matière de santé. Mais l'homme, l'humanité étant ce qu'elle est, il fallut de la patience, beaucoup de patience pour faire évoluer les mentalités, jusqu'à ce que les révolutions scientifiques aboutissant aux traitements des affections et des tares de l'être humain, par manipulation du génome même de l'homme puissent être menées à bien. Les recherches poussées aussi en direction des agents pathogènes eux-mêmes permirent, parallèlement à cela, l'éradication d'un bon nombre de maladies. Restent à présent à notre charge les plus difficiles à combattre, donc à vaincre. Celles, ou nouvelles ou complexes, pour lesquelles aucune solution n'est encore envisageable.
- Je ne saisis pas très bien le rapport existant entre votre mentalité et les évolutions scientifiques.
- Nous aussi avons nos maximes. Comme celle-ci par exemple, que je vous ai déjà énoncé: "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Avant que puissent démarrer et progresser les recherches en vue d'aboutir à une véritable industrialisation, à l'échelle planétaire, de procédés de fabrication basés sur les manipulations génétiques, il fallut que les bornes soient fixées, que les cadres de procédures soient définis, les buts expliqués, encore et encore, avant que ce terme de manipulation génétique finisse par ne plus engendrer les craintes qu'il engendrait. Aujourd'hui encore, les protocoles établis en ce qui concerne la recherche, les études cliniques et les exploitations de ces armes génétiques, les plus répandues de nos jours, sont extrêmement lourdes et astreignantes.
- Pour ma modeste part, j'estime qu'en ce domaine particulier, on ne saurait être trop prudent.
- Tiens! Ironisa Degrise. Si vous vous mettez à juger à présent, où allons-nous ? Je vous le demande.
Trogir sourit à cette boutade.
- C'est vrai. Vous avez raison. Je vous prie de m'en excuser.
Un chahut attira soudainement son attention et il tourna machinalement la tête vers un attroupement qui s'effectuait sur le large trottoir. Le véhicule avait stoppé.
- Cela doit être encore un accident, avança-t-il, se remémorant celui dont il avait failli être le témoin en filant Degrise. Qu'en pensez-vous ?
Degrise, tournant le dos à l'action, suivit le regard de Trogir et pivota sur son siège.
- En effet. On le dirait, fit-il simplement. Mais, attendez. Non. Il ne s'agit pas de cela. Voyez! Ce ne sont que quelques bateleurs qui offrent un spectacle. Et comme pour lui donner raison, la foule amassée sur ce coin de trottoir applaudit aux tours des artistes.
- Dites donc, c'est véritablement pour le plaisir que ces gens s'adonnent à ces activités. Se donnent à ces métiers.
- Pour en tirer également les fruits qu'ils sont en droit d'attendre pour le travail qu'ils fournissent. Avant, pour exercer ce genre de métiers, il fallait faire preuve d'une abnégation à toute épreuve. Car, si pour tous, ces professions des arts relevaient de la passion, mais qui dit art ne dit-il pas là, plus qu'ailleurs, passion, très peu atteignaient à la consécration. Et beaucoup vivaient difficilement de leur travail. Toujours est-il qu'Après, tous les artistes purent s'exprimer librement, pouvant disposer des moyens matériels nécessaires à leur mode d'expression. Et leur talent est toujours jugé par le public, maintenant beaucoup plus large que naguère. Ainsi en va-t-il également des métiers du sport, où seules sont en jeu les performances propres des athlètes. Ce qui n'était malheureusement plus le cas, et depuis longtemps, en 2076, date des dernières Olympiades, ancien style. Où les règles d'amateurisme qui prévalurent pendant des décennies n'étaient plus que vue de l'esprit.
- Les compétiteurs sont-ils à nouveau de purs amateurs ?
- Non. Plus du tout. Les athlètes sont maintenant, tous professionnels. Le niveau des compétitions fait entre autre, que les athlètes sont appelés à se consacrer durant leur carrière, uniquement à leur discipline. La situation d'Avant était beaucoup trop ambiguë. Les compétitions importantes étaient devenues de telles opérations commerciales, que la frontière entre le sport et les affaires était devenue trop ténue. Et bien trop perméable. Et en fait, très emprunte d'hypocrisie. Dorénavant, les choses sont définies clairement, sans fausse pudeur.
- Ces compétitions olympiades ont-elles encore lieu ?
- Les Olympiades, rectifia Degrise, se déroulent tous les quatre ans comme jadis, et regroupent les athlètes d'à peu près toutes les nations.
- De quand datent ces rencontres ?
- Les premières du genre se déroulèrent il y a un peu plus de trois-mille ans.
- Fichtre!
- Puis ils tombèrent dans l'oubli pendant plusieurs siècles avant d'être ressuscités, et remis au goût du jour en 1894 par de Coubertin, et se tinrent depuis sans discontinuer. Sauf en 1916, 1940 et 1944, dates où la planète traversait des guerres. Mais je puis vous confier que, sans l'attrait de l'argent, les compétitions n'en sont pas moins âpres. En tout bien tout honneur.
- Sans compter que ces activités modèlent le corps et l'esprit, modérant ainsi le nombre, comment dirais-je, ..., d'accidentés sociaux. Ce qui concoure à la diminution de la délinquance. Nous faisons, pour notre part, un gros effort en ce sens.
- Là, je ne puis pas être d'accord avec votre façon de voir les choses, protesta Degrise. Pour être un bon voleur, il faut savoir être un bon sportif, savoir courir vite.
- Je vois avec plaisir que vous goûtez aussi à la grosse plaisanterie, constata Trogir. Puis il reprit faussement méditatif. Quoique cela me déçoive tout de même un peu quelque part, venant de vous. Et je ne saurais dire pourquoi.
- Peut-être parce que les oursins ne se piquent pas entre-eux.
- Vous avez mille fois raison, sourit Trogir. Oui, c'est tout à fait cela.
- Mais pour en revenir à ce qui nous occupe. A l'époque, l'influence de l'occupation des masses à des activités sportives et de détente ne fut que toute relative, sur les taux de criminalité. A moins d'en faire un métier, ce qui était tout compte fait, donné à très peu, ces activités n'étaient qu'un viatique aux découragements, aux errances, pas une solution.
- Vos prisons ne doivent quand même pas être surchargées ?
- Nos prisons ? S'étonna Degrise. Mais nous n'avons pas de prisons. Ou, plus précisément, nous n'en avons plus. Et ce depuis un peu plus d'un siècle.
- Donc, depuis plus d'un siècle votre criminalité a été réduite à zéro. Plus de criminels. Votre monde me sidère de plus en plus, commenta Trogir.
- Mais non. Vous n'y êtes pas. Des criminels, il y en a toujours.
- Ah! Vous me rassurez. Enfin, rectifia Trogir, se reprenant, je voulais dire que cela me surprenait énormément.
- Vous avez dû même en croiser quelques uns probablement. Ils sont en liberté surveillée dans la ville, et déambulent comme vous et moi. Les plus dangereux d'entre-eux étant confinés en un périmètre restreint, englobant généralement un quartier, et un seul.
- Brrr! Fit Trogir parcouru subitement par un frisson d'effroi. Je suppose que votre système doit être éprouvé, mais j'ai grand besoin d'explication. Quelles protections ont les citoyens contre les condamnés que vous laissez divaguer dans la foule ?
- La plus sûre, croyez-moi.
- Mais encore ?
- Le métabolisme de chacun d'eux, ou d'elles, est en permanence épié par l'intermédiaire d'un bracelet dont ils, ou elles, ne peuvent se défaire. Le processus employé est assez complexe, mais en résumé, il consiste en une surveillance de la balance hormonale. Si une modification suspecte des dosages est enregistrée, de puissants sédatifs sont immédiatement administrés. Ces bracelets ont le don, premièrement, d'emprisonner psychiquement, bien plus que quatre murs, aussi épais soient-ils, puisqu'ils, ou elles ont toujours conscience d'être, en permanence localisés ou localisables, et deuxièmement, d'alléger par cette façon de procéder, la charge de la communauté. Pour reprendre un peu les explications du système Deville, il était et est toujours dit d'ailleurs, que l'oisiveté est la mère de tous les vices. C'est aussi pour cette raison, entre les autres, que les situations de presque tous ont été dessinées, redéfinies, ou réactualisées. Une occupation fut attribuée à chacune et chacun, une tâche à accomplir attribuée à toutes et à tous dans notre société humaine. Partant de là, l'immense majorité à qui il fut donné le loisir de pouvoir s'en donner la peine, put acquérir une stabilité sociale, qui faisait défaut à beaucoup. Une stabilité psychologique aussi, puisqu'à nouveau, il leur était permis d'espérer, de se forger un destin dont ils étaient les maîtres, cette fois... Tenez! Coupa sèchement Degrise. Sur votre droite, vous pouvez admirer Notre Dame dans toute sa majesté.
Trogir s'approcha de la fenêtre.
- Quoi ? Ce tas de pierres ? Ça ne m'a pas l'air tout jeune.
- Béotien!
- Non, je plaisante. C'est grandiose. De quelle époque cela date-t-il ?
- Du treizième siècle, environ.
- L'état m'en apparaît excellent pour cet âge.
- Que pensez-vous de ma ville, Ljorn ?
- A vrai dire, je n'en ai pas vu grand chose. Je n'arrive pas à observer et à vous écouter en même temps. Une autre fois peut-être serai-je plus disponible... Vous avez tant de chose à m'apprendre.
- Ce sera avec le plus grand plaisir. Sincèrement, ajouta Degrise.
- Il en ira de même pour moi. Enfin, reprenez. Je vais tout de même essayer de jeter un petit coup d'oeil, de temps à autre, pour tenter de profiter malgré tout, des beautés de votre cité.
Comme à son habitude, pour se remémorer les diverses questions qu'il avait prévues de poser à son interlocuteur, Trogir plaqua la main sur son transmetteur et "écouta" quelques secondes. Degrise ne l'interrompit pas.
- Vous disiez également, reprit-il enfin, que vous éprouviez encore quelques difficultés à répondre aux besoins que réclame votre système éducatif. C'était, si j'ai bien compris, dû à une pénurie en personnel. Est-ce bien cela ?
- C'est exact. C'est bien ce que je vous ai dit.
- Entrevoyez-vous quelques solutions ?
- Pas vraiment, non. Ce qui est fort dommage, car notre souci majeur est pour l'heure, de préparer les générations futures, de les former, afin qu'elles puissent assumer les évolutions de l'humanité et de la planète, dans le but de surmonter les problèmes qui ne manqueront pas de se faire jour, dans les décennies, les siècles prochains. La seule solution, ou plutôt le seul palliatif, dont nous disposons pour l'instant consiste à dispenser les enseignements généraux, au travers des réseaux interactifs télématiques. Cela ne peut remplacer, et ne remplacera jamais, à mon avis, les contacts directs entre les enseignants et les élèves. Contacts permettant au professeur de juger en l'instant de la réceptivité, de la compréhension de l'élève, ou de la compréhension des cours dispensés. Malheureusement, nous ne pouvons agir autrement, et cela nous permet d'appuyer les efforts en ce qui concerne les cycles de spécialisation où là, les cours ne sont dispensés qu'en instituts. Même dans notre société, il faut parfois savoir faire des choix. Et là comme en d'autres domaines sensés modeler l'avenir, le plus délicat n'est bien évidemment pas de faire les choix, mais de faire en sorte que ces choix soient les bons et de les assumer. D'où la relative lenteur avec laquelle de telles décisions importantes sont prises. Prises après longues concertations. Concertations les plus larges possibles. Dans le calme, la sérénité, sans esprit partisan, ni de clocher. Il faut d'abord penser à ceux à qui ces décisions primordiales seront appliquées et calculer, évaluer, peser les risques que nous allons faire courir à nos enfants. Autant faire qu'ils soient les plus réduits possibles.
- Bien sûr, acquiesça Trogir. Mais même avec un important avancement à l'octroi, vous n'arrivez pas à décider quelques hésitants ? Tiens! Et plus généralement comment, puisque cette question me vient à l'esprit, comment s'établissent les rapports entre des individus disposés hiérarchiquement sur des échelons différents ? Y a-t-il cloisonnement, comme cela se passe chez nous ?
- Cela fait donc deux questions. A la première je répondrai rapidement. Comme pour toutes les vocations, cet appât n'est d'aucun effet.
- Ah ? S'étonna Trogir.
- Pour toutes les professions qui peuvent relever d'une vocation, si le métier n'est pas perçu avec les tripes, si je puis me permettre l'expression, l'attrait d'un avancement rapide peut temporairement, en effet, attirer quelques candidats. Mais l'effet n'est que passager et l'efficacité des personnels décroît après un temps de longueur variable selon les individus, mais assez rapidement. N'allez pas croire que je sois hostile aux possibilités d'avancement, bien au contraire. L'avancement est tout à fait souhaitable car, les années passant, les allants s'émoussant, cela peut contribuer à entretenir la flamme. Mais peut seulement, car le meilleur moyen de préserver les ardeurs est, à coup sûr, de laisser toujours une possibilité d'évolution, de changement d'horizon... Et pour ce qui est de votre seconde question et des relations entre les divers niveaux hiérarchiques, tout ce que je vous dirai, c'est que pour l'immense majorité d'entre-elles, elles sont des plus courtoises. Dans notre société égalitariste, tous sont égaux devant toutes les institutions. Devant toutes les lois. Dans toutes les démarches. La hiérarchisation sociale n'exerce ses effets que sur les lieux de travail et sur les listes d'octroi. Que les effets de cette hiérarchisation s'exercent ailleurs constituerait un manquement grave aux convenances, à nos us et, pour tout dire, serait considéré comme abusif. Chaque chose, chacun doit avoir et doit savoir garder sa place. Par le passé, quelques mélanges, qui se voulaient savants, ne firent que détonner dans le paysage.
- Comme ?
- Les affaires, les sentiments, le sport, la politique. Par exemple.
- Donc, vous ne rencontrez pas de problèmes insurmontables liés aux divers modes de hiérarchisation.
- Votre question induit presque la réponse, remarqua Degrise.
- Oui, c'est vrai. Je fatigue admit Trogir.
- Pour éviter quatre-vingt-dix pour cent des problèmes relationnels entre les différents niveaux d'une hiérarchie, trois conditions sine qua non sont à remplir. Il faut tout d'abord, que les compétences des supérieurs soient suffisantes, démontrables et démontrées afin que les subalternes ne puissent que les reconnaître, les admettre. Deuxième condition, il faut que les supérieurs soient à même d'expliquer quelles sont leurs tâches, les buts qu'ils poursuivent et ceux qu'ils fixent à leurs subordonnés. Enfin, troisième condition que j'énumère en dernier mais qui à mes yeux est la plus fondamentale, à savoir, le respect mutuel. Respect qui permet aux uns et aux autres d'exécuter les tâches en complémentarité, en concertation, efficacement. Chacun, comme je vous l'ai dit déjà, doit se sentir concerné, se sentir impliqué dans la vie communautaire. Ce principe d'implication est placé si haut que pour tous les points touchant à la collectivité, à la communauté, aux personnes en général, l'avis de chacun est requis sur chacune des mesures envisagées au nom de cette collectivité, de cette communauté.
- Sur chaque mesure ? Interrogea Trogir surprit. Vous ne devez pas chômer.
- Je comprends votre remarque, Ljorn. En effet, nous sommes souvent consultés. Cela fait même parfois, un peu désordre. Et un peu trop, tout le temps, à mon goût.
- Vous devriez pourtant être satisfait. N'est-ce pas là l'expression de la démocratie appliquée dans son sens le plus large ? Ne prendre aucune décision vous concernant, sans votre assentiment. Beaucoup vous envieraient.
- En moyenne deux questions nous sont soumises par semaine. Durant une année, nous sommes tenus de répondre à un minimum des deux tiers d'entre-elles, sous peine de nous voir rétrogradés ou, au mieux, suspendus temporairement de nos droits. C'est à mon avis un des travers de notre système démocratique.
- Pourquoi cela, s'insurgea Trogir ? Ne protesteriez-vous pas avec autant d'énergie, si ce n'est plus, si justement vous n'étiez pas consultés ?
- Si nous n'étions pas consultés, certes. Mais dans ce système, comme dans tout système démocratique, du moins sur notre planète, les dirigeants politiques ou civils sont élus. Elus pour assumer leurs responsabilités sur un programme qu'ils nous ont soumis, et pour lequel nous nous sommes en majorité exprimé favorablement, auquel nous avons accordé notre confiance. Ils sont nos représentants légaux et en tant que tels sont habilités à prendre un certain nombre de décisions. Dans le cas qui nous occupe, et qui me préoccupe moi, cette délégation du pouvoir nous est trop souvent retournée. Et souvent retournée pour des sujets ou insignifiants, ou techniques pour lesquels, par ailleurs existent les structures aptes à les traiter. Cela s'apparente fort à une démission, voire une certaine démagogie qui dénature le but même des institutions.
- Mieux vaut tout de même une mauvaise démocratie qu'une bonne dictature. Non ?
- Ça, c'est l'évidence même. La démocratie étant le moins mauvais système, et étant le plus à même de répondre aux aspirations de l'humanité, les critiques que je formule, je ne les communique qu'à vous. Je tenais à vous transmettre mon impression simplement pour que vous puissiez toucher du doigt, ce relatif petit défaut de notre système politique. Quitte à vous d'infirmer ou de confirmer mes dires, par vos propres observations.
- Ah mais rassurez-vous, je me fie tout à fait à votre jugement en la matière. Ce n'était pas une remarque à votre encontre. Mais je me posais tout simplement la question de savoir si ce petit inconvénient n'était pas seulement dû à la forme même de votre centralisme ? Si je puis appeler cela ainsi. L'administration centrale, fédérale pour être plus précis, doit être une machine colossale pour être en mesure de gérer tous les flux d'un continent. Une telle administration doit souffrir, à mon humble avis, de quelques lourdeurs, de quelques inerties, et il est peut-être jugé plus simple de soumettre les problèmes remontés par quelques uns à la sagacité de tous. Mais peut-être cette opinion est-elle un peu hasardeuse ?
- Je le crains en effet. L'administration fédérale est certes un monstre polycéphale d'une démente complexité, mais les informations, avant d'aboutir au sein des processeurs des ordinateurs centraux, sont soumises en théorie à toute une série de filtres. Structures locales, sectorielles, territoriales chargées avant tout de traiter les problèmes de terrain. Ce que je crains sincèrement, c'est un enlisement, une dérive procédurière, une perte d'identité, une déliquescence des structures politiques. Avant, l'administration avait la fâcheuse et désagréable propension à vouloir s'occuper de tout. Sans tenir le plus souvent aucun compte des avis ou des remarques formulés par le peuple. A contrario, d'ici à quelques années, nous risquons d'en arriver à une administration sclérosée ne s'occupant de prendre elle, aucune décision. Décision qu'il serait dévolu aux citoyens d'assumer. Ce qui est souhaité après tout, c'est la Démocratie, pas forcément l'autogestion prise au sens propre du terme. Les dirigeants politiques, d'entreprises sont élus pour assumer ce genre de responsabilités et c'est sur cette aptitude qu'ils sont jugés, en fin de compte.
- Ainsi les responsables également des entreprises sont soumis aux verdicts électoraux ? Interrogea Trogir surpris. N'est-ce pas cela justement, l'autogestion ? Et une manière en outre peu élégante de chasser les maîtres des lieux ?
- Mais en aucune manière je n'ai parlé des propriétaires. Je n'ai évoqué que les responsables. Les dirigeants, les décideurs. Quels que soient les résultats obtenus, il faut qu'ils soient sanctionnés. Comme sont sanctionnés les représentants du peuple, des associations, des personnels. Lors de ces élections, seules sont mises en avant les compétences des personnes. Ou leur incompétence cela va de soi.
Un large sourire narquois barra le visage de Trogir.
- Mes chefs vont être charmés à cette perspective. J'exulte à l'idée de leur montrer cet aspect de ce qu'est votre conception de la démocratie.
- La Démocratie, n'est-ce pas la maîtrise de la Liberté ? La liberté de faire ce que l'on juge juste. Mais pas n'importe quoi.
- Cela constitue néanmoins un mode de penser pour nous, assez hétérodoxe.
- Il vous faudra pourtant vous y accoutumer et évoluer, car l'histoire ne va que dans ce sens.
Et disant ces mots il commanda l'arrêt du véhicule qui décéléra progressivement, pour venir mourir sans à-coup, le long du trottoir.
- Où sommes-nos ? Questionna Trogir. Avez-vous programmé une visite particulière ?
- Non, non! Vous ne reconnaissez pas ?
Trogir pivota sur lui-même, examinant les alentours, cherchant un repère quelconque.
- Non. Franchement. Toutes ces rues se ressemblent tant pour moi. Non. Qu'a-t-il donc de particulier cet endroit ? Questionna Trogir, un peu interloqué.
- Voyez là-bas. Le bar. Cela ne vous dit-il vraiment rien ? Insista Degrise.
- Ah, j'y suis maintenant, s'exclama son interlocuteur. Ainsi, vous bouclez la boucle. Eh bien soit. Nous terminerons donc par où nous avons commencé.
Arrivé devant l'entrée du bar, Degrise invita d'un geste de la main Trogir à pénétrer à l'intérieur. Celui-ci entra donc, salua rapidement et se dirigea directement vers la table qu'ils avaient occupé, lors de leur première rencontre. Degrise le suivant salua de la même manière la faible assistance et stoppa lorsqu'il aperçut le barman.
- Tiens, un revenant, rugit Jacques avec une mine toujours aussi rayonnante, ne se départant jamais de sa jovialité. Comment vas-tu mon ami ?
- Très bien, merci. A toi inutile de poser la question. Il s'avança vers l'homme et lui serra la main. Peux-tu nous servir deux jus de fruits, s'il te plaît ?
- Bien sûr. J'arrive immédiatement.
- Merci.
Degrise vint s'installer face à Trogir. Cette fois quelques tables, dans le fond de la salle, étaient occupées. Mais personne ne prêta la moindre attention à eux. Ce qui ne déplut pas à Degrise.
- Alors, Monsieur Trogir, comment trouvez-vous notre ville ?
- Cela m'apparaît, je ne parlerai pas des monuments que j'ai pu à peine voir. Cela m'apparaît être animé. Très animé. Vivant. Mais ce qui me plaît le plus, c'est que cette animation n'a rien de frénétique. Les gens paraissent si sereins, si calmes cela me change de Xantel. Peut-être la différence entre nos deux planètes, nos deux civilisations, nos deux évolutions se situe-t-elle là. Vous savez ménager les espaces alors que nous, ne le pouvant plus, devons subir les désagréments de la promiscuité. Vous savez étouffer les stress. Nous ne pouvons y parvenir.
- Tout ce que je puis vous souhaiter, c'est que l'avenir de votre monde ne soit pas trop chaotique.
- Mais vous f... Trogir allait dire: "Vous faites partie de mon monde", mais il se retint à temps. Il ne voulait pas interférer de manière trop conséquente dans l'esprit de Degrise, lui amener trop de questions prématurées. Non, rien, conclut-il.
- Allez-y je vous en prie, insisté Degrise.
- Non, non. Cela n'a aucun intérêt.
- Bon... Et de notre société. Que pensez-vous de notre société ?
Là, Trogir éluda la question.
- Cela bouleverse tellement mes conceptions, mes habitudes, tous les préceptes qui m'ont été inculqués que je crois qu'il me faudra, sans doute, quelques mois avant que la digestion ne soit complète et qu'enfin, mon opinion soit définitivement forgée.
- Puis-je me permettre de vous demander ce que vous allez faire à présent ?
- Bien sûr, je vous le permets.
- Voilà Messieurs, les interrompit Jacques.
Ils s'écartèrent de la table afin de laisser l'homme déposer devant eux, deux énormes coupes pleines de jus de fruits et de glace pilée.
- Merci, dirent-ils en choeur, à l'adresse du barman qui déjà regagnait le comptoir.
- Oui. Je vous demandais, reprit Degrise, ce que vous alliez faire. Si toutefois nous avons épuisé les sujets que vous vouliez voir abordés.
- Cela à été fait. Et excusez-moi si cela faisait un peu revue de détail, mais mes supérieurs tenaient absolument à ce que ces questions soient posées. Enfin, quand je dis questions posées, je devrais dire, aspects exposés.
- En fait de revue de détail, ce ne fut véritablement qu'un survol. Ce que je regrette profondément. Je crains, et j'espère que ce n'est pas le cas, que mes résumés, mes avis, mes observations n'engendreront pas chez vous d'idées erronées, ou tronquées de notre société et aussi de nous Terriens.
- Je ne le crois pas, rassurez-vous. Et puis, ne suis-je pas le témoin de votre présent ? Toutes les observations que nous avons pu faire nous aiderons à affiner notre jugement.
- Mais vous ne m'avez toujours pas répondu. A moins que vous ne désiriez pas répondre ?
- Si, bien sûr que si. Nous allons, comme j'ai dû vous le dire je crois, explorer deux autres systèmes planétaires encore, avant de pouvoir rentrer sur Xantel. Ces deux systèmes ne bénéficieront que d'une brève incursion de notre part. Les sondes que nous y avons expédiées n'ont décelé aucune présence intelligente. Ce ne sera pour nous, qu'une exploration de routine. Pour la Terre nous n'avions pas envoyé de sonde automatique et nous avons sous-estimé le temps d'approche nécessaire. Tout cela pour vous dire que dans environ huit semaines, nous serons de retour dans notre foyer. Commencera alors pour nous, et pour nos spécialistes, la phase de dépouillement des données et évidemment en particulier, celles concernant votre planète. Pour la Terre le traitement des données peut-être estimé à trois de vos mois, ponctué de rapports partiels préliminaires. Et une fois le travail achevé tombera le rapport de globalité. Rapport de globalité qui servira de base à nos dirigeants pour tout ce qui touchera aux décisions qui devront être prises, en ce qui concerne votre monde.
- Décisions qui seront de quel ordre ?
- Ah ça, comment voulez-vous que je le sache ? Ce n'est pas de la mauvaise volonté de ma part, croyez-le bien. Mais il faut se laisser le temps de la synthèse, de la réflexion et de la conclusion avant de décider quoique ce soit. Par conséquent, je ne puis présumer de rien et vous en dire d'avantage.
Degrise trouva cet argument un peu trop léger bien qu'incontournable. Par politesse, mais surtout parce qu'il n'avait pas de raison à opposer, il n'insista pas.
- Vous nous avez été très utile, Thierry, reprit Trogir. Si, si. Je vous assure, insista-t-il face à la moue dubitative de Degrise. Vous nous avez épargné des mois et des mois de travail de fourmi. Pendant les quelques jours que nous avons passés ensemble, vous m'avez montré au sens propre et au sens figuré, énormément de choses. Vous m'avez aussi déverrouillé les oeillères, m'avez dégagé des horizons, avez élagué mes idées reçues, mes principes les plus vétustes. Et rien que pour cela, je vous remercie.
- Arrêtez, dit Degrise en souriant, vous allez me faire rougir.
- Aussi, demain, car nous n'allons quand même pas avoir l'ingratitude de vous laisser ainsi, ce soir. Demain disais-je, c'est nous qui régalons. Nous vous avons concocté, Udelcia et moi-même, un petit divertissement puisque c'est sur votre planète, la seule forme de remerciement tangible que nous ayons trouvé. Mais je vous préviens immédiatement que l'exiguïté de notre vaisseau ne permet pas de grandes agapes, et vous devrez vous satisfaire de nos victuailles. A moins, bien sûr, que vous désiriez un menu de vos habitudes. Auquel cas je ne saurais trop vous conseiller d'emporter avec vous, le nécessaire.
- Mais non. Pas du tout, protesta Degrise. J'aurais mauvaise grâce à refuser ce repas si gentiment offert. Non non, je me plierai à vos goûts.
- Eh bien topez-la mon ami. Ils se serrèrent, une fois de plus chaleureusement la main. Je passerai donc vous enlever vers vingt et une heure.
Trogir vida son verre ne laissant que quelques glaçons et se leva. Dans l'allée, il se tourna vers Degrise avant de partir.
- Nous n'en sommes pas encore aux effusions, mais merci encore. Bonsoir. Et il tourna aussitôt les talons et quitta le bar.
Degrise comprit à ce moment que par delà les mots, par delà le travail qu'ils avaient partagé, par delà leurs différences, il s'était créé des liens. Des liens qui dépassaient ceux de la simple courtoisie. Il resta, ce soir là, de longues heures à méditer. Dans ces moments là, Jacques l'épiait afin de le servir si le besoin s'en faisait sentir. Mais en aucun cas il ne se permettait de l'interrompre, respectant la pensive solitude de son ami. Il savait que c'était sa façon de faire le point, de se remettre en question, de mettre en balance tout ce qui lui traversait l'esprit, le tracassait, le taraudait. Que c'était sa façon de s'interroger, d'essayer de comprendre ce qui l'entourait de trouver son équilibre. Ce qui l'étonnait toujours, le barman, c'était qu'au sortir de cet état de quasi prostration, Degrise s'habillait d'un large sourire, comme s'il était soulagé, comme s'il avait trouvé la clef, la solution, la certitude. En fait pour lui, Degrise indubitablement, avait horreur du doute et se devait d'essayer d'établir toutes causes, toutes raisons d'une situation. C'est ce qui faisait que Jacques, dans ces moments d'intense isolement, ne s'autorisait qu'à être spectateur, par égard envers son ami.

- 8 -
Trogir poussa rapidement la grille de la propriété de Degrise et, sans prendre la peine de la refermer, avança à longues enjambées jusqu'à la porte d'entrée. Il effleura de la paume de la main la cellule du carillon qui retentit aussitôt à l'intérieur. Degrise, presque immédiatement, ouvrit assez brutalement, la mine défaite.
- Eh bien quoi! Vous avez près de trois quarts d'heure de retard. Je craignais fort qu'il ne vous soit arrivé quelque chose.
- Pas du tout, vous le pouvez voir. C'est bien plus bête que cela. Nous n'arrivions simplement pas à nous garer.
- A vous garer ? S'exclama Degrise avec surprise. Mais la rue est déserte ou presque.
- Venez! Allons-y! Je vous expliquerai en chemin.
- Vous n'entrez pas ?
- Non, merci. Si vous êtes prêt je préfère que nous y allions maintenant. La soirée risque d'être longue.
- Soit, attendez! Je passe une veste et je suis à vous.
Degrise disparut quelques secondes et revint vêtu d'un blazer jaune, aux manches trois quarts.
- Vous y êtes ? Interrogea Trogir.
- C'est parti!
- Le jaune vous sied très bien. Pas très discret peut-être, mais cela vous va très bien, observa Trogir.
- Oui, c'est vrai. Vous avez raison. Je vais en changer.
- Mais non. Je disais cela pour vous taquiner. Mais calmez-vous donc. Tout va bien, je suis là. En retard soit, mais j'y suis.
Degrise tira la porte derrière eux et condamna les accès de son logis. Ensemble, sans doute pour la dernière fois, ils longèrent l'allée que seule éclairait la boule de lumière qui se mit en lévitation à leur approche, presque à la verticale du portail. Au sortir de chez lui, et comme à l'accoutumée, Degrise prit vers la gauche en direction des artères principales. Trogir le rattrapa et, le retenant par le bras, le fit stopper.
- Excusez-moi de sans cesse vous contrarier, mais ce soir nous nous dirigerons dans l'autre direction.
- Vous êtes garé par là ? Il n'y a rien par là. Que des bureaux, s'étonna-t-il.
- Justement. Et nous avons quadrillé un moment le quartier avant de dégotter un endroit tranquille.
Au fur et à mesure qu'ils progressaient, les boules de lumière mises en veilleuse s'élevaient proportionnellement à leur approche et leur intensité croissait tout aussi proportionnellement. A leur suite les luminaires reprenaient progressivement leurs positions et leurs éclats initiaux. Faisant que les deux hommes semblaient accompagnés sur leur trajet, par une paresseuse vague de lumière. Après quelques cinq minutes de marche, Trogir tourna dans l'allée d'un parc minuscule engoncé entre deux bâtiments trapus.
- Nous y sommes. C'est ici.
Trogir tendit le bras. Degrise regarda dans la direction que désignait Trogir et resta quelques instants interdit. Il se demanda si celui-ci ne se moquait pas de lui. Incertain, il attendit que sa vision se soit accoutumée à la semi obscurité ambiante.
- Mais qu'y a-t-il ? Lança-t-il enfin. Il est manifeste que vous voyez des choses que je ne suis pas en mesure de voir. Ou qu'une fois de plus vous vous essayez à la plaisanterie.
- Oh, pas du tout, Thierry. Je ne me le permettrais pas. En l'occurrence, la seule différence existant entre nous, c'est que je sais de quoi est rempli l'espace que vous scrutez, et pas vous. Avancez lentement, ordonna-t-il doucement.
Degrise s'exécuta, avançant à tâtons.
- Stop! Lança Trogir en un rapide murmure.
Degrise se figea et leva lentement le bras, sentant comme une présence que sa vue, même à présent, ne pouvait relever. En fait de présence, ce qu'il constata, c'est que les arbustes, les plantes qui se dressaient à quelques mètres de lui manquaient de netteté, étaient mal définies dans leurs contours. Il se tourna vers Trogir.
- Que signifie ceci ? Il se passe ici des phénomènes que je ne suis pas en mesure de comprendre. Qu'est-ce que c'est ? Interrogea-t-il.
Il tendit les mains de plus belle comme pour palper l'impalpable. Ses mains rencontrèrent alors des volumes qu'il définit comme étant sphériques, lisses, froids et de la grosseur de petites oranges. Il retira les mains comprenant de moins en moins. Mais nullement affolé. Curieux tout simplement. Etonné. Il réitéra son interrogation.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Notre vaisseau.
- Evidemment. Que suis-je bête. Que n'y avais-je pensé plus tôt.
- Votre calme et votre sang froid vous honorent. Et me rassure, ajouta-t-il.
- Pourquoi, vous rassure ?
- Vous verrez, répondit seulement Trogir.
Degrise recula de quelques pas et essaya de délimiter la zone de flou, afin de définir les proportions du vaisseau xantellien. Trogir devinant la raison de ce mouvement informa Degrise.
- Quatre mètres de haut, cinq de large et quatorze de long. Grosso modo.
- Merci, rétorqua Degrise satisfait d'avoir reçu ces détails. Belle pièce.
- Pour les promenades probablement. Mais pour ce qui est des expéditions de quelques mois, peut-être un rien exigu. Vous allez pouvoir en juger.
- Vous est-il possible de m'expliquer, demanda Degrise toujours essayant de délimiter la forme de l'engin, pourquoi votre véhic..., pardon, votre vaisseau, est invisible ?
- Le principe en est simple, commença-t-il.
Degrise l'interrompit aussitôt.
- Je ne saurais expliquer pourquoi, lança-t-il souriant, je me doutais que vous alliez attaquer votre réponse d'une telle manière.
- Vous voyez ? Je n'arrive déjà plus à vous surprendre.
Degrise éclata d'un rire qu'il étouffa presque aussitôt, de crainte d'attirer l'attention d'un quelconque quidam.
- Vous voulez rire! Et ça ? Fit-il en désignant l'espace où était sensé se tenir le vaisseau.
- En effet. Et vous n'êtes pas au bout de ce genre de surprises.
Trogir porta la main au boîtier se trouvant toujours à sa ceinture, et commanda l'ouverture du sas de l'engin.
- Entrez. Vite, je vous en prie.
- Surprenant. Tout à fait surprenant.
Dans l'espace flou qu'il avait devant lui, une porte, le sas avait coulissé découvrant aux yeux de Degrise, une partie de l'intérieur de l'appareil baigné d'une faible lueur violacée et quant à lui, tout à fait net.
- Vite, s'il vous plaît, dû insister Trogir. Et il poussa énergiquement Degrise à l'intérieur.
Les deux hommes une fois dans le vaisseau, le sas se referma et une lumière blanche et douce noya la pièce que Degrise put alors détailler. Immédiatement à sa droite, une porte au centre de la paroi. A main gauche, la pièce étirait ses cinq mètres sur trois, environ. Dépouillée cette pièce, pensa-t-il. Seules deux banquettes se faisaient face, la meublaient, ainsi qu'un autre objet. Curieux objet. Un genre de solide, sans cesse en déformation, sans cesse en mouvement sur lui-même. Chaque modification du volume de l'objet, de son dessin provoquait des irisations aussi variées que les formes de ce qu'il jugea être un mobile. Cet objet lui faisait vaguement penser à une de ces figures géométriques résultant d'une étude dans les quatre dimensions. Vraiment dépouillée cette pièce. Trogir attendait patiemment que son invité ait achevé sa reconnaissance du lieu. Dépouillée cette pièce certes, mais les couleurs chaudes et les formes arrondies des sièges et des dessins des parois la rendait attrayante, accueillante.
- Ce n'est pas exactement comme cela que je m'imaginais un intérieur de vaisseau interstellaire, finit par remarquer Degrise.
- Cela vous déplairait-il ?
- Non, ce n'est pas cela, bien au contraire. Je m'imaginais simplement les parois couvertes d'écrans et de commandes. Ici, rien.
- Parce qu'en la matière des vols au long cours, nous avons appris, comme vous l'avez fait chez vous, que chaque chose se devait d'être à sa place, et que chaque chose se devait d'être accomplie en son temps. Cette pièce nous sert d'habitation. Nous y vivons. Mais vivons simplement. Le travail s'effectue ailleurs. Il ne faut pas mélanger les genres. Mais ne vous méprenez surtout pas. Sous le dénuement apparent de ce local se cachent des trésors d'ingéniosité. Du fait de la compacité de nos vaisseaux due essentiellement à leurs coûts, chaque centimètre carré des parois de cette pièce recèle tout ce dont nous pouvons avoir besoin, pour que ce vaisseau nous apparaisse plus comme un habitat, modèle réduit peut-être mais vivable, que comme une vulgaire boîte de conserve.
Degrise toucha la banquette pour en apprécier le tissu.
- Puis-je ?
- J'allais vous en prier.
Degrise s'assit, doucement, comme pour ne rien perdre de son geste. En goûter les sensations.
- Je suis bien obligé de constater que par certains côtés, nos conceptions du luxe se rejoignent, fit-il en connaisseur. Mais je ne vois pas...
Trogir l'interrompit aussitôt.
- Justement, dit-il, la voilà qui nous rejoint.
Dans le fond de la pièce, la porte que Degrise avait remarquée lors de son inspection disparut. Elle ne s'ouvrit pas, ni ne coulissa, elle disparut, laissant apparaître l'épouse de Trogir. Degrise se leva, subjugué. Derrière celle-ci, la porte de rematérialisa. Phénomène qui n'intéressa nullement Degrise. Il ne s'en aperçut même pas, d'ailleurs.
- Thierry, je vous présente Udelcia. Udelcia, je te présente Monsieur Thierry Degrise. Mais je crois que vous vous êtes déjà rencontrés. Mais mentalement seulement. Et brièvement.
Trogir s'avança légèrement et put ainsi observer le visage de son hôte, et cette vision l'amusa.
- Autant d'intensité dans un regard est des plus flatteurs, remarqua-t-il.
- Pardon ? Bafouilla Degrise en tendant la main... Je vous félicite tous les deux, articula-t-il enfin.
- Et pourquoi donc ? Interrogea Trogir toujours aussi amusé.
- Vous Ljorn d'avoir pour épouse une personne aussi charmante. Et vous Udelcia, d'avoir pour mari un homme aussi intelligent. Vraiment charmé de vous rencontrer enfin.
- Là, c'est vous qui allez nous faire rougir, Thierry. Mais rasseyez-vous donc, je vous en prie.
Cette beauté. Quelle beauté. Degrise n'en revenait pas. Il avait d'abord été étonné qu'elle soit tout aussi dépourvue que Trogir de système pileux. Bien qu'il aurait du, tout de même, s'en douter un peu. Mais cette absence avait le don de mettre en valeur les courbes harmonieuses de son visage. De ses yeux surtout. Yeux qu'elle avait verts, étirés légèrement vers l'arrière. Ce qui conférait à ce visage cet aspect félin, gracile. Félinité et gracilité qui, et Trogir en était tout à fait convaincu, plaisaient énormément à Degrise. Celui-ci se remémora le timbre de la "voix" d'Udelcia et jugea qu'il sonnait parfaitement juste et ne dépareillait en rien sa beauté, la rehaussait même. Trogir entama la discussion dans l'unique but de faire redescendre le Terrien.
- Pour vous remettre de vos émotions, lança-t-il narquois, nous avons deux choses à vous proposer. Deux choses qu'il vous incombera de placer dans l'ordre qu'il vous plaira. Un petit tour, et un repas. Par quoi désirez-vous que nous démarrions ?
- Par le petit tour. Si cela vous convient. Cela nous ouvrira l'appétit.
- Puisque nous vous avons laissé le choix, va pour le tour. Il se tourna vers son épouse. Comment procédons-nous ? Je prépare le repas, tu mènes la danse, ou l'inverse ?
- Je vais préparer les mets. Tu as plus l'habitude avec Monsieur.
- Appelez-moi donc Thierry, voyons!
- Bien sûr, lui répondit la femme souriante. Puis à l'adresse de Trogir. Et de plus Thierry sera plus à l'aise avec toi.
- D'accord Thierry ? Demanda Trogir.
- Bien évidemment, répondit-il à regret.
- Dans ce cas, nous allons passer dans ce qui nous fait office de lieu de travail principal. Puisqu'il s'agit du poste des commandes. Ce qui, j'en suis sûr va vous intéresser au plus haut point. Et Trogir se leva indiquant la porte que Degrise avait remarquée sur sa droite, en pénétrant dans le vaisseau.
Trogir le précéda et s'approcha du sas qui s'effaça devant lui. Degrise le suivit et au passage détailla les montants de la porte. Peut-être pour y découvrir ce qu'il avait vu disparaître. Comme pour Udelcia quelques instants plus tôt, la porte se rematérialisa après leur passage.
- Comment faites-vous cela ? Questionna-t-il, une nouvelle fois surpris.
- C'est un peu la même démarche que pour vos vitres qui s'opacifient et redeviennent transparentes selon votre bon vouloir. Ici, il n'y a pas de vitre, c'est tout.
- C'est tout ? Répéta Degrise interloqué.
- Le support est différent.
- Et puisque nous sommes dans ce genre de considérations, quel est le phénomène qui provoque l'invisibilité de votre vaisseau ? J'ai oublié de vous reposer la question, tout à l'heure. Troublé que j'étais par votre épouse.
- Il m'avait bien semblé, avoua Trogir, qu'elle ne vous avait pas laissé indifférent. Si je puis employer cet euphémisme. Mais prenez place. Ne restez donc pas debout de la sorte. Degrise s'intéressa alors de plus près à ce poste de pilotage baigné lui, de lumière rouge, car à première vue, il s'agissait bien d'un poste de pilotage. Les parois de cet habitacle sphérique étaient noir ébène. Peu d'instruments, dont il ne comprenait quelles pouvaient êtres les utilisations, meublaient le seul espace situé entre les deux fauteuils placés au raz du plancher.
- Lequel m'est destiné ? Se renseigna-t-il.
- Prenez donc celui de droite. J'ai mes habitudes avec l'autre.
Ils s'assirent donc. Trogir fit pivoter son siège afin de se trouver face à Degrise.
- Les excroissances, commença-t-il, situées en bout de chacun des accoudoirs servent à transmettre vos ordres, à effet de commander les fonctions de déplacement de votre fauteuil. A transmettre mentalement, évidemment. Les autres commandes, je les prends en charge, rassurez-vous. Ah, Udelcia.
Degrise n'avait pas remarqué l'intrusion de la jeune femme dans le poste. Celle-ci portait un plateau supportant deux gobelets et une coupelle. Trogir tendit un des verres à Degrise et lui présenta la coupelle.
- Qu'est-ce ? Questionna celui-ci.
- Un verre d'eau et une gélule pour vous. Un autre verre d'eau et une autre gélule pour moi.
- Est-ce absolument nécessaire ? S'enquit Degrise, inquiet.
- Absolument. C'est, disons, pour éviter les désagréments du mal de l'air. Et devant l'hésitation de son invité il insista. Ne craignez rien. Cela n'amoindrira aucune de vos facultés. Et vous pouvez constater, qu'une des capsules m'est destinée et que je vous laisse la primeur du choix.
- Oh, mais je n'ai pas peur. Sans doute l'appréhension de ce qui va se passer. De ce qui va m'arriver.
- Que du bien allez, affirma Udelcia.
Degrise s'exécuta de bonne grâce devant le si joli sourire que lui fit la femme. La substance avalée, elle repassa la porte et laissa les deux hommes. Trogir reprit le fil de ses explications.
- Vous devez commander, dans un premier temps, la fixation et le verrouillage de votre système d'attache.
- Pardon ? Demanda Degrise, qui n'avait manifestement rien compris.
- Bon. Je vais commencer par la fin. Cela vous apparaîtra plus compréhensible, je crois. Vous pouvez commander le mouvement de votre fauteuil dans les trois dimensions. Il suffit pour cela d'appliquer l'une de vos mains, ou les deux bien sûr, sur la sphère des accoudoirs. Mais ces commandes ne seront actives, et vous le comprendrez aisément, que si vous êtes attaché. Vous devez donc ordonner le verrouillage de votre harnais.
- Là, ça va. J'ai compris.
- Eh bien allez-y.
- Comment dois-je procéder ?
- Posez vos mains et penser à l'action que vous voulez voir se dérouler et elle se réalisera. Essayez, invita Trogir.
Degrise posa donc la paume des mains sur les boules et pensa qu'il devait être maintenu au siège. Aussitôt, et à son grand étonnement, des arceaux vinrent le plaquer fermement au fauteuil par les épaules, les cuisses et l'abdomen.
- Ainsi bloqué, je ne risque pas de m'évader, souffla-t-il suffoquant presque.
- Eh bien, commandez en ce cas le relâchement de la pression qui, je le vois bien, vous écrase. Ces maladresses de Degrise le faisaient sourire et se souvenir que, lui aussi avait utilisé ces sièges une première fois et qu'il avait commit les mêmes gaucheries.
L'étreinte se relâcha quelque peu et Degrise fit quelques mouvements comme pour vérifier que toute la mécanique de ses os n'avait pas été broyée.
- Essayez maintenant la rotation de votre siège, mais doucement, s'empressa de préciser Trogir. Surtout doucement, insista-t-il même.
Degrise s'y essaya avec un certain succès, et dans les trois dimensions s'il vous plaît.
- Bravo, vous apprenez vite, reconnut Trogir. Bien. Je vais quand même répondre à votre question concernant notre invisibilité. Ou pour être plus précis, celle de notre vaisseau.
- Oui. Merci. Cela m'était tout à fait sorti de l'esprit.
- Vous avez senti sur la paroi externe, toute une série de demi-sphères. Ces demi-sphères tapissent toutes les parois de notre vaisseau. Chacune de ces sphères est constituée dans sa partie interne, d'une trentaine de facettes qui sont, en fait, autant de couples émetteur-récepteur d'ondes. Les rayonnements captés par l'une de ces facettes, et ceci dans une très large gamme de longueur d'onde et d'énergie, sont réémis par la facette correspondante, sur le côté opposé de notre engin. Ce qui donne l'impression que notre vaisseau est traversé par ces ondes. Est-ce assez clair ? S'enquit Trogir.
- Euh, fit Degrise, presque. Oui. Enfin continuez.
- C'est ce procédé qui provoque cet effet d'invisibilité. Le subterfuge n'a que peu d'effet, vu de près, et même dans l'obscurité, vous avez pu deviner les contours de notre appareil, mais l'illusion est parfaite lorsque la distance d'observation avoisine ou dépasse les mille mètres. Ce qui est fort satisfaisant vous l'admettrez.
Degrise restait quelque peu ébahi.
- Je l'admets bien volontiers. Ça c'est de la technique ou je ne m'y connais pas, renchérit-il. C'est surprenant. Et en tous les cas, fort bien réussi. Je vous avouerais que même de près, sans en être averti, le phénomène doit être difficilement découvert.
- Bien. Ceci étant dit, si nous passions aux choses sérieuses ?
- Je suis votre homme.
Trogir, en expert, commanda le verrouillage de son système d'attache et fit pivoter, avec maîtrise, son siège dans toutes les directions, pour vérifier probablement la réponse des divers mécanismes à ses injonctions.
- Eh bien, cria presque Trogir, que Votre spectacle commence. Ne bougez plus. Ne dites plus un mot. Ouvrez grands vos yeux et vos oreilles.
La lumière s'éteignit brutalement et ils se retrouvèrent pendant quelques secondes, dans un noir silence.
Comme un oeil qui s'ouvre, les écrans qui tapissaient en fait les parois de l'habitacle sphérique, s'allumèrent et les paupières s'ouvrirent sur le globe en son entier, révélant l'extérieur. Degrise se crispa. L'illusion de se tenir suspendu au-dessus du sol l'effraya un peu. Trogir le remarqua. La substance que Degrise s'était administré ne faisait pas encore, apparemment, totalement son effet.
- Ne vous inquiétez de rien. Dans quelques instants vos angoisses se seront évanouies. Dans l'attente pour meubler le temps Trogir enchaîna. Comme vous pouvez le constater, vous avez d'ici une vision panoramique totale de l'extérieur. Vous pouvez également le constater en vous retournant.
A ces mots Degrise pensa machinalement à l'action et le fauteuil docile exécuta l'ordre immédiatement, ce qui le surprit une fois encore. Et, en effet, il put constater qu'hormis une petite partie du plancher, toutes les parois s'étaient ouvertes sur l'extérieur. Les images étaient d'une qualité exceptionnelle pour des écrans plats, pensa Degrise, égalant même en finesse les hologrammes dont il était coutumier.
- Fantastique! Put-il simplement articuler.
Il se repositionna dans le sens qu'il présumait être celui de la marche et observa le parc englouti par la nuit. L'appareil, en un bon vertigineux d'une seconde à peine, ça, il aurait pu le jurer, alla s'immobiliser à environ un millier de mètres au-dessus du niveau du sol.
- Waouh! Ma-gni-fi-que!
Sous ses pieds, le simple Terrien qu'il était découvrait la ville, sa ville, dans son immensité tentaculaire. Comme il ne l'avait jamais vue. Avec les milliers d'étincelles que jetaient les habitations ainsi que les allées et venues des véhicules noctambules. A l'horizon les étoiles terrestres semblaient rejoindre les célestes, semblant vouloir se fondre. L'image frappa l'imaginaire de Degrise. Etait-ce un message de son ami Trogir signifiant que tous ces astres procédaient du même Univers, que tous les hommes appartenaient au même Monde ? Il ne savait. Après réflexion, il attribua cette émotion à ce spectacle qui s'offrait à ses yeux.
L'engin pivota lentement sur lui-même de cent-quatre-vingt degrés et se figea. Degrise perçut alors un bourdonnement, d'abord presque inaudible et qui s'affermit, devint plus net, plus palpable. Le bourdonnement cessa. Quelques secondes plus tard une musique douce d'instruments à cordes se mit à couler dans l'habitacle, à le noyer, l'envelopper. Il reconnut immédiatement l'ouverture d'une des symphonies en mémoire sur le cube qu'il avait prêté à Trogir. La musique se fit plus forte, semblant émaner également de tous les horizons. Musique spatiale à l'unisson du spectacle visuel.
- C'est magnifique ce que vous avez préparé là, Ljorn. Merci.
- Chut. Regardez. Ecoutez, murmura Trogir.
Le vaisseau se mit à avancer. Lentement d'abord, puis de plus en plus vite, de plus en plus vite vers l'ouest. Les lumières de la ville, des villes défilèrent plus vites elles aussi, de plus en plus vite sous les pieds des deux hommes, jusqu'à ne plus former que de minces filets. Vision toujours soutenue par la suave musique. Suivant savamment les courbes orchestrales, l'appareil changeait de niveau, tanguait, roulait. Au fur et à mesure qu'ils progressaient, au loin, les étoiles commencèrent à s'estomper alors qu'ils pouvaient deviner la courbe atlantique. A une vitesse vertigineuse la terre disparut sous eux et, dans un embrasement de cuivres, le vaisseau plongea dans les eaux obscures. Le silence et la nuit étaient revenus.
Délicatement, une musique vint, synthétique, douce, langoureuse. A l'image de l'ondoyant océan. Degrise ne pouvait se rendre compte, du fait de la nuit, de la vitesse réelle de l'appareil. Il goûtait cette musique tout en molles percussions qu'il affectionnait tant. Il se laissait bercer, grisé. Il se sentait bien, se laissait envahir par les vibrations. Brutalement les hurlements d'instruments électriques le tirèrent vigoureusement de sa torpeur. Il écarquilla les yeux alors que le vaisseau, dans une imperceptible embardée émergeait des flots sous le soleil, ce qui l'éblouit douloureusement. L'appareil maintenant lancé à toute vitesse survola presque immédiatement la côte est-américaine, filant vers les lacs à une hauteur respectueuse leur permettant d'apprécier les vastes étendues, les vastes cités aussi. Les reflets sur les miroirs terrestres les avertirent qu'ils approchaient des Grands Lacs. La musique rapide, mélodieusement rythmée, les accompagnait toujours dans leur cheminement. En une large, très large boucle ils piquèrent plein sud-ouest en direction, Degrise le devina de suite, du classique mais ô combien impressionnant Grand Canyon que Trogir avait pu admirer déjà chez Degrise. Quelques minutes plus tard, à peine, le Colorado fut en vue étirant ses courbes serpentines. Soudainement, à la surprise et à la joie de Degrise qui s'amusait comme un enfant, l'engin plongea entre les falaises dominant le fleuve et louvoya entre les murs rocailleux. Louvoiements rehaussés par toujours la même musique puissante.
Aussi subitement qu'il avait plongé dans les flots à la fin de l'enregistrement précédant, l'appareil reprit de l'altitude et surtout de la vitesse, supporté par une mélodie à nouveau douce, nonchalante, synthétique, métallique. Allant de plus en plus vite, le vaisseau se cabra et piqua cette fois vers les étoiles. Degrise put voir la surface terrestre s'éloigner de plus en plus. La zone de pénombre, puis celle d'ombre apparurent et il put enfin discerner le disque planétaire dans sa plénitude. Il se sentit alors soudainement, étoile parmi les étoiles, ignorant pour l'heure le vide qui le séparait de son monde.
Il abandonna le spectacle de la Terre pour s'intéresser plus principalement à ce qui s'offrait à présent à ses yeux. La Lune. La Lune dans son écrin stellaire. Alors que sa planète mère s'amenuisait inexorablement, la Lune quant à elle grossissait, grossissait jusqu'à emplir entièrement leur champ de vision. Les cirques, les cratères succédèrent aux dépressions, aux mers, aux montagnes. Les feux d'une base filèrent sous eux. Trogir, depuis le départ se délectait de l'émerveillement de son compagnon. Epiant la moindre de ses réactions, du coin d'un oeil qui se voulait le plus discret qui soit. Degrise, quant à lui, essayait de déguster toutes les scènes, d'enregistrer chaque séquence, chaque sensation.
Après quelques révolutions autour de l'astre sélénite, en un saut de puce aussi subit que phénoménal, le vaisseau vint s'immobiliser dans un silence religieux, à à peine deux ou trois millions de kilomètres de l'atmosphère jovienne. Pendant l'extrêmement court trajet, Degrise avait pu, comme pour les lumières de Paris, voir les étoiles former du fait de la vitesse de déplacement, de minces rayons dont la source semblait être Jupiter. A présent, se retournant, il constata que contrairement à ce qu'il pouvait observer depuis le plancher des vaches, ces étoiles étaient froides, sans vie, désespérément figées. Trogir fournit le temps nécessaire à l'observation de ce fabuleux spectacle.
Doucement, crescendo vinrent ensuite les premières mesures d'une valse très ancienne chère à Degrise. Sa préférée sans nul doute et la seule que Trogir ait pu trouver parmi les enregistrements qu'il lui avait confiés. Suivant le rythme musical, le vaisseau se mit à dodeliner comme un danseur solitaire se laissant aller à ne faire qu'un avec ses sens, à traduire les sons en gestes. L'appareil plongea alors dans les bras de Io et commença à tournoyer autour du satellite. Dans cette danse frénétique Degrise eut l'incomparable privilège d'avoir comme partenaires successifs, Europa, Ganymède et Callisto avant d'en terminer par la difforme et rougeâtre, mais superbe, Amalthée. La musique décrut ensuite, lentement, se tut, mourut.
Autre saut de puce jusqu'aux curieux anneaux de Saturne cette fois. Trogir sacrifia ici aussi à la même pause qu'aux abords de Jupiter, afin que Degrise ait le temps de bien savourer ce qu'il avait bien peu de chance de revoir un jour. La musique revint. La même. La valse reprit de plus belle, effrénée. Le vaisseau sinua d'abord de part et d'autre du disque diaphane des anneaux et vint inviter à la danse les compagnons de Saturne. Degrise n'en reconnut que quelques unes. Vint en premier Titan le magnifique, puis Japet, Rhéa et Dioné. A chaque partenaire Degrise daignait accorder quelques tours de pistes à ce bal sidéral. Puis Téthys, Encélade, Mimas eurent l'honneur d'être de la fête. Pour chacun, les mêmes arabesques, les mêmes pas de deux. Et à la dernière mesure, cette fois, le noir et le silence tombèrent brutalement et ce, pendant presque deux minutes. Deux minutes que Degrise mit à profit pour digérer, revivre les diverses phases de Son spectacle. Dans le désordre. Comme elles venaient se bousculer à son esprit. Après ces deux trop courtes minutes d'éternité, il dut interrompre le fil de ses rêveries. Dans un fracas de tonnerre et d'instruments électroniques, l'oeil s'était rouvert. Là, devant ses yeux d'enfant halluciné, sur fond d'un majestueux Soleil embrasant, malgré la démultiplication photonique, les écrans, Mercure. Mercure, pauvre Mercure. Si blessé, si brûlé. Aspect chaotique, accompagné d'un air tout aussi chaotique. De manière chaotique, l'appareil virevolta autour de l'astre. Lentement d'abord, un tour, deux tours, trois tours, puis plus vite, de plus en plus vite, plus vite encore, comme une toupie. Et comme une pierre projetée par une fronde, le vaisseau piqua vers une orbite basse du Soleil. Les écrans s'assombrirent afin que les deux occupants ne fussent aveuglés. Degrise put à loisir observer une protubérance, des taches, les mouvements de matières. Effrayante vie, inquiétants soubresauts. Toujours sur la musique saccadée, soudainement dans un saut rapide, le vaisseau revint se positionner aux abords immédiats de la Terre pour, dans un dernier assaut de valse achever cette sarabande échevelée et venir s'immobiliser à proximité d'une des stations orbitales, à quelques cent-vingt-mille kilomètres de la planète bleue. Planète bleue qu'ils pouvaient, calmement maintenant, observer. Degrise attendit, immobile, espérant une suite.
- C'est déjà fini ? Souffla-t-il, après quelques secondes.
- Hélas oui. Ça va ? Cela vous aurait-il déplu ? Dites-moi, Thierry, ce que vous pensez de cette petite balade ?
- Petite balade ? S'exclama Degrise. Vous en avez de bonnes vous!
- Oui, oh! Même pas quatre milliards de vos kilomètres. Quatre dix millièmes d'année-lumière. Pour nous, cela ne représente forcément qu'une promenade de santé, rétorqua Trogir d'un air faussement blasé.
- Ce n'est pas tant la distance parcourue qui m'a impressionné, que votre maîtrise de l'image et du son. Vous êtes un véritable artiste, Ljorn. Puis s'enflammant. Quelle composition! Sublime, époustouflant, ..., les superlatifs me manquent.
- C'est vraiment la seule façon que nous ayons trouvée pour vous remercier du précieux temps que vous avez bien voulu nous consacrer. J'avais remarqué que vous aimiez regarder, écouter. J'espère que nous avons réussi à satisfaire vos sens.
- Vous avez fait bien plus que cela, Ljorn. Combien de fois n'ai-je rêvé telle "balade" ? La réalité a dépassé, et de loin, mon pouvoir d'imagination. Que pourrais-je demander après un tel spectacle ? Franchement.
- Franchement ? Sourit Trogir. Eh bien à recommencer. Non ? Plus sérieusement, continua-t-il, quel effet cela fait-il d'assister à un tel divertissement ? Si je vous pose cette question, c'est que nous avons été élevés, je n'irai pas jusqu'à dire au milieu des vaisseaux, nous n'en avons que très peu, mais nous sommes habitués, de par l'aspect nécessaire de la chose, à l'idée de devoir voyager dans l'espace. Nous baignons dans un système éducatif fort tourné vers l'espace. Dès notre plus jeune âge nous avons vu, connu par l'intermédiaire des médias, ce genre d'images. Depuis très longtemps, je me demande quel effet peut provoquer chez un être neuf tel que vous, ce genre d'exercice ?
- Je comprends très bien votre interrogation... Sur Terre il me semblait que je n'étais guère plus qu'une poussière. Poussière d'étoiles certes, mais infime poussière, dans l'extraordinaire immensité, l'incommensurable immensité de notre Univers. Pendant quelques instants, bien trop courts instants, en usant de votre moyen de déplacement, j'ai eu l'éphémère et grisante impression de le dominer, cet Univers. D'en être le maître. Vous m'avez montré, pour ne pas dire démontré, si tant est que cela eût encore besoin d'être fait, que le mur de l'ignorance n'est pas infranchissable. Que l'humain pourra, en définitive se jouer de la complexité de n'importe quel problème qu'il sera amené à rencontrer. Seul le temps peut contrarier l'évolution. La contrarier mais pas l'arrêter, pas même l'interrompre.
- Euh, coupa Trogir. Je ne comprends pas grand-chose à toutes ses considérations. Excusez m'en.
- Oui, vous avez raison. Je raconte un peu n'importe quoi. Je reste encore sous le charme de ces images fantastiques. En clair, après avoir vu ce dont vous étiez capables, vous, Xantelliens, techniquement capables avec votre vaisseau, et aussi intellectuellement avec ce jeu de sons et d'images, d'ombres et de lumières, je me dis que tous les problèmes qui se poseront à nous, ou qui se posent à nous seront résolus. J'en suis persuadé. Seul le temps jouera, et lui seul. Tous mes problèmes, tous nos problèmes paraissent se dérisoires face à tant de grandeur, tant de majesté, tant de puissance.
- Allons, fit Trogir en posant la main sur le bras de Degrise, assez philosophé. Et si nous passions à table ? Proposa-t-il, toujours pragmatique.
- Après ça vous savez, répondit Degrise, je suis tout à fait repu. Mais soit, je vous suis. Je vais tout de même faire honneur à votre table. Par curiosité. Après vous, je vous en prie.

- 9 -
Six mois plus tard.
Le carillon de la porte d'entrée retentit dans le hall. Nonchalamment Degrise vint déverrouiller la porte et l'entrebâilla. De surprise il écarquilla les yeux et ouvrit en grand laissant s'engouffrer dans le vestibule, une bourrasque de neige.
- Ljorn! Quelle heureuse surprise! Mais entrez donc voyons! Vous m'avez l'air transi.
Il regarda par delà l'épaule de Trogir. Un homme l'accompagnait qui s'avança, enveloppé lui aussi dans une cape brune qui balayait la neige du sol. Il salua Degrise d'un mouvement de la tête. Pour que Degrise puisse mieux l'observer, l'homme s'avança plus dans le halo de lumière émanant de la demeure. Il se tint là. C'était un homme d'âge certain aux traits marqués. Rudesse que tempérait malgré tout, un nez rougi par le froid. La neige tombait à gros flocons cotonneux depuis le début de la nuit, et son manteau s'épaississait lentement, patiemment.
- Entrez donc! Réitéra Degrise, s'effaçant de l'encadrement. Les deux hommes s'introduisirent dans la maison et Trogir pénétra en habitué, directement dans le salon, après s'être toutefois secoué les pieds sur le paillasson. L'autre homme et Degrise le suivirent.
- Tenez, asseyez-vous là, près du feu. Cela vous réchauffera. Voulez-vous que je vous débarrasse de vos manteaux ?
- Volontiers. D'autant plus qu'ils sont assez humides.
Ils dégrafèrent de concert leurs capes qu'ils tendirent ensuite à leur hôte, et s'enfoncèrent dans le canapé, côte à côte. Degrise porta les vêtements à sécher et revint tout guilleret.
- Ça, pour une agréable surprise c'est une agréable surprise. Mais que me vaut cet honneur ? L'invasion aurait-elle déjà commencé ? Plaisanta-t-il.
Le vieil homme dévisagea Trogir, inquiet. Ce dernier du lui expliquer pour le mettre à l'aise.
- Rassurez-vous, Monsieur, il ne s'agit là que l'une de ses boutades.
- Ah! Fit l'homme pas vraiment convaincu.
- Excusez-moi Thierry, reprit Trogir. J'ai impoliment négligé de procéder aux présentations d'usage. Monsieur Thierry Degrise je vous présente donc Monsieur Astin Gomar, fit-il simplement.
Cette fois ce fut Degrise qui lâcha platement un:
- Ah!
- Pour être plus explicite, commença Trogir mais il coupa net en levant la tête... Mais je vois que vous n'êtes pas seul.
Les trois hommes se levèrent pour accueillir la jeune femme qui s'était d'abord avancée dans la pièce et, voyant que son ami n'était pas seul, s'était arrêtée.
- Marie, nous avons de la visite...
- Impromptue, précisa Trogir, et j'en suis désolé. Si nous avions pu prévoir, s'excusa-t-il, ... Insensiblement il s'approcha de Degrise et lui souffla le plus discrètement possible.
- Est-ce qu'elle...
- Oui, elle sait. Et je réponds de sa discrétion, bien sûr.
- En ce cas, charmé de vous rencontrer Marie, et nous serions enchantés de vous voir nous rejoindre dans notre conversation. Si toutefois, Thierry, vous n'y voyez aucun inconvénient. Après tout, vous êtes chez vous, conclut-il mi-troublé, mi-confus.
- Non. Bien sûr que non. Viens Marie que j'ai le plaisir extrême de te présenter Monsieur Ljorn Trogir et Monsieur, ..., Monsieur ?
- Astin Gomar.
Pour la première fois l'homme avait manifesté sa présence. Avec certes, un accent prononcé, mais d'une voix douce et calme. Du moins ce fut ce que Degrise put juger à l'élocution de son identité.
La jeune femme sera la main des deux hommes, accompagnant ce geste d'un sourire de bienvenue.
Tous s'assirent ensuite.
- Oui, reprit Trogir, j'allais vous préciser que Monsieur Gomar était le Président de la Fédération Xantellienne. Fédération qui regroupe en son sein, toutes les nations de notre planète ainsi que celles de nos colonies.
- Fichtre! Lança Degrise en un haussement de sourcils. Il se tourna alors vers Trogir. Je n'espérais pas vous revoir de si tôt, Ljorn, et pour tout dire, je désespérais même de vous revoir un jour.
- Eh bien vous voyez, fit Trogir, tout arrive. Et croyez-le bien, c'est avec le plus grand plaisir que je vous retrouve.
- Merci, Ljorn. Vous êtes sincère, je le sais. Mais, si le plus haut dignitaire de la très lointaine Xantel se déplace pour la Terre, ce ne doit être, à mon humble avis, ni pour mes beaux yeux, ni pour le tourisme. Quel fait grave peut donc conduire vos pas sur notre planète ?
- Sur ce point, le Président Gomar sera plus à même de vous préciser les raisons qui nous ont poussés, ..., disons, à effectuer cette visite.
Et du geste, il invita Gomar à prendre la parole.
- Merci Thierry. D'abord, je tiens à renouveler nos excuses pour vous "envahir" de la sorte, dit-il en souriant, voulant détendre l'atmosphère, voulant faire retomber la pression que provoquait le mystère de sa présence.
- Le plaisir est pour nous, commenta Degrise. Mais avant d'entamer vraiment la discussion, désirez-vous prendre un petit alcool ?
Une nouvelle fois Gomar se tourna vers Trogir, lui laissant par la même l'initiative de la décision.
- Oui, bien volontiers. Celui que vous voulez. Je vous fais confiance.
- Cela vous réchauffera l'intérieur, tout comme ce bon feu qui crépite vous réchauffe l'extérieur. Marie, s'il... Mais celle-ci avait anticipé.
- Avec plaisir. Et la femme les laissa pour préparer les boissons.
- Je vous en prie, Monsieur Gomar, je vous cède enfin la parole.
- Soyez tranquille Monsieur Degrise, je vais être bref et nous ne vous dérangerons pas bien longtemps... En un mot, nous sommes venus nouer des relations diplomatiques avec les autorités de votre planète.
- Tiens! S'étonna Degrise. Et que devient votre beau principe de non-interventionnisme ? Avez-vous mesuré les innombrables bouleversements que votre présence va engendrer dans notre société si, comme vous l'envisagez, votre civilisation interfère avec la nôtre ? Je reprends mon terme d'il y a un instant et j'insiste. Des faits graves doivent s'être produit pour que vous opériez un tel revirement.
- Graves, non. Pas pour l'instant, s'empressa de préciser Gomar. Mais dans l'avenir, sûrement. Et c'est pour éviter ces problèmes que nous avons jugés préférable cette démarche auprès du peuple de la Terre.
- Mais qu'est-ce qui a bien pu vous inciter à cette action, et pourquoi notre planète ? Ne serait-ce que du point de vue technologique, et d'après ce que j'ai pu constater, vous possédez plusieurs longueurs d'avance sur nous. Alors ?
- Deux facteurs sont responsables de ce revirement de notre comportement, envers les éventuelles civilisations extérieures à la sphère d'influence xantellienne. Le premier connu, celui de la surpopulation inquiétante sévissant sur Xantel même...
- Pour ça vous avez trouvé la parade, non ? En essaimant.
- Vous vous méprenez, Monsieur Degrise. Mais vous êtes tout excusé. Vous ne pouvez, avec le peu d'éléments à votre disposition, appréhender la situation réelle sur notre monde. Ce que vous avez pu découvrir de notre technologie concernait le vaisseau dont disposent Udelcia et Ljorn lorsqu'ils sont en mission. Ce vaisseau est l'un des rares dont nous disposions. Et pour ce qui est des techniques, elles sont en majeure partie tournée vers les explorations. Ce qui veut dire en clair qu'en ce qui concerne les autres domaines, et même pour la construction des vaisseaux qui nous permettraient d'installer en masse les populations nombreuses acceptant l'émigration sur des planètes accueillantes, nous manquons cruellement de moyens. Notre économie exsangue se trouve au bord du gouffre, et nous courons, pour ne pas dire précipitons, vers la paupérisation absolue.
- Croyez que j'en suis bien affligé, mais qu'attendez-vous de nous ? Que pouvons-nous vous amener pour vous venir en aide ?
- Ça, c'est le second facteur qui, celui-là, nous était inconnu avant la découverte de votre planète et de ses structures humaines, sociales, économiques, etc... Nous n'aurions jamais imaginé rencontrer dans l'espace, une civilisation aussi structurellement avancée que la vôtre. Une civilisation si épanouie que nombre de ses problèmes, problèmes liés à toutes les communautés d'hommes de par l'Univers, ont été dépassés, ou évalués et traités avec lucidité. Nous pesons, nous espérons que nos deux civilisations ont beaucoup à échanger. Qu'elles sont complémentaires.
Degrise se permit d'interrompre le Président, essayant d'imaginer les conséquences, les implications d'une telle coopération, si elle devait être amenée à se développer.
- Vous allez radicalement bousculer l'ordre des choses, dit-il enfin. Vous allez sans doute, de par votre influence, ébranler l'édifice de notre société. Vous ne pouvez imaginer ce que cela pourrait impliquer pour nous, petits Terriens. Il nous faudrait nous affranchir de nos peurs ancestrales, de l'inconnu, de l'étranger, conclut-il excité.
- Si tous les Terriens sont de votre espèce, Monsieur Degrise, Je n'ai guère de soucis à me faire. Tous les espoirs me sont permis. Votre comportement, à l'égard de Ljorn et Udelcia, fut un des éléments prépondérants qui ont milité en faveur de notre intervention.
Marie était revenue discrètement, et tout aussi discrètement distribuait le liquide dans les verres qu'elle tendit ensuite à chacun.
- Mais pourquoi tant de précipitation ? Continua Degrise.
- Le cheminement de Xantel a, depuis environ deux siècles, emprunté les voies du pacifisme, de la liberté. Notre peuple se développe, se multiplie. Nos ressources, notre économie sont à bout de souffle. Le problème qui nous préoccupe est de nature humaine. Nous nous devons d'agir. Mais loin de nous l'idée de précipiter les choses, ou de vouloir perturber votre peuple par des interventions aussi inopinées qu'intempestives, sous prétexte de nous aider. Nous n'avons hélas, simplement plus les moyens économiques nécessaires afin de satisfaire à notre besoin de nous évader de notre planète. En comparaison, Xantel est économiquement parlant, en l'année terrienne 2076. Bien que socialement, la situation soit plus stable que ne l'était la vôtre, puisque nous faisons en sorte que le plus grand nombre d'aléas soient supportés par le plus grand nombre. Il y a, à présent, inadéquation absolue entre notre système monétiste et notre nécessité de développement.
Gomar souleva délicatement son verre et en goûta une gorgée.
- Excellent, fit-il, appréciateur. Et il reprit le fil de son exposé. Et puis, votre monde a été découvert. Vous avez constitué le déclic qui a fait se transformer la morosité de nos responsables, et de notre peuple, en un immense espoir. Nous avons imagé l'évolution récente de votre société. D'une manière sans doute un peu naïve, un peu ridicule, vous en jugerez, mais elle nous a séduit car elle reflète assez justement notre espoir. Nous avons comparé les soubresauts de votre histoire à un ruisseau dévalant la montagne, rencontrant nombre d'écueils, passant quelques plats puis retombant de plus belle, plus bas encore. Mais après le dernier rapide, après la dernière chute, la plaine, le calme, la sérénité, la quiétude. La force de la vérité reconnue alimentée par le flot des autres nations rejoignant le lit principal de plus en plus fort, de plus en plus stable... Nous sommes, Monsieur Degrise, dans les rapides et nous voulons faire en sorte que la dernière chute soit la moins brutale possible. Vous constituez notre espoir. Notre dernier espoir. Le seul, insista-t-il. Mais je vous vois sourire. L'image est ridicule, n'est-ce pas ?
- Mais non, protesta Degrise. Pas du tout, je vous assure. Je la trouve même assez juste. Si je riais, ou plutôt souriais, c'est que votre sens poétique contraste sérieusement avec celui de Ljorn. Mais passons, fit-il pour couper court à toute protestation de son ami xantellien, qui sourit également malgré tout.
Le Président acquiesça, médita quelques instants l'air grave n'ayant tenu aucun compte de la plaisanterie, puis reprit.
- D'abord nous sommes restés, je vous l'avoue, assez incrédules. Nous avons décortiqué les innombrables données recueillies sur votre planète. Nous avons même expédié quelques sondes supplémentaires afin de pouvoir vérifier certains points, certains faits... Tout comme vous, nous avons pour souci premier d'assurer l'avenir de nos générations futures, et de leur assurer les meilleures conditions de développement possibles. C'est-à-dire d'un niveau supérieur à celui que nous sommes en mesure de produire maintenant...
Il fit une nouvelle pause.
- Nous nous interrogeons depuis de nombreuses années et nous ne comprenons toujours pas complètement, ce qui a bien pu manquer à notre système d'aujourd'hui, tout comme à votre système d'Avant pour qu'ils soient viables tous les deux.
- Ah, Monsieur Gomar, pourtant là est toute la question. Deville lui, mais connaissez-vous Deville ?
- Oh oui. Je me suis beaucoup intéressé depuis quelques temps, à cet étonnant personnage. Entre nous soit dit, quel charisme!
- En effet. Je vous ne le fais pas dire. Deville, disais-je, l'avait compris et il s'en est longuement expliqué... Je ne connais pas beaucoup votre système, vous l'avez remarqué, mais l'ai tenté de me le représenter d'après les bribes qu'avait bien voulu me lâcher Ljorn. Et je crois qu'en admettant certaines approximations, je peux vous répondre sur ce point sans me tromper énormément.
- Eh bien croyez-nous, nous vous sommes tout ouïe.
- A votre système concurrentiel, lança Degrise sentencieux, aussi bien qu'à feu le nôtre, il ne manque rien. Absolument rien. Ce sont là des systèmes qui tiennent, comme il est dit dans le langage vernaculaire, très bien la route.
Gomar eut une moue de découragement, resta bouche bée, mais n'interrompit pas Degrise amusé, lui.
- Non, je vous assure, insista-t-il même, ils sont parfaits. Il y a simplement un détail, détail de taille. C'est que votre système, tout comme le nôtre en 2076-2078, en est à sa phase ultime. A sa phase terminale.
- Ce qui veut dire ?
- Qu'est-ce que la concurrence, Monsieur le Président ? Fit Degrise en guise de réponse.
- C'est à mon avis se battre pour offrir le meilleur produit dans les meilleures conditions et à moindre coût.
- Bien d'accord avec vous. Et n'importe quel produit, n'est-ce pas ? Renchérit-il.
- N'importe quel produit, approuva Gomar.
- Bien, je vois que nous sommes toujours d'accord. Et comment se traduit-elle dans les faits cette concurrence, cette émulation, cette compétition ?
- Par une augmentation de la productivité. Mais, coupa Gomar, excusez-moi, je ne vois pas très bien où vous voulez aboutir.
- Bien. J'abandonne le jeu des devinettes. Degrise prit une courte inspiration et une grande gorgée d'alcool. La concurrence qui s'exerce entre diverses sociétés, de quelque secteur d'activité que se soit, s'exprime par la désintégration, la liquidation, l'absorption, la phagocytose des sociétés les plus faibles. Celles dont les résultats sont les moins probants. Cette guerre détruit les entreprises les moins compétitives. Règle du jeu oblige. Si jeu on peut l'appeler. Et en 2078 chez nous comme chez vous à l'heure actuelle, je le pressens, que reste-t-il ?
- Les entreprises les plus fortes, les mieux gérées. Celles qui font que survit notre civilisation. Normal, non ?
- Votre optimisme, sauf votre respect Monsieur le Président, m'effraie un peu, et pour tout dire confine à la naïveté.
Le Président à ces paroles pâlit quelque peu, ce qui n'eut pas l'air d'émouvoir le moins du monde Degrise.
- Ces entreprises portaient à l'heure d'Avant un autre nom. Le but de la concurrence, le but ultime, Monsieur Gomar, de ce système dit, concurrentiel, si élégant à l'initial, n'est-il pas d'aboutir à une structure de type monopolistique ? Où les entreprises les plus fortes, les mieux gérées, comme vous dites, s'assurent la suprématie sur les divers marchés de distribution et de main d'oeuvre. Dangereux monopoles supplantant de par leur poids les pouvoirs politiques. Devenant plus puissants que les pouvoirs démocratiques, étouffant notre société et notre peuple entre 2050 et 2078, et qui étouffent les vôtres. Est-ce que je me trompe beaucoup ? Interrogea-t-il accompagnant sa question d'un mouvement de menton.
Les deux Xantelliens avaient écouté, attentifs. A présent ils méditaient ces paroles et établissaient la transposition des déclarations de Degrise sur ce qu'ils connaissaient eux, de leur monde. Sans se parler, cela se serait avéré superflu, ils comprirent qu'ils en étaient arrivés à la même conclusion. Ce fut Gomar qui commenta.
- J'admets en première analyse que vous avez tout à fait raison, Monsieur Degrise, nous sommes de grands naïfs.
- Oh, je n'y suis vraiment pas pour grand-chose, vous savez. Ce serait plutôt l'histoire. Notre histoire et l'analyse qui en a été faite a posteriori.
- Si vous voulez. Mais cela me renforce dans l'idée que nous avons tout à espérer de votre planète et surtout de son peuple. Que vous êtes notre planche de salut. Notre espoir de ne pas voir notre civilisation imploser sous le poids de ses problèmes de surpopulation. Il fouilla dans l'une de ses poches et en extirpa une plaquette qu'il tendit à Degrise. Celui-ci la prit et la regarda sous toutes les coutures. Des signes, qu'il ne comprenait pas, étaient gravés sur une des faces.
- Qu'est-ce ? Demanda-t-il intrigué.
- Notre manière à nous, répondit Gomar, de vous remercier pour l'aide que vous nous avez apporté et qui nous fut des plus précieuses. Cela constitue en quelque sorte, votre salaire.
- Oui ? Vous êtes trop bon. Mais encore, s'enquit Degrise, ne comprenant pas plus quelle pouvait être la destination de l'objet, que puis-je faire de cette plaquette ?
- Cette plaquette, ou plutôt ce sceau, puisque c'est ce dont il s'agit, vous confère à vous et bien évidemment à votre épouse, le rang d'ambassadeur en toutes les nations de notre confédération.
- Ciel! Fit Degrise surpris et ravi en supposant ce que pourrait lui apporter cette qualité. Et Gomar de le lui préciser.
- Si vous le désirez et quand vous le désirez, il vous est donné, grâce à ce sceau, de vous déplacer aussi bien à titre privé qu'à titre professionnel. Où vous mènera votre bon vouloir. Nous vous devons bien cela.
Degrise s'était adossé à son fauteuil. Ses yeux brillaient d'excitation.
- Vous ne pouvez imaginer quelle joie vous me faites. Je dirais presque que c'est trop.
- Mais non, allez. Vous vous y ferez... Gomar laissa à Degrise le temps d'apprécier le moment présent. Nous avons un dernier point à examiner encore avec vous. Degrise se fit alors un peu plus attentif, malgré l'énervement qui l'avait gagné à l'idée de la foultitude d'études qu'il allait pouvoir entreprendre, des mondes qu'il allait découvrir, de tout ce qu'il allait pouvoir apprendre.
- Je suis à vous, dit-il enfin.
- Ce que nous n'avons pas encore su appréhender, consiste en savoir comment gagner l'oreille et les faveurs de vos dirigeants. C'est peut-être une question qui vous paraîtra idiote, mais nous ne détenons pour l'instant, pas de réponse. Et comme vous êtes forcément plus au fait que nous ne pourrions l'être, de vos us et coutumes terriens...
- Oui, je comprends. Mais tout dépend des buts que vous poursuivez. De ce que vous recherchez.
- Ce que nous recherchons, et c'est vrai que nous ne vous l'avons pas encore appris, est simple et tient en peu de mots. Nous voulons introduire sur Xantel et établir votre système égalitariste qui, à nos yeux, est le système à même de répondre à nos attentes, à nos besoins.
- Je ne saurais trop vous recommander d'étudier d'abord le psychisme de masse de notre peuple et du vôtre, et essayer d'estimer les réactions possibles avant d'entreprendre chaque démarche, pensa tout haut Degrise. Il vous faudra établir la base du temps nécessaire à la réalisation de votre projet... Je pense que si vous désirez atteindre à l'égalitarisme, si vous estimez que les conditions sont remplies pour que soit structuré un tel système sur Xantel, si vous voulez bénéficier en ce domaine de l'aide de la Terre, il vous faudra trouver une monnaie d'échange, quelque chose qui nous fait défaut. Ne trouvez-vous pas, fit-il à l'adresse de Trogir et du Président, que cet objet de troc soit tout trouvé ?
- C'est une évidence, acquiesça Trogir. Les voyages interstellaires.
- Evidemment. Mais il vous faudra user de patience. Il vous faudra préparer psychologiquement le terrain, car si de fortes présomptions concourent à conclure à la présence d'êtres, ailleurs, ces êtres, nous ne les imaginons qu'ailleurs. Avec votre présence physique, l'histoire est tout autre. Mais, Monsieur Gomar, Ljorn, sourit Degrise, comme souvent je le dis, tout problème porte en lui sa solution. A Sa Solution.
- Voulez-vous nous aider une fois de plus, proposa Gomar, à faire ce pas ? A nous accompagner dans cette nouvelle aventure ?
Degrise regarda Marie, toujours souriante, sourire qu'il interpréta comme approbateur.
- Ce sera pour moi un bien grand honneur, et avec un tout aussi grand plaisir. C'est sans doute prétentieux de ma part mais, au nom de mon peuple, soyez les bienvenus. Et que la coopération de nos deux mondes soit réciproquement, des plus profitables. A la bonne vôtre, à la bonne vôtre, fit-il en levant son verre.
- Aux succès de cette entreprise pour le bien de nos enfants et de nos peuples, conclut Gomar.

"Human, more Human.
Freedom, more Freedom.
Chance, more Chance.
Revolution.
Employment, more Employment.
Choice, more Choice.
Memory, more Memory.
Revolution."
J.M. Jarre / Revolution. 1998

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